En Autriche, « l’extrême droite au pouvoir est encore plus dure qu’en 2000 »

Heinz-Christian Strache dirige le FPÖ. [Wikimedia Commons]

Alors que l’Autriche prend la présidence tournante du Conseil de l’Union, Jérôme Segal juge l’extrême-droite du FPÖ, « encore plus dangereuse que celle du temps de Haider » et de la première coalition droite/extrême-droite en 2000. Une interview de notre partenaire Ouest-France. 

Jérôme Segal est chercheur à l’Institut Ludwig Boltzmann (Vienne) et à la Sorbonne.

Avec 30 % des voix, peut-on dire que l’extrême droite est bien installée en Autriche ?

L’extrême droite n’est pas seulement très bien installée, son partenaire de coalition de gouvernement, la droite, travaille main dans la main avec elle. Il n’y a même plus de grandes différences entre la droite et l’extrême droite.

Comment l’extrême droite a pu gagner le sommet de l’État ?

Il faut regarder dans le passé. Depuis la Seconde Guerre mondiale, les sociaux-démocrates et les conservateurs ont gouverné ensemble plus de 60 % du temps. Il n’y a pas beaucoup d’autres oppositions. Les Verts aussi s’allient tantôt avec les premiers tantôt avec les seconds. Pour les gens qui trouvent qu’il y a trop de chômage, un peu d’insécurité, que le gouvernement a mal réagi par rapport à la crise européenne concernant les demandeurs d’asile, seul le FPÖ, le parti d’extrême droite, présente une alternative. C’est ce qui explique ces 30 % d’adhésion.

En Autriche, Sebastian Kurz tend la main à l’extrême droite

Le vainqueur des élections du 15 octobre dernier en Autriche, a proposé au parti d’extrême droite eurosceptique, le FPÖ, de former une coalition, à condition qu’elle soit proeuropéenne. Un article d’Euroefe.

C’est une explication politique. Vous en avancez une autre, plus historique…

En Autriche, il n’y a pas eu de dénazification aussi forte qu’en Allemagne. Parmi les membres fondateurs du FPÖ, en 1955, tous étaient d’anciens néonazis sauf un. Il y a une certaine continuité entre la Seconde Guerre mondiale et la Seconde République d’Autriche. Beaucoup n’ont pas vraiment de gêne à voter pour un parti qui a pu glorifier le troisième Reich. C’était déjà le cas sous Jörg Haider.

Le FPÖ avait, au départ, une orientation un peu libérale. À partir de 1986, c’est Haider qui prend la direction du parti et qui l’oriente vraiment vers l’extrême droite, avec des connexions vers des groupes néonazis ou négationnistes. Ce qui se traduit aujourd’hui par l’Akademikerball, le bal des universitaires qui rassemble toute l’extrême droite européenne, avec des connexions dans des milieux troubles.

C’est ce bal même auquel Marine Le Pen a assisté…

Oui. Le 27 janvier 2012, Marine Le Pen est invitée à ce bal. À l’époque, il s’appelait le bal du WKR, l’union des fraternités étudiantes. Elle s’y rend, comme d’autres personnalités d’extrême droite en Europe, le néerlandais Geert Wilders et bien d’autres. En France, cela a créé un certain émoi.

Jörg Haider a pourtant laissé une situation économique catastrophique dans la région qu’il a dirigée, la Carinthie. Cela n’a pas servi d’exemple ?

Les Autrichiens ne sont pas forcément au courant de la gestion qui a été menée en Carinthie. Jörg Haider n’était d’ailleurs pas seul aux manettes. Il dirigeait la région avec les sociaux-démocrates. Bien sûr, il y a eu cette politique ouvertement populiste menée par Haider, distribuant lui-même des billets de banque, des allocations remises directement, en mains propres et en liquide. Il y a aussi un culte de la personnalité. Il a pu faire tout ce qu’il voulait en Carinthie, mais avec le soutien, je dirais complice, des sociaux-démocrates.

De plus, les dettes de la Carinthie sont aujourd’hui supportées par l’ensemble des Autrichiens. Elles sont diluées…

La nouvelle extrême droite, portée par Heinz-Christian Strache, vous paraît-elle plus dangereuse, et pourquoi ?

Il faut revenir à 2005 pour comprendre pourquoi le FPÖ représente une réelle menace aujourd’hui. Quand Haider prend le pouvoir du parti en 1986, peu à peu différentes affaires émergent : des anciens nazis sont ouvertement adulés au sein du parti, certains cadres frayent avec des néonazis allemands, des anciens de la Wehrmacht…

Par stratégie politique, Haider décide de créer un nouveau parti politique, le BZÖ, le Parti pour l’avenir de l’Autriche, avec les éléments les plus modérés ou du moins les gens les moins problématiques. Il laisse dans le FPÖ des extrémistes, les plus durs au sein de ce parti. À sa mort, en 2008, le BZÖ ne lui survit pas longtemps. C’est la branche la plus à droite de l’extrême droite qui reprend le flambeau.

Quelles sont les principales figures de cette extrême droite ?

Il y a un personnage important : Norbert Hofer, le candidat à l’élection présidentielle de 2016. Il a perdu de peu au deuxième tour : 46, 54 %. On n’a jamais vu un tel score de l’extrême droite dans un pays d’Europe (pour mémoire Marine Le Pen : 33,90 %).

Hofer est l’éminence grise du FPÖ. C’est lui qui, en 2011, a rajouté toute la dimension pangermaniste dans le programme du parti : l’Autriche est pays de culture allemande, qui a vocation à faire partie du peuple allemand, de la grande Allemagne, ce qui rappelle évidemment un Reich de sinistre mémoire. C’est vraiment écrit noir sur blanc.

Un autre point important, c’est la place des Burschenschaften, « fraternités » ou « corporations » en français. Elles sont beaucoup plus nombreuses au sein de l’extrême droite aujourd’hui. Une majorité des cadres du FPÖ en font partie. Dans ces fraternités, on chante des paroles ouvertement antisémites et racistes. On pratique aussi le duel à l’épée, avec un rite initiatique. C’est pour cela que l’on voit des hommes politiques autrichiens d’extrême droite avec des cicatrices sur le visage, sur les joues ou le front.

La future présidence autrichienne de l'UE veut insister sur les frontières

Le Brexit, budget et sécurité seront les trois grandes priorités de la présidence autrichienne lors du second semestre de 2018. Un article d’Euractiv Allemagne, en direct de Vienne.

Avez-vous noté des premières mesures politiques influencées par l’extrême droite ?

J’en citerai deux. La première est plutôt symbolique et concerne les allocations familiales pour les ressortissants européens. Le gouvernement vient d’indexer leur montant sur le coût de la vie dans leurs pays. Or l’Autriche, qui manque cruellement d’auxiliaires de vie et d’infirmières, emploie beaucoup de Roumaines, Polonaises ou Slovaques… Déjà mal payées puisqu’il n’y a pas de salaire minimum en Autriche, elles comptent sur ces allocations familiales, auxquelles elles ont droit puisqu’elles cotisent en payant des impôts prélevés à la source.

L’une autre concerne la Mindestsicherung, l’équivalent du RSA en France, qui est de 863 €/mois en Autriche. Les étrangers ne pourront plus le toucher aussi facilement. Ils doivent être là depuis plus de quatre ans. Un Roumain en grande précarité ne touchera plus rien les premières années. Même chose pour les nouveaux réfugiés, dont la demande d’asile a pourtant été acceptée.

En même temps, une femme autrichienne qui élève seule ses deux enfants touchera 1 383 € au lieu de 1 174 €. Le gouvernement met en pratique la politique pour laquelle il a été élu, à savoir : les Autrichiens d’abord.

Ces mesures concernent des ressortissants de l’UE. La Cour européenne pourrait les retoquer…

C’est à peu près sûr, selon les juristes qui se sont exprimés. Le gouvernement semble faire le pari du calendrier. Il faut qu’une personne porte plainte, que la plainte soit instruite… La cour étant assez lente… Cela peut durer deux ans. D’ici là, les étrangers qui toucheront moins, beaucoup tomberont dans la grande pauvreté, certains pourraient tomber dans la criminalité. Une situation qui justifiera encore davantage de policiers, de répression.

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