Nico Cué: « Il faut repenser nos modes de vie et nos modes de production »

Nico Cué est candidat du Parti de la Gauche Européenne aux élection européennes. [© European Union 2019 - Source : EP]

L’UE doit lancer « une initiative forte » sur la transition écologique et sociale après les élections européennes, avec l’appui de la Banque Centrale Européenne (BCE) dont les objectifs doivent être révisés, selon Nico Cué, candidat à la présidence de la Commission.

Nico Cué est un syndicaliste belge aujourd’hui en pré-retraite. Il est  candidat du Parti de la Gauche Européenne aux élections européennes de mai 2019, aux côté de Violeta Tomič, une députée Slovène.

Il s’est confié à EURACTIV dans le cadre d’une série d’entretiens consacré aux questions environnementales avec les têtes de liste (« Spitzenkandidat ») des grandes familles politiques aux élections européennes de 2019.

EURACTIV : Quelle doit être selon vous la réponse de l’UE au changement climatique ? En fait-elle suffisamment pour remplir ses obligations au regard de l’accord de Paris ?

Nico Cué : Je veux tirer un grand coup de chapeau aux jeunes, qui ont donné un formidable coup de pouce à la politique climatique avec leurs marches pour le climat.

Au niveau politique, il faut bien sûr accélérer les différentes réformes qui sont sur la table, mais je pense qu’il faut reprendre le bébé à son origine. La puissance économique de l’Europe devrait lui permettre de revoir fondamentalement l’ensemble des outils de production.

Je pense que l’Europe – comme elle l’a fait pour Airbus, Galileo et Ariane – devrait prendre une initiative forte, avec la Banque Centrale Européenne (BCE) et le Banque Européenne d’Investissement (BEI), pour créer un groupe qui analyse de fond en comble, non seulement les outils de production mais en en même temps l’ensemble des produits que nous consommons.

Car je crains que si on ne prend pas le problème à l’origine, on va coller des sparadraps à gauche et à droite alors qu’on est face à crise écologique sans précédent.

Prenons l’exemple de l’économie circulaire : il faut essayer d’une part d’avoir des matières premières récupérables, qui peuvent être recyclées à 100%. Et d’autre part, recommencer à produire des biens qui sont faits pour durer, en mettant un terme à l’obsolescence programmée que les multinationales organisent pour leur bénéfice.

Il faut également repenser les chaines de production. Il n’est pas normal que les biens de consommation fassent des dizaines de milliers de kilomètres, en passant par des paradis fiscaux pour faire des prix de transfert, qui masquent le coût réel des produits de notre quotidien.

C’est en s’attaquant à ce type de problèmes, qui relèvent de la fiscalité internationale, qu’on s’attaquera aux racines de la perte de valeur – que ce soit du point de vue environnemental ou social.

En évoquant Ariane et Airbus, vous parlez en fait d’une initiative de politique industrielle. Est-ce que vous chiffrez ces propositions ou la manière dont on pourrait la mettre en place au niveau européen ?

Il faut d’abord réunir les différents gouvernements européens sur la base de ce projet. Il faut aussi inviter un certain nombre de multinationales mais aussi des universitaires, des femmes et des hommes politiques qui défendent cette cause. Et à partir de là, travailler sur ce projet très rapidement et en profondeur.

La Commission européenne a proposé de parvenir à la neutralité carbone d’ici 2050. Est-ce que vous souscrivez à cet objectif ?

Oui, bien sûr. Moi je n’ai pas de problème avec une société décarbonnée. Le problème c’est comment on va y arriver, secteur par secteur, et les contraintes qu’on va imposer aux multinationales pour y arriver.

Au niveau de chaque société, il faut voir comment on va organiser la transition. Parce qu’il y a des équations à résoudre. Est-ce qu’on va arrêter de produire de l’acier par exemple ? Est-ce qu’on va arrêter de produire des voitures ou des avions ? Tous ces éléments là doivent être mis dans la balance. Et à côté de ça, pour atteindre ces objectifs, est-ce qu’on est d’accord pour faire des efforts et accélérer le développement d’une énergie propre, comme l’hydrogène, qui peut remplacer les moteurs thermiques ? Ou bien va-t-on se contenter de simplement mettre en place un grand marché du carbone qui fera qu’on ne polluera pas en Europe mais qu’on polluera dans le reste du monde ?

Il y a un ensemble de problématiques à résoudre, qui sont liées entre elles. Parce que si on veut que les citoyens adhèrent à ce projet, il faut aussi leur donner un certain nombre de garanties, qui ne sont pas là.

Si les moteurs thermiques sont remplacés par des moteurs à hydrogène, ou des moteurs électriques, comment on va-t-on reconvertir les chaines d’assemblage des voitures ? On parle de millions d’emplois qui risquent d’être en difficulté si on ne met pas en place des mesures d’accompagnement au niveau social.

Moi, ce dont j’ai peur, c’est qu’on mène la bataille du climat en augmentant les taxes sur les produits pour éviter que les gens ne les achètent. Et là, ce sont les plus faibles qui payent la facture.

L’Europe est considérée comme un des leaders mondiaux en matière de technologies propres. Mais la Chine devient elle-même leader, notamment dans la fabrication des panneaux solaires ou des voitures électriques. Comment l’Europe peut-elle maintenir, voire renforcer son avantage dans ce domaine ?

Il ne faut pas se focaliser sur la Chine. Il faut voir comment l’Europe développe sa politique commerciale en fonction de deux critères : sociaux et environnementaux. La Chine est une grande puissance mais elle est encore très loin de l’Europe en matière sociale et environnementale.

C’est l’ensemble de la politique commerciale européenne qui doit créer des rapports d’égalité, voire de coopération, et non de concurrence entre les Etats. Parce que la concurrence, c’est quoi ? C’est des investisseurs qui regardent tous les trois mois les chiffres de leurs actions pour évaluer la confiance qu’ils ont dans leurs investissements. Je pense que ce n’est pas comme ça qu’on règle le problème du climat.

Je pense que le problème du climat nécessite une vision à long terme. Il faut revoir les normes de concurrence sur un certain nombre de secteurs stratégiques. Et établir des rapports d’égalité avec la Chine, les Etats-Unis, le Japon, et les autres grandes économies mondiales. Tout ça doit se faire dans le respect de normes sociales et environnementales.

Il y a de plus en plus de voix qui s’élèvent pour demander la sortie des énergies fossiles – que ce soit le charbon, le pétrole ou le gaz. Est-ce que vous pensez que cet objectif doit être décidé au niveau européen ? Et si oui, à quelle date ?

La Commission a déjà fixé un certain nombre d’objectifs, pour 2030 et 2050. Je crois qu’il faut maintenant voir les moyens qui sont mise en œuvre pour y arriver si on ne veut pas créer plus de désenchantement de la part des citoyens et des travailleurs.

Parce que l’Europe est mal en point. Il ne faut donc surtout pas mettre en danger l’ensemble des travailleurs, qui sont déjà en situation précaire. Et il faut des plans clairs pour repenser l’ensemble de l’outil de production.

Evidemment, il faut se tenir au calendrier fixé par la Commission et les états membres sur les objectifs climatiques. Mais il faut faire ça en accompagnant les travailleurs qui sont dans les secteurs en transition. Si on veut sortir des énergies fossiles, il faut mettre autour d’une table tous les intervenants pour mettre en place un projet Européen financé par la BCE ou la BEI. On pourrait par exemple décider de transformer la filière automobile en mettant en place une filière hydrogène, ou une filière électrique avec la recherche et développement, et tout ce qui garantit une activité.

Et je crois qu’à ce moment-là, les travailleurs seront d’accord pour aller de l’avant parce qu’on aura encore de l’emploi. Ce sont des projets de transformation sociale et écologique.

Les « gilets jaunes » en France et en Belgique ont soulevé un débat sur ce qu’on appelle « la transition juste ». Comment l’Europe peut-elle mettre en place la transition énergétique sans creuser les inégalités ?

Je ne sais pas ce que ça signifie une transition juste, il faudrait d’abord la définir. Si la transition juste c’est de dire aux gens d’acheter une voiture électrique alors qu’ils vivent en périphérie d’une ville où il n’y a plus de poste, de banque, ou de transports en commun…. Ces gens qui sont déjà difficulté parce que leur salaire est faible, leur dire d’acheter une voiture électrique ou à hydrogène, ce n’est pas possible… Je comprends la colère des gens.

Il faudrait redécentraliser l’ensemble des services publics pour utiliser beaucoup moins la voiture, et repenser les services publics. Mais pour ça, il faut des moyens. Et puis il y a les produits eux-mêmes, l’obsolescence programmée – il faut revoir tout ça.

Si on ne fait pas ça, on va avoir de grosses difficultés, on va voir des Trump et des Salvini qui vont traiter les politiques de bobos écolos déconnectés des réalités du quotidien. Et les gens vont automatiquement voter pour eux parce qu’ils auront l’impression qu’ils sont les seuls à les défendre. Tant qu’on ne remettra pas totalement en cause l’ensemble des outils de production en fonction des objectifs écologiques et sociaux, on aura des aventuriers d’extrême droite qui seront en mesure de séduire les foules.

Passons à un autre sujet, l’agriculture et l’environnement. La Commission européenne a fait des propositions pour « verdir » la politique agricole commune. Etes-vous globalement satisfait de ces orientations ?

En Europe, on a une agriculture qui n’est pas encore 100% industrialisée et on a beaucoup d’artisans qui vivent dans des conditions pénibles. Là aussi, il faudrait repenser une économie alimentaire autour des artisans et non pas de la grosse industrie alimentaire. Le système en place aujourd’hui encourage le déplacement de produits alimentaires sur des dizaines de milliers de kilomètres plutôt que les produits de saison.

Il faut probablement revoir les aides d’état, les arbitrages privés. Il faut arrêter les subventions aux grands ensembles industriels et les répartir pour les artisans.

En faisant cela, est-ce qu’on ne perdrait pas aussi en productivité ?

De nouveau, ou bien on essaye de répondre à l’urgence climatique, ou bien on reste avec une vision qui est celle de la concurrence à tout prix. Et je crois que toute la difficulté est là. La concurrence à tout prix empêche des actions quotidiennes à long terme autant sur le climat que sur le social, la réduction des inégalités.

Si on veut une Europe démocratique qui repense nos modes de vie et de production, je crois que la question de la concurrence doit se poser. Et plutôt que de structurer les relations économiques et humaines en terme de concurrence, les poser en terme de coopération. La concurrence, ça suffit, ça ne fait que remplir les poches des 1% les plus riches.

Comment devrait-on réglementer les pesticides au niveau européen ? Faut-il par exemple interdire le glyphosate ?

Oui, je crois qu’il faut arrêter. Mais, une fois de plus il faut voir ce qu’on propose comme compensation aux agriculteurs. Il faut les accompagner, sinon on crée des tensions avec le monde rural.

Comment peut-on gérer la sortie des pesticides sans placer les agriculteurs dans une situation de détresse ?

Tout d’abord, il faut une agriculture moins intensive. Il y a toute une série de terrains dont les sols sont épuisés à force de culture intensive, de pesticides et d’engrais chimiques. Et d’autres qui ont été laissé en friche, le temps pour les sols de se reconstituer. Il faut donc faire l’inventaire de ces terrains en friche et repartir de ces sols là pour rebâtir une agriculture plus saine et proche des petits artisans.

En ce qui concerne les pesticides en général, il faut en sortir le plus rapidement possible. On n’a pas aujourd’hui de vision claire sur les alternatives mais on sait que – sans recourir aux OGM – on peut croiser les plantes pour augmenter leur résistance.

Il y a notamment la permaculture et d’autres techniques de plantation qui peuvent être adaptées en fonction des saisons plutôt que de produire à tout prix ce que le marché demande alors même que c’est un non-sens écologique.

On sait que l’agriculture intensive joue un rôle dans l’effondrement de la biodiversité. Une grande étude scientifique – comparable à celle du GIEC pour le climat – est attendue dans les prochains jours aux Nations Unies qui doit faire l’inventaire des connaissances sur la biodiversité. Etes-vous favorable à un processus global de type Accord de Paris sur la biodiversité ?

On l’a bien vu avec l’huile de palme, l’agriculture intensive génère de la déforestation et tue des zones extrêmement riches en biodiversité. Je ne suis pas un spécialiste mais, à mon sens, il faudrait au moins un moratoire sur l’exploitation de ces zones riches en biodiversité. Que ce soit la forêt amazonienne, indonésienne ou au niveau européen avec le réseau Natura 2000, il faut mettre des moyens en œuvre pour protéger ces zones et empêcher que la voracité des multinationales ne les détruisent définitivement.

La biodiversité c’est aussi la préservation des équilibres entre les espèces, qu’elles soient animales ou végétales. Garder cet équilibre est fondamental pour l’Être Humain, autant que l’air et l’eau. J’en revient à la préservation des sols, qui est extrêmement important. On croit que la protection de la biodiversité c’est loin de chez nous mais c’est aussi dans nos jardins, dans nos champs…

Les jeunes se sont mobilisés en masse ces derniers mois pour le climat. On a vu également les « gilets jaunes » descendre dans la rue, pour des raisons différentes. Quelles leçons tirez-vous de ces mouvements en terme de démocratie représentative au niveau européen ? Comment feriez-vous pour renouer le contact avec le peuple ?

D’abord il faut rompre avec cette Europe de la désillusion. On ne peut pas se permettre un autre Brexit. Parce que sinon, c’est toute la construction européenne qui dérape.

Pourquoi a-t-on fait l’Europe ? Avant tout pour éviter de nouvelles guerres. Je suis très attaché aux origines de l’Europe. Mais depuis une trentaine d’année, on n’a fait qu’organiser la concurrence des uns contre les autres. Je crois qu’il faut arrêter avec cette concurrence entre les peuples qui a été à l’origine des dernières guerres que nous avons connues.

Il faut ré-enchanter le citoyen par rapport à l’Europe. Et on ne peut le faire qu’avec des outils qui sont au service des gens et non au service des multinationales. Pour ça, je pense qu’il faut donner un rôle plus important au Parlement européen. Je pense aussi qu’à un moment donné, il faudra que le Conseil européen représentant les états membres de l’UE rende compte au Parlement, notamment pour tout ce qui concerne les politiques sociales et environnementales. Et ces politiques doivent avoir l’appui financier de la Banque Centrale Européenne (BCE) et la Banque européenne d’investissement (BEI).

Qu’on ne me dise pas qu’il n’y a pas d’argent. La BCE est capable de sortir 3 mille milliards d’euros pour sauver les banques, sans demander la moindre contrepartie aux états dans le domaine social ou environnemental. C’est tout à fait inacceptable ! Donc il faut mettre la BCE au service des citoyens, au service des intérêts de l’Europe.

Ce que je demande n’a rien de révolutionnaire. Aux Etats-Unis, la Fed a pour mission de veiller aux intérêts de l’état et du peuple Américain, même si elle a une part d’indépendance. D’un autre côté, je crois qu’il faudrait une institution européenne qui lutte contre la fraude fiscale, évaluée à 150 milliards d’euros annuellement.

Et puis il faut faire participer les multinationales à l’effort commun pour le climat, parce que sinon il n’y aura plus d’humanité. Chaque année, les multinationales redistribuent 1 250 milliards d’euros par an à leurs actionnaires, en augmentation de 28% par rapport à l’année précédente. Je crois qu’il y a là aussi un prélèvement important à faire, pour des projets de R&D, d’infrastructure, de modernisation des villes, des industries, etc. Et aussi pour rapprocher l’agriculture des grands centres de consommation que sont les villes et faire en sorte que nous n’ayons plus à transporter les produits agricoles d’un bout du globe à l’autre comme nous le faisons aujourd’hui, ce qui est un non-sens écologique.

Et pour les produits de consommation, il faut un organisme public qui veille à ce que les entreprises fassent des produits qui durent ou qui soient recyclables à 100%. Car ce que nous produisons aujourd’hui, c’est une sorte de prélèvement que nous faisons sur la planète.

Il faut que les citoyens européens se remettent à croire en une vie meilleure. Et ça passe par une mise en commun des moyens au niveau européen.

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