« Si Marine Le Pen gagne, nous pourrions dire au revoir à l’UE »

Jean Asselborn [PES/ Flickr]

L’élection de Marine Le Pen mettrait l’Union européenne « au bord du gouffre », prévient Jean Asselborn. Mais le ministre affirme aussi sa certitude que « le peuple français ne le permettra pas ». Une interview de notre partenaire, Der Tagesspiegel.

Jean Asselborn est ministre des Affaires étrangères du Luxembourg depuis 2004.

Vous êtes le ministre des Affaires étrangères le plus expérimenté de toute l’UE. Avez-vous jamais vécu une période aussi difficile que celle-ci ?

Non. Et même avant d’être ministre, quand j’étais citoyen. Je dois dire, ce que nous vivons est nouveau.

Pourquoi ?

Nous sommes face à un amas inédit de problèmes. L’UE a toujours été confrontée à des crises individuelles, de la dispute budgétaire avec Margaret Thatcher dans les années 1980 à l’échec de la constitution européenne en 2005. Ces crises ne sont cependant pas comparables à ce qui se passe à l’heure actuelle. Les crises financières et économiques ne sont pas terminées. Les Européens sont inquiets du terrorisme. Le nationalisme, le populisme et l’extrême droite progressent. Et il y a le risque posé par le Brexit.

Vous ne mentionnez pas l’élection française.

Si Marine Le Pen devient présidente, l’Union européenne sera au bord du gouffre. La réconciliation de l’Allemagne et de la France est la base de l’Europe. Si Marine Le Pen gagne, nous pourrions dire au revoir à ces traités qui ont tout mis en branle dans l’Europe d’après-guerre, comme le traité de Rome de 1957, dont nous célébrons le 60ème anniversaire au mois de mars.

La montée en popularité de Marine Le Pen est évidemment liée à sa promesse de briser l’ordre politique français.

Or, ce qu’elle propose ne peut fonctionner. Leur mantra, « La France d’abord », est très similaire à un autre slogan que nous entendons beaucoup ces temps-ci. Mais si nous voulons survivre la mondialisation, nous avons besoin d’une coopération européenne, et non plus d’isolement.

Pensez-vous donc que Marine Le Pen ne remportera pas l’élection ?

Disons simplement que je ne peux pas imaginer que la France, le pays des Lumières, qui a fait tellement pour l’Europe et a vu naître les droits de l’Homme, élirait Marine Le Pen comme présidente. Ce serait un retour aux catacombes du nationalisme. Je suis certain que le peuple français ne le permettra pas.

Lors du 60ème anniversaire du traité de Rome, l’UE à 27 essaiera de trouver une voie sans le Royaume-Uni. Et si ça ne fonctionnait pas ?

La renaissance de l’UE n’aura pas nécessairement lieu à Rome. Il faudra attendre les élections allemandes, à l’automne, avant que deux questions essentielles puissent être abordées. Comment les 27 s’unissent-elles ? Et les États membres acceptent-ils tous les valeurs fondamentales de l’État de droit et de la séparation des pouvoirs ? Si tous les pays ne sont pas sur la même longueur d’onde, relancer le projet européen n’a pas beaucoup de sens.

Ces valeurs fondamentales sont déjà bafouées par des pays comme la Pologne et la Hongrie. Le gouvernement national-conservateur de Varsovie doit répondre à la Commission européenne pour son mépris de l’indépendance judiciaire, mais la Pologne ne semble pas se repentir. Les autres pays européens devraient-ils tolérer ça ?

Non, nous ne pouvons pas tolérer ça. Les États membres doivent s’opposer à ces infractions. Ils ne peuvent pas laisser la Commission gérer seule la Pologne, parce que l’exécutif ne peut faire ça seul. Le gouvernement polonais abandonne de plus en plus l’État de droit. En ce qui concerne les violations de l’État de droit, le Premier ministre hongrois, Viktor Orbán, n’est pas en reste. La situation polonaise est cependant un peu différente. Le dirigeant du parti Droit et Justice (PiS), Jarosław Kaczyński, est un idéologue. Il pense que l’UE freine la Pologne. Il veut créer un ordre social conservateur de droite, fondé sur le droit national. Avec Jarosław Kaczyński à sa tête, le pays n’entrerait pas dans l’UE aujourd’hui. Le pays ne respecte plus les critères de Copenhague [les règles définissant l’éligibilité d’un pays à l’adhésion européenne].

Que devrait faire le reste de l’Europe ? Prendre des sanctions ?

Ce n’est pas possible, parce que des sanctions comme la suspension du droit de vote ne peuvent être adoptées qu’à l’unanimité. Et la position de la Hongrie est claire. Nous devrions donc plutôt conscientiser la population polonaise des conséquences négatives qu’entrainent les infractions à l’État de droit. La Pologne n’avance plus sur la voie de l’intégration. Il ne faut pas oublier que Varsovie bénéficie de financements européens qui s’élèvent environ à 4 % du rendement économique national.

Quel est le rôle de l’Allemagne en ce qui concerne la zone euro ?

L’Allemagne est indubitablement le moteur économique de l’Europe. Berlin peut se contenter de regarder dans son rétroviseur de temps en temps pour vérifier qu’elle ne nous a pas perdus en route. L’Allemagne est forte.

La France l’a accusé de s’opposer à une plus grande intégration politique de la zone euro.

Je peux vous assurer que la France agit également comme frein. Lors d’une réunion des six pays fondateurs, j’ai demandé la même chose à mes collègues : envisage-t-on un transfert de compétences budgétaires vers Bruxelles ? La réponse est toujours très réticente.

Que pensez-vous du duel électoral entre Angela Merkel et Martin Schulz ?

J’ai beaucoup de respect pour Angela Merkel et je suis ami avec Martin Schulz depuis des années. Ce qu’il fait pour la social-démocratie en Europe est très positif. Il se bat pour dire que les politiques sociales n’étaient pas seulement importantes au 19ème et 20ème siècle, mais le sont encore au 21ème siècle. Ce sera une campagne intéressante, au détriment de l’AfD [Alternative für Deutschland, parti xénophobe]. Ce qui est positif aussi.

>> Lire : Martin Schulz rebat les cartes de la politique allemande

Vous pouvez donc imaginer Martin Schulz, l’ancien président du Parlement européen, à la chancellerie ?

Bien sûr. Je n’imagine aucun autre membre du SPD [Parti social-démocrate] à ce poste. L’implication de Martin Schulz dans la politique européenne en fait bien plus qu’un « bon » candidat.

Vous connaissez également bien votre compatriote Jean-Claude Juncker. Il approche de la moitié de son mandat à la présidence de la Commission européenne. Comment évaluez-vous cette première moitié de mandat ?

La Commission s’attire toujours le plus de critiques quand on parle de coopération européenne. Ca a toujours été comme ça, qui que soit le président et quelle que soit sa nationalité. Le très bon travail accompli par Jean-Claude Juncker passe donc inaperçu. Son programme en dix points, de l’immigration à la sécurité et aux finances, a créé une base solide dès le début de son mandat. L’extension du Plan Juncker est également une bonne nouvelle.

Vous semblez défendre « plus d’Europe ». Pourtant, après le Brexit, Bruxelles ne devrait-elle pas penser à faire « moins d’Europe » dans certains domaines ? L’Allemagne et l’Autriche ont ainsi voulu réduire les allocations familiales pour les enfants vivant à l’étranger, mais la Commission s’y oppose.

Depuis 2015, la Commission se bat contre la tendance des États membres d’aller à l’encontre du principe de solidarité. Cette discussion sur les allocations s’inscrit dans cette tendance. Rénover le projet européen au détriment des populations les plus pauvres – les Polonais, les Roumains ou les Bulgares – n’a aucun sens. La Commission a raison d’adopter sa position actuelle.

>> Lire : Thyssen s’oppose à Schäuble sur les «enfants de deuxième classe»

Jean-Claude Juncker avait-il raison de dire que Londres pourrait tenter de diviser les États membres durant les négociations du Brexit ?

Restons calmes. Jusqu’ici les 27 ont réussi à éviter toute négociation préliminaire avec le Royaume-Uni, et c’est tant mieux. Les discussions commenceront quand la Première ministre, Theresa May, aura activé l’article 50 du traité. Bien sûr, nous devons rester vigilants, pour que Londres ne puisse pas « diviser pour mieux régner » durant les négociations. Les 27 devraient partir du principe que le Royaume-Uni ne doit être ni puni ni récompensé.

Le gouvernement britannique souhaite supprimer la libre-circulation tout en restant membre du marché unique. Comment cela fonctionnerait-il ?

Si le Royaume-Uni n’est pas membre à part entière du marché unique, il va falloir conclure un accord de libre-échange, qui entrera en vigueur en 2019. Les Britanniques et l’UE doivent négocier avec bonne volonté, mais les discussions doivent également être justes et transparentes. L’inverse serait catastrophique pour les deux camps. Des négociations bâclées entraineraient la perte de centaines de milliers d’emplois. Le Brexit n’est pas une simple note de bas de page à l’intention des historiens.

>> Lire : heresa May tire un trait sur la marché unique

Ted Malloch, un proche de Donald Trump, est très favorable au Brexit. Devrait-il être nommé ambassadeur américain auprès de l’UE ?

Non. Il a déjà déclaré avoir été impliqué dans la chute de l’Union soviétique, ce qu’il considère comme une réussite. L’UE n’est pas l’URSS.

Selon vous, à quoi ressemblera l’UE dans un an exactement ?

Aux Pays-Bas, le populiste d’extrême droite Geert Wilders ne fera pas partie du gouvernement. La France aura un président qui défend l’UE. En Allemagne, quel que soit le résultat, le gouvernement sera une coalition ayant une vision positive de l’Europe. Nous négocierons le Brexit de manière ferme, mais juste. Et Donald Trump passera moins de temps sur Twitter et plus de temps à gouverner.