« Les forces progressistes doivent rester vigilantes face aux conservateurs »

Kathleen Van Brempt [@Alex Vanhee]

La gauche européenne a été indispensable pour éviter que les conservateurs sabrent des politiques indispensables au nom du « Mieux légiférer », affirme Kathleen Van Brempt.

Kathleen Van Brempt est eurodéputée, membre du Socialistische Partij Anders belge et du Parti socialiste européen. Une interview initialement publiée sur le site d’EuroCité.

Votre plus grande réussite au cours de la législature 2014-2019 (collective ou personnelle) ?

Pour comprendre certains des changements spectaculaires que nous avons réussis, nous devons retourner en arrière et nous replonger dans l’atmosphère qui régnait au début de la Commission Juncker.

Souvenez-vous de l’ambitieux programme de la Commission REFIT lancé dans la communication sur le « Mieux Légiférer » qui devait alléger la charge réglementaire et supprimer les lourdeurs bureaucratiques.

La Commission répondait ainsi aux critiques nationalistes grandissantes contre « une Union toujours plus proche » qui menacerait la souveraineté nationale, selon elles. La Commission a promis de s’abstenir de règlementer chaque détail de nos vies (après des critiques adressées contre elle car elle avait voulu interdire les bouteilles d’huile d’olive réutilisables dans les restaurants). Elle a alors décidé de retirer … le Programme Air pur et le Programme Gaspillage !

En faisant cela, la Commission renonçait à notre responsabilité commune d’assainir nos ciels et de recycler nos déchets. Le programme REFIT de la Commission risquait de devenir une déréglementation déguisée sous la forme du mieux légiférer.

Je suis fière de dire que c’est mon groupe qui a mené la résistance contre cette évolution néfaste. Le Parlement s’est redressé et a envoyé un message clair : hors de question ! Nous devons améliorer la qualité de l’air et avancer vers une économie circulaire !

Les ONG craignent les effets du «mieux légiférer» sur l'environnement

Plus de 100 ONG de protection de l’environnement craignent que la Commission européenne n’utilise son programme de meilleure législation pour supprimer les lois de protection de la nature.

La résistance du Parlement est devenue l’histoire d’un succès : nous avons abaissé les plafonds des émissions nationales de 2030 et remis le Programme Gaspillage à l’ordre du jour, imposant des objectifs plus stricts pour 2030 et intégrés au sein d’une politique d’économie circulaire plus large.

Nous avons été capables de renforcer les objectifs en matière d’énergies renouvelables et d’efficacité énergétique. D’ici 2030, davantage d’énergie sera économisée et produite par des sources renouvelables que ce que proposaient la Commission et le Conseil. Selon moi, c’est l’une des réussites majeures de cette dernière législature.

Mais quel est alors le gain pour les travailleurs ordinaires ? Le combat pour un air pur et pour les objectifs climatiques de l’accord de Paris est profondément social. Les personnes les plus touchées par le changement climatique ou la mauvaise qualité de l’air sont souvent les plus pauvres, les personnes âgées, les enfants et les familles. Le changement climatique pourrait mener à une crise humanitaire aux proportions sans précédent. Il est par conséquent important que les forces progressistes demeurent vigilantes lorsque les conservateurs, sous couvert du mieux légiférer, menacent l’avenir des travailleurs ordinaires, en Europe et ailleurs.

Le plus grand échec de la législature 2014-2019 ? Avez-vous des regrets?

Il y a eu bien sûr plusieurs échecs patents au cours de la dernière législature : le Brexit ou la crise de la démocratie pour n’en donner que deux. Mais à mes yeux, l’incapacité des États membres à gérer la crise migratoire est l’échec n°1. Nous ne devons pas être naïfs; la question migratoire est un sujet complexe sans solutions ni réponses simples. Cependant, une chose est claire : sans solidarité, l’Europe ne fera aucun progrès dans les réformes sur les migrations et l’asile. Nous avons assisté à un nationalisme égoïste dans sa pire forme, menant à un immobilisme sur un sujet qui fait des milliers de morts, 13 000 depuis 2014 en Europe.

Il est inacceptable que les décideurs continuent leurs jeux politiques pour des raisons électorales aux dépens de vies humaines. Le problème fondamental est le refus de réformer le règlement de Dublin, qui renvoie à une vision dépassée de l’État-nation selon laquelle chaque nation est responsable de « ses propres migrants ». Dans le monde actuel, l’Europe en tant qu’Union doit endosser la responsabilité pour ceux cherchant refuge contre la guerre et l’oppression. Unis nous sommes debout, divisés nous tombons.

Les migrants « dublinés », point faible du régime d’asile en Europe

Les chefs des États membres n’arrivent à pas à s’accorder sur la réforme du système de Dublin, malgré l’inefficacité du système qu’il met en place. Un article de notre partenaire, Ouest-France

Un pronostic pour votre famille politique pour les élections européennes de 2019 ?

J’ai appris à ne pas faire de pronostics en politique. Ils peuvent être faux et le sont souvent. Ce n’est cependant pas un secret que la social-démocratie traverse une mauvaise passe en Europe. Nous allons perdre nos amis britanniques du Parti travailliste, et certains de nos partis au sein des États membres ont subi des revers. Néanmoins, contrairement à ce qu’écrivent certains analystes, je ne pense pas que nous assistions à une crise de la gauche, mais plutôt du centre politique, cet endroit où les personnes tendent à se rencontrer et à trouver des compromis. L’érosion du centre politique et, par conséquent, la polarisation vers les extrêmes, est profondément inquiétante et menace la démocratie libérale en Europe.

Les plus grands défis pour l’Union européenne durant la législature 2019-2024 ?

Les politiques migratoires et d’asile resteront des priorités à l’ordre à jour. Le Royaume-Uni quittant l’UE, l’Europe devra porter un regard neuf sur son budget et finalement s’accorder sur l’augmentation de ses ressources propres, la libérant du marchandage politique avec les États membres.

Nous devrons continuer à travailler sur la réforme fiscale et la fraude fiscale, afin d’assurer aux citoyens que les multinationales paient la part qui leur incombe. Des taxes équitables et durables pour changer d’approche et aller vers une fiscalité plus verte, où nous « taxons ce que nous brûlons et non ce que nous obtenons ». Il est possible de créer une prospérité économique pour tous et opérer un virage vers un nouveau modèle économique durable.

Quand les nationalistes et eurosceptiques ont recours aux politiques identitaires comme arme électorale, nous sommes souvent trop timides et n’osons donner une réponse européenne forte. Nous évitons la question de l’identité, alors que nous savons qu’un nombre croissant de jeunes Européens non seulement acceptent qu’une identité européenne existe, mais en sont fiers.

La droite populiste séduit partout en Europe, sauf en Espagne

L’extrême droite attire de plus en plus de jeunes Européens et risque de conquérir une large partie de l’hémicycle européen lors des élections de 2019. Seul un irréductible parlement résiste : l’Espagne. Un article d’Euroefe.

Les valeurs européennes agissent comme de la colle, unissant les personnes issues de différents milieux, pas seulement à l’échelon de l’UE, mais dans nos villes également, où la super-diversité grandissante ressemble à la diversité de l’Union. Nous devons promouvoir cette identité européenne émergente construite sur les valeurs européennes, non comme un substitut à la diversité ethnique, culturelle ou religieuse, mais comme un pont permettant aux différences de fleurir dans la solidarité.

À quoi ressemblera l’Union européenne en 2030 ?

Mes espoirs reposent sur les jeunes générations. La génération Erasmus d’aujourd’hui sera alors en position de prendre des responsabilités. Les jeunes générations en Grande-Bretagne ne voulaient pas du Brexit. Bien sûr, les jeunes sont très critiques envers la politique européenne, et ils ont raison de l’être. Mais ils ont bénéficié des possibilités qu’offre une Union, en étudiant, travaillant, voyageant, échangeant visions et idées. Ils savent que l’UE est plus qu’un marché économique, et que par conséquent les politiques économiques ne sont pas suffisantes.

Elle a besoin d’un pilier social et politique fort. Les esquisses des fondations ont été réalisées au cours de cette législature, nous pouvons alors commencer à bâtir durant la prochaine. Il est temps que l’Europe récolte l’ensemble du potentiel de sa riche diversité, qui ne peut prospérer que si nous nous sentons tous connectés, reconnus et protégés en tant qu’Européens.

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