Marine Le Pen peine à convaincre de son revirement sur l’UE

« L’Europe, ce n’est pas tout ou rien », a estimé Mme Le Pen, indiquant qu’elle préférait désormais concentrer ses efforts à réformer certains chantiers européens avec lesquels elle est en désaccord. [LUDOVIC MARIN/EPA]

La candidate du Rassemblement national, Marine Le Pen, continue de défendre sa nouvelle volonté de rester dans l’Union européenne pour la réformer « profondément » face aux accusations que son projet pour la France propose, en fait, un « Frexit » déguisé.

Sans surprise, et comme en 2017, les deux finalistes à l’élection présidentielle ont manifesté de nombreux désaccords sur l’UE, au cours du traditionnel débat d’entre-deux-tours mercredi (20 avril).

Sauf que, contrairement à 2017, Marine Le Pen ne suggère plus de sortir de l’UE, mais souhaite plutôt « profondément la faire modifier pour faire émerger une alliance européenne des nations », sur le principe qu’il ne pourrait pas y avoir de « souveraineté européenne, car il n’y a pas de peuple européen ».

Marine Le Pen veut faire de l'Europe une « association des Nations libres »

Après la défaite à l’élection présidentielle de 2017, le Rassemblement national a renouvelé son discours sur l’Europe, faisant notamment le choix d’abandonner son projet de sortie de l’euro, à la veille des élections européennes de 2019.

« Je veux faire évoluer cette organisation européenne », a-t-elle résumé.

« L’Europe, ce n’est pas tout ou rien », a estimé Mme Le Pen, indiquant qu’elle préférait désormais concentrer ses efforts à réformer certains chantiers européens avec lesquels elle est en désaccord.

Elle a notamment fait part de son opposition à la « multiplication des accords de libre-échange » et à la politique des travailleurs détachés qui instaurerait une « préférence étrangère à l’emploi » pour les patrons français et qui profiteraient à des « centaines de milliers » de travailleurs venus du reste de l’Europe.

Elle a également évoqué la stratégie européenne « De la ferme à la fourchette » qu’elle accuse de mener à une baisse de la production agricole à un moment de tension pour la souveraineté alimentaire du bloc dans le contexte ukrainien.

« Je souhaite que la Commission respecte les nations souveraines, y compris leurs choix de société », a déclaré Marine Le Pen, alors qu’elle propose dans son programme d’établir « la suprématie du droit national » au-dessus de lois communautaires après avoir consulté les Français par référendum.

Mais la candidate Rassemblement national n’a, semble-t-il, pas convaincu son interlocuteur sur ce qui distingue son projet d’un « Frexit » de fait.

Marine Le Pen se défend de tout « Frexit caché »

Si le discours de Marine Le Pen s’est adouci sur un possible « Frexit », la sortie de l’UE semble toujours inévitable au regard du projet qu’elle porte pour la France.

« Vous voulez en sortir toujours, mais vous ne le dites plus », lui a rétorqué le président candidat à sa réélection, Emmanuel Macron, à qui Mme Le Pen a reproché d’être très « européocentré ». « C’est un projet qui ne dit pas son nom », a insisté M. Macron, accusant son adversaire de « mentir sur la marchandise ».

Une logique qui conduit au « Frexit »

« Quand bien même elle a choisi de dissimuler son europhobie assumée de 2017 pour des motifs purement tactiques, une victoire de Marine Le Pen le 24 avril ferait peser un risque majeur sur l’appartenance de la France à l’Union européenne, à la zone euro et à l’espace Schengen », ont écrit cette semaine une cinquantaine d’organisations de la société civile et d’élus pro-européens dans une tribune du Mouvement Européen – France.

« Votons pour la France en Europe, donc contre l’extrême droite », appellent de leurs vœux les signataires, dont l’ancien Première ministre Jean-Marc Ayrault.

Une analyse partagée par Daniel Desesquelle, président du jury de l’Agence EEE, qui a évalué le programme européen des candidats, et spécialiste des affaires européennes. Marine Le Pen n’a, depuis 2017, fait que « changer l’emballage » de son projet européen, selon lui.

« Petit à petit, on serait dans une logique qui conduirait au Frexit », avertit-il, en énumérant les différentes propositions de la représentante de l’extrême droite.

Dans son programme, Marine Le Pen dit vouloir « rétablir une surveillance et un contrôle permanent de nos frontières » par la police et les douanes françaises pour pallier les « graves défaillances » de l’UE — ce qui reviendrait à remettre en cause la libre circulation des biens et des personnes, principes fondateurs de l’Union.

Quant à l’attitude à tenir envers l’Allemagne, M. Desesquelle met en garde : « quand l’Europe fonctionne, c’est quand les Français et les Allemands sont sur la même ligne ». Or, selon lui, « avec Marine Le Pen, la relation franco-allemande se dégraderait très rapidement de manière vertigineuse ».

La semaine dernière, la candidate RN a fait comprendre que la coopération traditionnelle avec l’Allemagne ne ferait pas partie de ses priorités.

Marine Le Pen veut rompre les coopérations militaires avec l’Allemagne

Si elle est élue le 24 avril prochain, Marine Le Pen arrêtera tous les programmes d’armement communs avec l’Allemagne et propose ainsi un changement radical dans les relations franco-allemandes.

Alors que les cadres du Rassemblement national assurent que l’Europe changera avant tout par la pratique et pas par l’aspect institutionnel, M. Desesquelle doute que cette méthode soit fructueuse : « on n’impose pas en tapant du poing sur la table […] l’Europe est le règne du consensus », quand bien même la France pèserait traditionnellement plus dans les débats.

D’autant plus que « l’Europe est un grand paquebot […] même le dynamisme positif d’Emmanuel Macron ne lui a permis de faire évoluer les choses que très lentement, au bout de la quatrième et la cinquième année ».

Aussi, les 26 États membres restants risquent de ne pas vouloir subir les humeurs françaises en matière de politique européenne. Si elle est élue, « l’Europe sera très secouée », concède Daniel Desesquelle, mais « la politique de la chaise vide ne permet pas d’imposer ses vues » aux autres partenaires.

Des alliés en Europe ?

À l’exception de quelques « alliés » ? C’est du moins ce qu’espèrent les soutiens de Marine Le Pen en charge du dossier européen : entre la Pologne et la Hongrie, disent-ils, mais aussi le Danemark en ce qui concerne l’immigration, une nouvelle Europe serait possible.

En réalité, entre la division des extrêmes droites européennes et le fait qu’elles ne sont largement pas au pouvoir dans leurs pays, il y a avant tout « un risque d’impuissance et d’isolement » de la France si Marine Le Pen était élue. « Le seul vrai allié de Mme Le Pen, c’est la Hongrie », nuance M. Desesquelle, en écartant l’idée que la Pologne puisse être un soutien sans faille d’un gouvernement lepéniste, eu égard des différences de point de vue sur la Russie de Vladimir Poutine.

Avec la Hongrie et la France alliées contre les vingt-cinq autres pays, « l’arrivée de Marine Le Pen [à l’Élysée] va compliquer, va déstabiliser les autres Européens », conclut-il sur ce point.

Et quel avenir pour la PFUE ? Entre les élections législatives à organiser et moins de deux mois avant la fin de la présidence française, qui s’achève le 30 juin, Daniel Desesquelle considère qu’« il n’y aura plus de PFUE politique […] elle est morte dans l’œuf », à part peut-être « un petit coup d’éclat symbolique », si Mme Le Pen était élue.

Ce constat est partagé par un haut fonctionnaire français et connaisseur des dossiers européens, qui n’a pas souhaité commenter davantage. L’équipe de campagne de Marine Le Pen n’a pas donné suite aux sollicitations d’EURACTIV France sur leurs projets liés à la PFUE.

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