Alberto Alemanno : «on assiste à la naissance timide d’un espace politique européen»

Alberto Alemanno est professeur de droit à HEC.

Certains aspects du vote des Européens le 26 mai révèlent des tendances transnationales : regain d’intérêt pour l’UE, vague verte, normalisation de la contestation nationaliste.

Alberto Alemanno est titulaire de la chaire Jean Monnet, professeur de droit à HEC. Il a fondé une civitech, thegoodlobby.eu, visant à faire participer les citoyens à la vie citoyenne européenne.

Comment expliquer que certaines tendances de l’opinion européenne traversent les frontières et se retrouvent dans plusieurs pays en même temps ?

On constate une augmentation historique de la participation aux élections européennes, une tendance assez générale. Je crois que c’est aussi dû à l’organisation du débat public : on a eu une mobilisation inédite des médias et des partis politiques autour du sujet européen. C’est très récent ! Tout ça s’est déroulé ces derniers mois, avec une troisième nouveauté : les leaders européens dans certains pays ont commencé à prendre position sur ce qui se passe ailleurs.

Jusqu’à maintenant, c’était presque un tabou pour un politique de donner son avis sur le pays d’à côté…

Oui, mais d’une part le Brexit suscite nécessairement des réactions. Et d’autre part il est désormais presque impossible de distinguer la politique européenne de la politique nationale tant les deux sont désormais imbriquées. Ce qui crée d’ailleurs des tensions politiques, comme entre la France et l’Italie à propos de la question des migrants. Les problèmes auxquels l’Europe est confrontée demandent des solutions pan-européennes, donc ça donne naissance peu à peu à un débat d’ensemble européen.

En France, mais aussi dans d’autres pays, on a l’impression que les campagnes ont surtout tourné autour d’enjeux nationaux, alors comment se fait-il que des enjeux transnationaux émergent ?

C’est vrai que durant les campagnes, les politiques publiques proposées ont rarement été discutées précisément. Mais on a identifié les grandes tendances, les grands sujets, dont le Brexit fait partie. Et depuis une dizaine d’années, les sujets traités par l’UE commencent à être directement perçus par les citoyens : les politiques de l’UE ont des conséquences concrètes, et les interdépendances économiques et culturelles progressent à grande vitesse. Le nombre de ressortissants européens vivant dans un autre pays a doublé, il concerne entre 17 et 20 millions de personnes.

Est-ce que les citoyens prennent vraiment part à ce débat ou restent spectateurs ?

Toutes les conditions ne sont pas réunies bien sûr. Par exemple, on a un Conseil européen qui se réunit à huis clos, ce n’est pas facile d’associer les citoyens si on ne sait pas ce que les chefs d’État se disent. Pourtant, la confiance des électeurs envers les institutions européennes progresse, et elle est même supérieur à la confiance qu’ils accordent aux institutions de leurs propres pays ! 42 % des Européens font confiance aux institutions européennes, contre 35 % à celles de leur pays selon l’Eurobaromètre.

Sur le climat, la mobilisation des enfants et des jeunes semble un peu partout en Europe avoir accompagné un vote croissant pour les Verts.

C’est la mobilisation citoyenne autour du sujet environnemental qui a forcé la plupart des partis à se positionner davantage sur l’environnement. Les Verts mobilisent les premiers votants, comme en Allemagne : les jeunes votent peu, mais en Allemagne et en France s’ils votent, ils votent surtout Vert.

Ce type de mobilisation transnationale va devenir quelque chose qui caractérise l’Europe. Parce que le niveau européen est sensible à certains sujets. Le glyphosate, la sécurité alimentaire ou les droits de l’homme : on s’aperçoit que l’UE est la bonne échelle pour répondre à ces préoccupations, parce qu’elle peut le faire, alors qu’au niveau national personne ne répond.

Est-ce une mode ou une tendance de fond ?

Sur plusieurs sujets, on a vu les citoyens s’organiser efficacement, et les premiers ont sans doute inspiré les suivants. Par exemple sur la protection des lanceurs d’alerte, sur laquelle le Parlement européen s’est prononcé en adoptant un texte protecteur : c’était une demande de citoyens, ce n’était au programme d’aucun parti politique. La coordination de groupes de citoyens dans différents pays a permis de décupler l’impact. C’est aussi ce qui s’est passé autour de Greta Thunberg sur le climat .

Cette mobilisation transnationale, elle fonctionne aussi pour les thèmes d’extrême-droite qui sont dangereux pour l’Europe.

Oui, les partis nationalistes ont été parmi les premiers à surfer sur ces problématiques européennes, comme celle des migrants, avant que les causes progressistes trouvent leur place. La limite, c’est que les anti-européens sont incapables de créer des coalitions électorales, parce qu’ils ont des intérêts divergents.

On assiste néanmoins à un processus de normalisation des mouvements d’extrême droite anti-système : le Rassemblement national est installé dans le paysage en France ; on a aussi des gouvernements qui travaillent avec l’extrême-droite, comme en Autriche, en Pologne, en Espagne avec la Catalogne, en Italie.

Ils font partie du nouveau paysage politique : le duopole PPE et S&D recule, les libéraux et les Verts et les partis d’ultra droite qui ont 175 sièges au Parlement européen doivent être pris en compte dans ce nouvel espace public européen, qui est à la fois en train de se créer et de s’élargir

Quel impact aura l’extrême-droite sur l’exécutif européen ?

Même si on trouve une majorité, ce qui pourrait prendre du temps, la Hongrie et l’Italie vont surement envoyer un commissaire d’extrême-droite. Tant que le Parlement européen n’aura pas adoubé la nouvelle Commission, d’ici l’automne prochain, cela risque d’entrainer des tensions, parce que les candidats commissaires auront un pouvoir de nuisance et donc une tribune.

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