Andrus Ansip, le discret commissaire estonien se représente aux européennes

Andrus Ansip [EPA/SEPPO SIRKKA]

L’Estonien, Andrus Ansip, vice-président de la Commission européenne, veut retourner au Parlement européen.  Rencontre avec un libéral discret qui vient de plancher cinq ans sur la désinformation, l’affaire Huawei et la directive droits d’auteur.

Les bureaux de la Commission européenne en disent beaucoup sur leurs occupants. Celui de Michel Barnier arbore les photographies de son passage aux Jeux olympiques d’hiver en 1992, à Albertville. Un exemplaire de la biographie de Churchill est stratégiquement posé sur la table basse.

Le bureau du vice-président de la Commission européenne, Andrus Ansip, raconte une tout autre histoire, minimaliste et discrète.

Il me propose de m’asseoir, pointe du doigt la fenêtre et me dit non sans humour « regardez-moi ces montagnes, cette campagne, cette vision magnifique ». La vue du haut du Berlaymont est se heurte à des toits et un ciel gris, typique du quartier des institutions à Bruxelles.

Candidat au Parlement européen

Avant de devenir Premier ministre d’Estonie en 2005, Andrus Ansip était ministre des Finances, et maire de Tartu. Il a fait ses premiers pas en politiques européennes en tant qu’eurodéputé en 2014 avant de prendre son poste de responsable du marché unique numérique à la Commission.

Il cherche désormais à retourner au Parlement européen en se présentant aux élections européennes de mai.

« J’ai été membre du Parlement européen, pour une très courte période, puis j’ai commencé à travailler en tant que commissaire », explique-t-il. « Maintenant, je souhaite le mandat du peuple. Je voudrais demander au peuple estonien ce qu’il pense de mon travail ici, en Europe. »

Andrus Ansip, qui représentera le Parti de la réforme (libéral), est conscient des sondages qui indiquent que le nouveau Parlement passera à droite.

« Si j’obtiens un siège au Parlement à nouveau, je pourrai promouvoir des valeurs libérales. Pour moi, le libéralisme c’est Hayek, c’est Friedman », assure-t-il, faisant référence aux économistes du 20e siècle.

Désinformation

Les inquiétudes d’une déferlante de la droite sont exacerbées par la crainte de campagnes malsaines de désinformation avant le scrutin de mai. Un dossier avec lequel Andrus Ansip est familier.

« L’Europe est en danger. Nous savons tous que ces chaînes d’information pro-Kremlin sont grassement financées. 1,1 milliard d’euros par an, c’est une quantité d’argent incroyable. »

« Nous savons aussi que dans une usine à troll à Saint Petersbourg se trouvent environ mille employés à plein temps », s’inquiète Andrus Ansip, qui ajoute que l’UE n’a pas les moyens de contrecarrer la machine à désinformation russe.

« Nous avons notre groupe de travail East StratCom, composé de quinze personnes. Un nouveau budget de 5 millions d’euros…ce n’est pas suffisant !. »

La « task force East Stratcom » est la branche communication de l’UE dans le voisinage d’Europe orientale. Il vise à promouvoir les valeurs européennes tout en mettant la lumière sur les grandes campagnes de désinformation de la Russie.

« Nous n’essayons pas de construire une sorte de machine à propagande, pour copier le modèle russe », rassure-t-il. « Notre objectif premier est de protéger nos sociétés et élections démocratiques, ainsi que la liberté de la presse et la liberté d’expression. »

Bruxelles lance une lutte « low cost » contre la désinformation

La Commission a présenté son plan d’action sur la désinformation. Mais le financement n’est cependant pas tout à fait à la hauteur.

À la question de savoir si la Commission ne se concentrerait pas trop sur les fake news émanant de la Russie, l’Estonien a répondu : « nous devons parler principalement de la Russie. La démocratie signifie que la situation doit être équitable. Nous ne pouvons pas faire preuve de naïveté ».

L’année dernière, la Commission a annoncé son plan d’action sur la désinformation, qui inclut un code de pratique contre la désinformation. Un cadre volontaire visant à éradiquer les infox en ligne. Parmi les signataires de ce code se trouvent Facebook, Google et Twitter.

Une première analyse de l’efficacité du texte doit être publiée fin janvier. Nombreux sont ceux qui se demandent ce qui se passerait si l’analyse montre que les efforts des plateformes s’avèrent inutiles. La Commission envisagerait-elle d’instaurer une réglementation ?

« C’est toujours une option. Toutefois, je crois comprendre que les plateformes de médias sociaux prennent les sujets liés à la confiance des gens très au sérieux. Car s’ils perdent la confiance des utilisateurs, alors ces derniers se tourneront vers autre chose. »

« Le problème aujourd’hui c’est qu’il est possible d’avoir une forte influence sur l’opinion publique en très peu de temps afin de manipuler les gens. »

Huawei

De la Russie, nous sommes passés à la Chine et aux récentes préoccupations entourant les risques à la cybersécurité liés au géant des télécoms, Huawei. À la fin de l’année 2018, Andrus Ansip avait déclaré que « les gens normaux devraient craindre » les sociétés chinoises comme Huawei.

« Quand j’ai fait cette déclaration sur Huawei, je pensais à l’évaluation des risques, que nous devons entreprendre davantage », a-t-il expliqué. « Nous devons aussi parler de réciprocité », poursuit-il en montrant l’ordinateur Lenovo, une firme chinoise, sur son bureau.

L'Europe renforce la cybersécurité des objets connectés

Les représentants des institutions européennes se sont mis d’accord pour mettre en place une certification des objets connectés.

« En Chine, il est impossible d’utiliser certains types de logiciels fabriqués en dehors du pays au niveau des institutions d’État. Alors, où est la réciprocité ? De quoi ont-ils peur ? Des producteurs européens ? Pourquoi ? Et puis, pourquoi sont-ils surpris ensuite que nous nous inquiétions de leurs produits ? »

Selon le commissaire, la loi sur la cybersécurité récemment adoptée, qui fournit un cadre de certification volontaire pour les produits liés à la cybersécurité, peut aider, mais certains États membres « ne prennent pas la cybersécurité assez au sérieux. »

Rebondissement de dernière minute sur la directive droit d’auteur

La directive tant controversée sur le droit d’auteur a accusé un nouveau revers. Les négociations finales prévues le lundi 21 janvier ont été annulées in extremis.

L’importance du droit d’auteur

Un autre sujet majeur – et controversé – est la réforme du droit d’auteur. Une directive qui se trouve dans le tumulte des négociations interinstitutionnelles. La loi doit permettre de garantir que les producteurs de contenus artistiques sont rémunérés justement en ligne.

Le trilogue final, qui devait avoir lieu le 21 janvier a été repoussé à cause de l’incapacité des ambassadeurs à trouver un accord la semaine dernière.

« C’est très important pour la présidence roumaine, pour la Commission européenne, et pour moi », a déclaré Andrus Ansip.

Rebondissement de dernière minute sur la directive droit d’auteur

La directive tant controversée sur le droit d’auteur a accusé un nouveau revers. Les négociations finales prévues le lundi 21 janvier ont été annulées in extremis.

Un lobbying très intense a accompagné la directive depuis son arrivée. Dans une récente interview, le vice-président de Google Actualités a suggéré qu’il retirerait ses services de l’UE si la législation était adoptée.

Les deux clauses les plus controversées sont l’article 11 et l’article 13. La première oblige les plateformes Internet publiant des extraits d’articles à rémunérer l’éditeur original, alors que la dernière demande aux plateformes de créer des filtres pour surveiller que les publications des utilisateurs ne violent pas le droit d’auteur.

« Quand on parle de Google et de l’article 13, on parle de YouTube et on parle d’argent », affirme le commissaire estonien.

Google News menace de fermer à cause de la directive droit d'auteur

Le moteur de recherche accuse la directive « droit d’auteur » de mettre en péril son service d’agrégateur d’informations en Europe, à quelques jours d’une réunion cruciale des ministres européens sur le dossier.

« Tous les créateurs de contenus ont le droit d’être rémunérés justement. Tout le monde doit être payé justement pour son travail. »

Le commissaire reconnaît la nécessité de trouver des moyens innovants de générer des revenus pour les artistes.

« Je suis sûr que les créateurs de contenu sont heureux que leur travail soit partagé largement en ligne, mais ils doivent aussi vivre et faire vivre leur famille. Nous sommes sur le point de trouver un accord, dont nous avons cruellement besoin. »

« Nous devons protéger nos artistes », a conclu Andrus Ansip.

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