Géraldine Schwarz: « ma grand-mère était fascinée par Hitler »

Lydia et Karl Schwarz, les grands-parents de Géraldine Schwarz, lors de leur mariage dans les années 30. Photo d'archives de la famille

Comprendre le passé des individus lambda durant la seconde guerre mondiale permet de combler les trous de mémoire collectifs, souvent exploitées par l’extrême-droite en Europe. C’est la thèse développée dans Les Amnésiques, prix du livre européen 2018, qui se lit comme un roman.

Géraldine Schwarz est journaliste, auteur, et documentariste, née d’une mère française et d’un père allemand.  Elle vit à Berlin où Euractiv l’a rencontrée. 

Dans son ouvrage Les Amnésiques, publié chez Flammarion, Géraldine Schwarz offre une plongée captivante dans le passé de sa famille de « Mitlaufer », des bourgeois allemands qui ont « marché avec le courant » du nazisme, notamment en reprenant en 1939 une entreprise qui appartenait à une famille juive. Ecrit en français, adapté en allemand, bientôt en néerlandais et italien, son ouvrage qui cible les démocraties européennes tentées par l’extrême-droite se verra remettre le prix du Livre européen 2018 par Antonio Tajani le 5 décembre prochain au Parlement européen.

Votre livre vient de remporter le prix du Livre européen, est-ce un message face à la montée des extrêmes en Europe ?

Oui, le message de mon livre est profondément européen. Parce qu’on ne peut pas comprendre, ou consolider nos démocraties actuelles sans faire un travail mémoriel de fond, ce que j’ai fait en me plongeant dans l’histoire de ma famille franco-allemande. C’est important de comprendre ce qui est arrivé aux citoyens lambda. Les historiens se sont surtout penchés sur les décideurs, mais pour que les Européens se sentent concernés, évoquer des citoyens normaux est bien plus parlant.

Ce travail mémoriel sur la seconde guerre mondiale, est-il fait de façon uniforme en Europe ?

L’Allemagne l’a fait il y a 30 ans, la France a démarré il y a 20 ans, l’Italie est encore dans la déni, et les Pays-Bas qui ont livré les trois-quarts des Juifs qui vivaient sur leur sol aux Nazis n’ont toujours pas présenté d’excuses…donc il y a beaucoup de situations différentes !

Les Allemands ont initié ce travail mémoriel sur la société. En tant que franco-allemande j’ai pu à la fois utiliser cette approche, mais aussi apporter un regard différent, avec le recul de la double nationalité, en me penchant sur les individus, et les responsabilités individuelles.

On peut plus facilement s’identifier à quelqu’un comme mon grand-père, qui était un « Mitlaufer », un de ces Allemands qui marchaient avec le courant, qu’à Himmler ou Goebbels. Ça permet de comprendre comment une société toute entière peut basculer : la majeure partie de la population n’a pas directement versé dans une activité criminelle, mais ils ont soutenu une entreprise criminelle : le nazisme.

N’est-ce pas difficile de se pencher sur ce passé potentiellement douloureux et compliqué ? 

Je crois que c’est plutôt sain de regarder les choses telles qu’elles sont. Ma grand-mère était fascinée par Hitler. Elle n’avait pas lu Mein Kampf et ne connaissait pas grand-chose sur le fond de ses idées, mais elle le trouvait formidable. C’est un cas révélateur de la façon dont le nazisme parlait à toutes les couches de la société, et avait quelque chose à offrir à tout le monde. Les nazis se sont beaucoup inspiré, pour manipuler l’opinion, d’une oeuvre, La psychologie des foules de Gustave Le Bon. C’est un ouvrage important, qu’il faudrait rééditer d’urgence : il explique comment l’individu se transforme dans la masse. On retrouve chez l’Afd ou le FPE en Autriche certains processus décrits dans ce livre : comment raconter des mythes, faire rêver, donner un récit qui plaise à tout le monde.

Et à l’Est ? Comment expliquer le succès des démocraties illibérales, dans des pays comme la Pologne ou la Hongrie ?

Nos démocraties à l’Ouest se sont construites en opposition au fascisme, avec des partis chrétiens démocrates qui portaient un discours fort sur le sujet. Mais à l’Est, le récit imposé par les sovétiques a brouillé les pistes. Il y a eu un discours anti-fasciste, mais peu crédible parce qu’il était imposé par un état totalitaire. Le résultat, c’est une allergie à l’anti-fascisme, qui se retrouve dans les scores impressionnants de l’Afd en Allemagne de l’Est.

L’anti-fascisme n’est donc pas une valeur partagée en Europe ?

On est face à un vrai problème d’absence de travail mémoriel. En Allemagne de l’Est, le discours de l’occupant soviétique a été de glorifier toute la population en l’assimilant aux quelques résistants communistes qui avaient résisté au nazisme. Alors qu’à l’Est comme à l’Ouest, la majorité du pays soutenait le régime.

Dans certains anciens pays de l’Est, on voit des figures du fascisme réhabilitées, comme en Croatie, c’est effarant d’être témoin de cela. Bien sûr, une démocratie prend du temps à se construire, mais l’absence ou le refus de la connaissance de l’histoire sont des écueils.

La France vient de commémorer largement la Première guerre mondiale, est-ce un travail mémoriel suffisant ?

La pauvreté du débat public n’est pas un très bon signe  pour la démocratie. Quand Emmanuel Macron évoque la complexité de Pétain, c’est un sujet qui mérite réflexion, au lieu de quoi on se retrouve sur un débat stérile entre ceux qui pensent qu’on a le droit d’en parler, et ceux qui ne veulent pas, c’est dommage !

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