« Il ne faut pas donner à un candidat le monopole de la défense de l’Europe »

Le commissaire européen à l'économie, Pierre Moscovici, a donné une conférence de presse après la réunion hebdomadaire de la Commission européenne pour présenter le « paquet d'hiver du semestre européen » à Bruxelles, le 22 février 2017. [Olivier Hoslet / EPA]

L’élection de Marine Le Pen et la sortie de la France de l’UE porterait un coup fatal au projet européen, met en garde le commissaire français aux Affaires économiques, Pierre Moscovici.

Ancien ministre de l’Économie de François Hollande, Pierre Moscovici occupe depuis 2014 le poste de commissaire européen aux Affaires économiques et financières, à la fiscalité et à la douane.

À deux semaines du premier tour de l’élection présidentielle, que pensez-vous de la place qu’occupe l’Union européenne dans le débat politique ?

Sur l’Europe, la campagne manque d’élan. Elle est à l’image du dernier débat, intéressante, imprévisible, parfois confuse et, à certains égards, inquiétante du point de vue européen. L’Europe est présente, mais elle ne l’est pas suffisamment. On entend surtout des reproches à l’égard de l’Europe, mais peu de projets et d’idées claires.

Comme souvent en France, on tire sur Bruxelles, on reporte ses difficultés sur l’Europe. Ce qui donne trop de place aux eurosceptiques. Alors que rien ne justifie l’europessimisme français.

Si j’évoque le caractère inquiétant de la campagne française sur l’Europe, c’est parce qu’incontestablement, la place des thèses eurosceptiques est forte. Je fais tout de même un distinguo entre Marine Le Pen et tous les autres. Madame Le Pen représente un bloc nationaliste qui souhaite le Frexit – la sortie de la France de l’UE, de l’euro – et c’est à mon sens une position mortelle pour l’Europe et terrible pour la France.

Après le Brexit et l’élection de Trump, les élections françaises sont la nouvelle échéance politique où le courant populiste pourrait l’emporter. La Commission a-t-elle un plan B en cas de victoire des anti-européens d’extrême droite ?

Il ne faut jamais avoir de plan B, car ça veut dire qu’on ne croit plus au plan A! Le plan A, c’est celui d’une France forte ancrée au sein de l’UE. Je vois que beaucoup sur la scène internationale et européenne s’inquiètent d’une élection de Mme Le Pen. À titre personnel, je pense que son élection est plus qu’improbable. Je ne vois pas de configuration dans laquelle 50 % des Français pourraient faire confiance à un projet suicidaire pour le pays et dangereux pour l’Union européenne.

Mais le simple fait qu’elle soit dans tous les sondages présente au deuxième tour et puisse y recueillir autour de 40 % des voix est déjà un symptôme du malaise français. Les pro- Européens devront reprendre de la voix dans les mois et les années qui viennent.

Plusieurs candidats affichent une critique très forte du fonctionnement actuel de l’UE, tandis qu’Emmanuel Macron porte à l’inverse un discours très pro-européen. Les candidats des deux partis traditionnels, dont les propos sont plus modérés, semblent inaudibles sur l’Europe. Le débat s’est-il polarisé ?

Je ne veux pas rentrer dans un exercice de notation des candidats. Pour moi, il y a Madame Le Pen et les autres, qui ont des visions extrêmement différentes de l’UE. Plus de 70 % des Français sont fondamentalement attachés à l’Union européenne, malgré leur scepticisme, leurs doutes et leurs craintes.

Il ne faut pas confondre la volonté destructrice de Mme Le Pen avec les positions d’autres candidats qui peuvent être plus sceptiques que les positions européennes traditionnelles. Emmanuel Macron a incontestablement un engagement européen certain et prononcé: c’est heureux. Mais il ne faut pas non plus donner à un seul candidat le monopole de la défense de l’Europe. Il y a des positions européennes – plus ou moins solides, plus ou moins enthousiastes, il est vrai – chez l’ensemble des candidats principaux, à l’exception de Marin Le Pen.

Le projet européen tel qu’il existe aujourd’hui pourrait-il survivre à l’élection de Marine Le Pen ?

La construction européenne est la fille de la réconciliation franco-allemande et de la nécessité de dépasser les séquelles meurtrières de la Deuxième Guerre mondiale. Ce couple est le cœur de la construction européenne. Si un de ses piliers venait à s’effacer, alors la construction européenne telle que nous la connaissons perdrait une grande partie de son sens historique, de son sens politique et de sa capacité à peser au niveau mondial.

C’est la raison pour laquelle le projet de Marine Le Pen est un projet insupportable pour les Européens. Mais il est aussi une imposture pour les Français, notamment les plus modestes, qui sont ceux qui paieraient l’addition d’un Frexit, d’une sortie de l’euro, à travers l’inflation, la hausse des taux d’intérêt, l’effondrement du pouvoir d’achat, et des pertes d’emploi massives.

Jean-Luc Mélenchon  présente pourtant lui aussi un projet européen qui pourrait mener à une sortie de l’UE, son « plan B », si son « plan A » de renégociation des traités de fonctionne pas…

Je ne crois ni à son plan A ni à son Plan B.  Son plan B revient à sortir de l’UE, et je viens d’en exposer les dangers. Quant au plan A, je ne crois pas à sa faisabilité. Pour changer l’Europe – et elle a besoin d’être changée –  il faut partir de l’existant. Il faut construire des compromis, d’abord entre la France et l’Allemagne, avec l’appui de la Commission, pour faire évoluer l’Europe. L’idée d’une renégociation globale et unilatérale des traités n’est pas inscrite dans l’ADN de l’Europe.

Il faut une part de rapport de force, mais si on s’attaque frontalement aux traités, on se retrouve isolé, et in fine impuissant. Je pense que contrairement à Madame Le Pen, Jean-Luc Mélenchon a vraiment le souhait de changer l’UE, mais sa méthode risque d’aboutir à une impasse.

Le candidat socialiste, Benoit Hamon, ne semble plus en position dans les sondages de pouvoir accéder au second tour. Si cette tendance se confirme, quel serait le candidat de repli pour le PS et pour vous ?

Je ne raisonne pas comme ça. Je pense que le vote utile doit être utilisé pour éviter le pire. Le pire étant Marine Le Pen. Je n’ai pas pris de position publique, en tant que commissaire européen. Je conçois que les électeurs de gauche ont plusieurs choix possibles. Mais je reste socialiste, et je suis persuadé que le PS reste une force indispensable à la démocratie. Je ne pense pas que l’effacement de la droite et de la gauche modérées soit une bonne nouvelle pour la France. Par ailleurs, il ne faut pas faire à Benoit Hamon de mauvais procès européen. J’ai eu l’occasion de m’exprimer sur les points d’accord et les points de réserve concernant son programme européen. Mais Benoit Hamon est un candidat pro-européen d’une formation pro-européenne.

Plusieurs candidats, dont Benoit Hamon, ont présenté des projets de réforme de la zone euro. Pensez-vous que ce chantier doit être ouvert rapidement ?

Trois candidats ont évoqué la question de la gouvernance de la zone euro : Emmanuel Macron, Benoit Hamon et  François Fillon, avec certes des différences significatives. Cette question, il faut la soulever. L’euro reste populaire, car il protège de l’inflation, des fluctuations, mais il ne dynamise pas l’économie. Si l’on n’est pas capable de lancer un grand chantier sur la zone euro dans les années qui viennent,qui suppose la création d’un budget de la zone euro pour muscler sa capacité d’investissement, nous serons confrontés à de très sévères difficultés.

S’agissant du contrôle démocratique de la zone euro, mon sentiment est qu’il faut s’appuyer sur les institutions existantes en les faisant évoluer. Le contrôle démocratique pourrait s’exercer par une entité issue du Parlement européen. Il faudrait aussi un ministre des Finances de la zone euro ou un haut-représentant. J’ai fait certaines propositions sur la gouvernance de la zone euro- qui ont d’ailleurs été largement reprises par Emmanuel Macron.

La lutte contre l’évasion fiscale est une des priorités de l’UE et de votre portefeuille. Mais elle ne semble pas occuper une grande place dans la campagne présidentielle. Qu’en pensez-vous ?

Je le regrette. C’est une cause qui figure en haut de la liste des priorités des Européens. Après les efforts consentis par les citoyens européens à la suite de la crise de 2008, il faut absolument renverser la vapeur avec une règle simple : taxer les multinationales là où elles créent leurs profits.

La Commission a déjà fait des progrès considérables avec la fin du secret bancaire, le reporting pays par pays et enfin avec l’échange automatique d’information sur les rescrits fiscaux. On a fait plus en deux ans qu’au cours des 15 dernières années! Mais cet élan ne doit pas s’arrêter. Je voudrais que cette cause soit défendue avec la même force par le prochain président de la République qu’elle l’a été par l’actuel.

Quels sont les dossiers prioritaires en matière de lutte contre l’évasion fiscale que le futur président français devra soutenir en 2017 ? 

Il reste beaucoup à faire! Pour cette année, j’aurai quatre exemples de démarches qui auront besoin de l’appui du Président français. Tout ce qui concerne la règlementation des personnes intermédiaires, comme les conseillers, qui peuvent faciliter l’évasion fiscale ; la création d’une liste noire des paradis fiscaux, la lutte contre la fraude à la TVA et enfin la mise en place d’une assiette commune consolidée de l’impôt sur les sociétés.

Parmi les différents candidats, tous semblent vouloir s’affranchir de la règle des 3 %, alors que la France devrait ramener son déficit sous cette barre en 2017.

Contrairement à ce que certains pensent, cette règle n’est pas punitive, mais nécessaire. D’ailleurs aujourd’hui, seuls 2 pays restent au-dessus des 3 % sur les 19 de la zone euro : l’Espagne et la France.

D’après nos propres estimations, le déficit français devrait s’établir à 2,9 % en 2017, donc la France devrait pouvoir sortir de la procédure pour déficit excessif. Le message que je veux adresser aux candidats, c’est que continuer à accumuler des déficits, c’est s’endetter et pénaliser l’avenir. Et n’oublions pas qu’il y a une attente très importante sur la crédibilité budgétaire de la France.

Cela fait longtemps que nos partenaires, et d’abord l’Allemagne, attendent que la France respecte ses engagements, elle est sur le point de le faire. S’y dérober sous prétexte qu’on change de quinquennat, ne serait pas bon pour l’image et la force du pays. La France ne peut pas rester le seul pays à avoir un déficit au-dessus des 3 % après 2018! La vocation de la France est d’être la locomotive de l’Europe, pas son wagon de queue. Le respect des 3 % n’est pas une vague option ou une contrainte, il est une nécessité politique et économique.

Subscribe to our newsletters

Subscribe

Envie de savoir ce qu'il se passe ailleurs en Europe? Souscrivez maintenant à The Capitals.