La Hongrie d’Orban, un État mafieux

Jaroslaw Kaczynski, leader du parti Droit et Justice au pouvoir et Viktor Orban, Premier ministre hongrois, le 6 avril 2018 à l'inauguration d'un monument en mémoire à Smolensk de l'avion de l'ancien président polonais Lech Kaczynski.

Alors que Viktor Orban et de son parti Fidesz ont remporté les élections législatives en Hongrie, Balint Magyar n’hésite pas à décrire la Hongrie comme un État mafieux. Une interview réalisée par notre partenaire Euractiv Pologne.

Sociologue, ancien politique libéral et député de 1990 à 2010, Balint Magyar a co-fondé le parti de l’Alliance des démocrates libres. Il a été ministre de l’Éducation entre 2002 et 2006 et a écrit La Pieuvre hongroise : l’État-mafia post-communiste.

Vous décrivez la Hongrie comme un État postcommuniste mafieux, et la Pologne comme une autocratie conservatrice. [Ces] pays sont toujours mis dans le même sac comme démocraties rebelles non libérales.

Les deux régimes, et j’utilise le mot « régime » dans un sens neutre, utilisent des plates-formes idéologiques similaires. Ils ne visent pas qu’un changement du gouvernement, mais de tout le système. Ensemble, ils affirment que les transformations pacifiques de l’année 1989 ont été faites « sur la tête de la société » et de ce fait ils les discréditent, même s’ils étaient eux-mêmes engagés dans ces dernières. Ils ne voient pas la nation comme une communauté de personnes vivant dans un même pays, mais comme une communauté de fidèles, à qui ils assènent leur idéologie.

Toute opposition est illégitime, et protester contre le leader signifie s’opposer à la nation entière. Cela semble directement tiré de la définition du populisme de Jan-Werner Müller.

Et en prime leur nationalisme n’est pas dirigé contre d’autres pays, mais contre les citoyens en dehors de leur camp. En conséquence, ils sont en lutte constante contre les opposants politiques intérieurs, et également avec l’Union européenne, désignée comme la « dictature de Bruxelles », qui menace leur souveraineté nationale.

Ils soutiennent le concept d’une Europe des Nations, qu’ils n’entendent de facto que comme un marché commun, avec une attention particulière sur la liberté de circulation des personnes et l’accès aux fonds européens. En même temps, ils voudraient maintenir leur « autonomie », en ce sens que personne n’a le droit de s’immiscer dans leurs affaires intérieures.

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Seuls les avantages, et aucun devoir, qui ne voudrait pas de cela… Et quelles sont les différences ?

Le régime de Jaroslaw Kaczynski [dirigeant du parti Droit et justice au pouvoir en Pologne, NDLR] a pour but la concentration du pouvoir politique et l’endoctrinement idéologique. Viktor Orban vise lui aussi la concentration du pouvoir, mais également l’accumulation des richesses privées dans les mains de sa propre famille et de celles de ses comparses politiques et des oligarques les plus proches. Tandis que le régime de Kaczynski est dans une large mesure dirigé idéologiquement, Orban est un rationnel cynique, pour qui l’idéologie n’a qu’un sens pragmatique. (…).

Vous avez mentionné la « dictature de Bruxelles ». Pourquoi l’UE est-elle devenue un bouc émissaire si commode pour les deux dirigeants ?

L’UE est une communauté de valeur dirigée par les principes de la démocratie libérale fondée sur la primauté du droit, la liberté des médias, etc. Mais si la concentration du pouvoir est l’ambition de Kaczynski et Orban, ils se sentent autorisés à enfreindre ces principes (…). Il est évident que l’UE soit contre cela et intervienne pour la défense des droits de l’homme et la préservation des standards démocratiques dans ses États membres. Les deux leaders traitent cela comme une ingérence illégale interférant dans la souveraineté de leur pays.

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Des différences existent entre les deux sur le caractère de leur système. Dans le cas de la Pologne, le parti est le cœur du processus de décision. En Hongrie, le centre décisionnel a été retiré du cadre institutionnel. Pour avoir une photo de l’élite dirigeante hongroise, je recommande de se rendre dans la loge VIP du stade Pancho Aréna à Felcsut, la ville natale de Viktor Orban. En plus du Premier ministre lui-même, on y trouve deux des plus importants ministres, quelques-uns des plus importants oligarques et des conseillers politiques non officiels.

Des institutions formelles, telles que le parti Fidesz, le gouvernement ou le Parlement, ont été rammenées à un rôle de courroies de transmission au travers desquelles sont réalisés les intérêts de l’élite dirigeante.

Quelle est la structure de cette élite ?

Je l’appelle la « famille politique adoptive » (…). En Hongrie, c’est un clan lié par des relations quasi de parenté. À cette dernière appartient l’individu, mais également toute sa famille. Et en haut se trouve le protecteur principal.

Pour arriver au stade de l’État mafieux, il nous manque encore l’aspect criminel de ses activités.

Les Hongrois sont dirigés comme une organisation criminelle clanique ayant la dimension d’un système. La différence entre une mafia et un État mafieux est que la première utilise l’agression comme un moyen de pression, alors que le second atteint ses objectifs par des formes non agressives de pression étatique.

Ce n’est pas un coup d’État, car ce ne sont pas les oligarques qui prennent le pouvoir. Au contraire, les États mafieux subordonnent ces derniers, le marché et toute l’économie. Ils monopolisent la corruption. Dans ce système il n’y a même plus de place pour la corruption économique ordinaire, où les entrepreneurs soudoient les fonctionnaires pour des décisions favorables dans les appels d’offre ou procédures juridiques.

Et pourtant la victoire du Fidesz a été large

Cette victoire est aussi liée à des fonds publics disproportionnés, qu’il a à sa disposition et qu’il consacre principalement à la propagande.

Les médias publics sont complètement transformés en une machine de propagande du Fidesz, tandis que les oligarques achètent les médias privés. Le bureau national des impôts et le bureau du procureur général agissent comme des marionnettes de campagne.

Dans ce contexte politique précisément orchestré, le Fidesz apparaît comme le garant de la stabilité. La Hongrie approche aujourd’hui d’un point de non-retour. La Pologne a, elle, un plan B car [elle a] des élections libres et un marché libre, malgré toutes les irrégularités. (…).

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