« L’Europe met en concurrence les peuples » regrette Fabien Roussel, candidat communiste à l’élection présidentielle

Fabien Roussel veut être « le candidat du monde du travail et le candidat de la jeunesse ». [EPA-EFE/ETIENNE LAURENT]

Le Parti communiste français n’avait pas présenté de candidat aux élections présidentielles depuis 2007 avec Marie-George Buffet. Pour 2022, son secrétaire national, Fabien Roussel veut « reconquérir les têtes et les cœurs ». Union de la gauche, sécurité, dette, Europe… EURACTIV s’est entretenu avec le candidat communiste.

Fabien Roussel est secrétaire national du Parti communiste français. 

Contrairement à 2012 à 2017 le PCF a indiqué qu’il ne se rangera pas derrière Jean-Luc Mélenchon et la France insoumise, pourquoi avoir fait ce choix ?

Les multiples crises que nous vivons imposent des réponses nouvelles en rupture avec le système économique actuel. Beaucoup d’électeurs français se sont détournés de la politique et des partis qui se sont présentés ces dix, quinze dernières années, y compris parce que certains qui ont été aux reponsabilités ont déçu. Nous voulons justement reconquérir les têtes, les cœurs, tous ces hommes et ces femmes qui veulent voir changer leur vie mais qui quelque part ne croit plus en la gauche. Nous sommes très différents avec Jean-Luc Mélenchon : différents sur la forme et sur le fond. Je souhaite pouvoir porter un projet pour le pays de manière différente que Jean-Luc Mélenchon le fait.

Dans le même temps, vous avez indiqué vouloir maintenir le dialogue avec toutes les forces de gauche.

On doit toujours parler entre nous ! Et si demain nous devons gouverner ce pays, il faudra bien qu’on gouverne ensemble. Il faudra que l’ensemble des forces de gauche travaille ensemble et mette en œuvre des propositions ensemble.

Si les sondages ne font pas les élections, ils anticipent pour l’heure un duel entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron au second tour. Quelle perspective redoutez-vous le plus ?

Ce qui me désespère, c’est que tous les jours on nous annonce quel sera le second tour des élections alors que, moi-même, je viens seulement d’annoncer ma candidature et que nous sommes au début de ce grand débat. Ce qui m’intéresse, c’est de m’adresser aux deux tiers des Français qui ne veulent pas de ce duo. C’est une course de conviction que nous devons mener et on n’est même pas tous alignés sur la ligne de départ. Comment peut-on dire que la gauche est disqualifiée et en même temps reprocher à une force de gauche d’y aller, c’est contradictoire.

Qu’est-ce qui pousse les électeurs à voter communiste aujourd’hui selon vous ?

Ils votent pour des élus de proximité honnêtes, intègres qui sont toujours au service de l’intérêt général. C’est l’égalité, c’est la justice sociale c’est ce que nous savons faire dans les villes, ce sont ces services de la jeunesse où les jeunes trouvent des lieux où ils ont des interlocuteurs, où ils peuvent se retrouver, où ils ont accès à la culture au sport, c’est les transports gratuits qu’on met en place… Les plus anciens se souviendront des combats que nous avons menés pour la France pour la République dans la résistance. Nous, on sait travailler avec tout le monde : quand on a été dans le gouvernement de de Gaulle, quand on a contribué à la victoire de Mitterrand. Nous sommes des rassembleurs et nous savons travailler dans les rassemblements les plus larges quand c’est au service de la nation.

Quelles sont les priorités de votre programme ?

Je souhaite être le candidat du monde du travail et le candidat de la jeunesse. Je souhaite passer un pacte avec les Français pour mettre cette question de l’accès au travail qui nous permet de vivre ensemble, de vivre dignement et de répondre à l’urgence sociale et écologique de notre pays. Nous voulons aussi faire de la jeunesse la priorité de notre pays pour les dix ans qui viennent. Cette question doit être une grande cause nationale du mandat du prochain président de la République. Je souhaite demain être à la tête d’un gouvernement qui fera de la jeunesse sa priorité en y mettant des moyens comme nous n’en avons jamais mis.

On vous a pas mal entendu sur les questions sécuritaires ces dernières semaines, terrain très souvent réservé à la droite.

J’aimerais revenir là-dessus : la sécurité est venue parce que quand je me suis présenté, quand j’ai fait ma première conférence de presse, il y avait eu plusieurs drames en l’espace de quinze jours. J’ai mis les pieds dans le plat en formulant tout de suite les propositions sur lesquelles nous travaillions depuis un an. Ça a pris une place importante parce que cette actualité était importante.

Est-ce un tabou de parler sécurité à gauche ?

Non, ce n’est pas un tabou. Justement je suis agacé quand on dit que la gauche est absente, laxiste et que c’est un tabou parce que cette question nous en parlons tellement, mais c’est comme si nous étions inaudibles. Nous, en tant que députés, et mes collègues, en tant que sénateurs, intervenons tous les jours sur ces questions, sur les moyens que nous voulons donner à la police, les moyens que nous voulons donner à la justice. Une police de la République au service de nos concitoyens, au service de la tranquillité publique et de la paix sociale a besoin d’une politique de gauche. C’est la création pour nous d’une police nationale de proximité dotée de 30 000 agents. Mais ça ne suffira pas. Nous avons besoin aussi de donner plus de moyens dans les politiques de prévention, d’accompagnement nos jeunes pour nos quartiers, c’est des moyens, c’est plus d’éducateurs spécialisés, c’est plus de moyens pour nos services sociaux, pour accompagner les parents les familles, c’est plus de moyens pour la vie associative, pour la culture, pour des équipements sportifs… Tout ce qui aujourd’hui manque dans nos quartiers.

Dans votre programme, vous défendez une augmentation conséquente du SMIC, un remboursement à 100 % de tous les frais de santé par la sécurité sociale, etc. Comment comptez-vous financer cela ?

L’État a besoin d’un budget plus élevé. Or, tout ce qui a été fait ces dix dernières années, c’est de baisser le budget de l’État en faisant des cadeaux aux riches, aux multinationales en laissant faire l’évasion fiscale. Moi, je trouve des recettes supplémentaires pour l’État en allant taxer le capital, en le mettant à contribution au service de la nation. « De l’argent pour l’hôpital, pas pour le capital ! » c’est la formule qu’on utilise pour la santé, mais ce gouvernement fait tout l’inverse. Concernant le secteur privé, nous préférons, nous, avoir un SMIC plus élevé, inciter le secteur privé à mieux rémunérer ses salariés. Les grandes entreprises, je préfère qu’elles distribuent du salaire, qu’elles forment ses salariés pour qu’ils soient toujours meilleurs dans l’entreprise, plutôt que de distribuer des dividendes.

Vous avez déclaré que la question de la dette sera « centrale » pour les élections à venir. Faut-il l’annuler ?

Nous disons qu’il y a une partie de la dette, celle de la Covid, qui peut être annulée, mais une autre partie qu’il faut payer. Mais la vraie question est : à qui appartient la dette aujourd’hui ? Elle appartient au marché financier qui nous tient avec cette dette de plus de 2 000 milliards d’euros et qui peut jouer sur les taux d’intérêt et, en fonction de ça, nous imposer des choix politiques. Nous demandons que la Banque centrale européenne prête directement aux états à taux zéro.

Pour vous, il existe une « bonne » et une « mauvaise » dette ?

Si on s’endette pour donner de l’argent à des multinationales qui versent des dividendes, c’est une mauvaise dette. Mais si on s’endette pour financer des hôpitaux, former de jeunes étudiants pour avoir la jeunesse la mieux formée du monde, c’est un investissement pour l’avenir qui va rapporter gros demain. Aujourd’hui on verse 140 milliards d’euros d’aides publiques aux entreprises dont les trois quarts sont perçus par les plus grosses sans aucune contrepartie, sans rien leur demander en échange. Quand on s’endette pour donner cet argent aux entreprises, c’est la mauvaise.

Dans votre programme, vous défendez « une autre construction européenne ». À quoi ressemblerait cette Europe ?

Je rêve d’une Europe où les pays coopéreront entre eux pour bâtir ensemble de grands projets utiles à la population, mais ce n’est pas le cas aujourd’hui sur la santé, sur le transport des marchandises, pour développer le fret par exemple, pour faire en sorte de produire en Europe ce dont nous avons besoin ici, pour garantir à chaque Européen un travail, pour éradiquer la pauvreté.

Vous semblez dire que l’UE ne facilite pas cette coopération, bien au contraire ?

Aujourd’hui, l’Europe aujourd’hui met en concurrence les peuples. Elle oppose le travailleur polonais avec le travailleur français. Elle provoque les délocalisations, elle ouvre notre économie au libre-échange, elle épuise les ressources naturelles, elle fait du mal au climat. L’Europe d’aujourd’hui en plus demande aux pays de réduire leur dépense publique, de privatiser ses services publics, alors qu’il fallait en construire. L’Europe, au contraire, a provoqué le chômage et pauvreté.

Comment analysez-vous le bilan de l’Europe dans la gestion de la crise de la Covid-19 ?

Aujourd’hui, elle est d’une très, très grande inefficacité pour permettre à tous les peuples d’Europe d’avoir accès au vaccin. Je regrette qu’elle ne fasse pas plus pour lever les brevets sur ses vaccins, pour que nous puissions les produire ici pour nous, mais aussi pour les continents qui n’y ont pas accès aujourd’hui et qui ne seront pas vaccinés avant un ou deux ans. Comment lutter contre l’épidémie ? Après on va nous parler d’immigration, mais je peux vous dire que quand demain on sera tous vaccinés ici et que l’Afrique ne le sera pas, on va en reparler à ce moment-là.

À chaque élection présidentielle revient le débat autour du vote blanc. Quelle est votre position à ce sujet ? 

Je suis pour la reconnaissance du vote blanc, mais de là à ce qu’il invalide une élection, j’ai un doute. Je préfère plutôt que chaque parti, chaque candidat, s’interrogent sur ce que nous devons faire pour convaincre les gens de voter sur des programmes et comment on fait pour que tous les engagements qui ont été pris soient respectés. Il y a là une exigence démocratique qui doit aller au-delà de la simple reconnaissance du vote blanc.

Subscribe to our newsletters

Subscribe