« Les Allemands sont fatigués d’Angela Merkel »

Face à Angela Merkel, Martin Schulz gagne du terrain.

Martin Schulz pourrait bien devenir le prochain chancelier allemand, alors qu’Angela Merkel peine à inspirer ses électeurs, selon Michael Spreng,. Une interview de notre partenaire WirtschaftsWoche.

Michael Spreng a été éditeur du Bild am Sonntag de 1989 à 2000. En 2002, Edmund Stoiber, candidat CSU (Union chrétienne-sociale en Bavière) à la chancellerie, lui a demandé d’être son directeur de campagne. 

Deux semaines après avoir été nommé par son parti, Martin Schulz était tout en haut des sondages, menaçant de déloger Angela Merkel. Comment est-ce possible ?

Les gens sont en quelque sorte fatigués d’Angela Merkel. Jusqu’ici, ça n’était pas évident, parce que l’ancien dirigeant du SPD [Parti social-démocrate d’Allemagne], Sigmar Gabriel, n’était pas une alternative viable. Puis Martin Schulz a débarqué. Un candidat crédible, authentique, orateur éloquent et sensible. Et tout à coup Angela Merkel apparaît comme la chancelière d’hier. Je ne l’aurais pas cru possible, mais l’union CDU/CSU ne peut s’en prendre qu’à elle-même. Avec ses disputes incessantes sur la limitation du nombre de réfugiés, la CDU [Union chrétienne-démocrate d’Allemagne] et la CSU ont découragé les électeurs.

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Et pourtant, ils n’ont toujours pas trouvé de solution.

C’est une situation complètement absurde. La CSU lutte à présent pour un gouvernement dirigé par Angela Merkel, mais qu’il ne peut pas réellement rejoindre. Horst Seehofer [CSU] ne veut pas signer d’accord de coalition qui ne comprenne pas de plafond, mais ils ne trouveront aucun partenaire qui accepte de signer ça.

Qu’est-ce qu’Angela Merkel et Horst Seehofer devraient faire différemment ?

Horst Seehofer n’aurait pas dû se montrer aussi têtu ces six derniers mois, il aurait dû savoir qu’il finirait par devoir soutenir la candidature d’Angela Merkel. Pourtant, il s’est opposé à elle à chaque fois qu’il a pu. Si la CSU campe sur ses positions actuelles, ils ne travailleront plus longtemps aux côtés de la CDU. Leur union serait sans doute ingouvernable après les élections.

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Comment l’union pourrait-elle éviter cette situation ?

Angela Merkel doit changer. L’époque de la démobilisation asymétrique est révolue. Angela Merkel ne peut pas gagner cette élection en endormant ses opposants. Elle doit lancer l’offensive, mieux expliquer ses politiques et être plus sensible. Elle doit élaborer un plan d’avenir que les électeurs trouveront attirant. En ce moment, elle n’a pas de plan. Et cela n’intéresse pas les électeurs.

L’union en coalition veut se concentrer moins sur les réfugiés et plus sur l’économie, les finances et la sécurité. Cela sera-t-il possible durant la campagne ?

La question des réfugiés ne peut pas être simplement mise aux oubliettes. Bien sûr, la CDU et la CSU doivent se concentrer sur les sujets qui les rapprochent, mais à quoi ressemblera leur alliance sous Angela Merkel ? Pourquoi veut-elle rester chancelière ? Un candidat doit se féliciter de sa propre candidature, afin d’inspirer son parti, pour que les électeurs à leur tour s’enthousiasment et aillent voter. C’est ce qu’il faut pour toutes les campagnes. La CDU ne remplit cependant même pas la première condition.

Wolfgang Schäuble a comparé Martin Schulz à Donald Trump. Qu’essayait-il de faire ?

Cette comparaison était complètement exagérée et n’a pas du tout aidé la cause [de la CDU]. Pour lui, il ne s’agissait même pas de Martin Schulz, il voulait secouer son parti. Il a vu que la CDU était dans un état de somnolence, voire de paralysie. Il a donc voulu les réveiller en les provoquant. Il voulait aussi mettre un frein à l’élan du SPD, mais il sait bien lui-même que personne ne peut comparer Martin Schulz à Donald Trump.

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Le SPD est confronté à des problèmes structurels importants : sa faiblesse à l’est du pays, son malaise face à Agenda 2010 et au parti de gauche (Die Linke). L’arrivée de Martin Schulz a-t-elle réduit l’importance de ces entraves ?

L’humeur s’est considérablement éclaircie, mais les questions et conflits restent. Martin Schulz a juste détourné l’attention. Reste à savoir si ce phénomène durera jusqu’à l’élection ou non.

Qu’est-ce que Martin Schulz devrait faire pour convaincre réellement les électeurs ?

À court terme, il doit continuer à faire ce qu’il a toujours fait. Ce ne sera qu’après les élections de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, en mai, pour avoir une vision claire de la situation. En ce moment, il semblerait qu’Hannelore Kraft, la candidate du SPD, semble bénéficier de la dynamique apportée par Martin Schulz. Si son mandat de ministre-présidente de la région est renouvelé, ce sera une première victoire de taille pour le parti, qui pourra alors établir son programme et menacera encore plus l’union CDU-CSU.

Martin Schulz a soulevé la question de la justice. Est-ce une bonne idée ?

Il mène sa campagne de la même manière que Bill Clinton dans les années 1990. Il se concentre sur les citoyens qui travaillent dur et respectent les lois et estiment que la société n’est pas juste à leur égard.

Objectivement, les choses ne vont pas trop mal en Allemagne.

C’est vrai, mais beaucoup d’Allemands trouvent qu’ils n’en bénéficient pas assez. Deux états d’esprit prévalent dans le pays, et Martin Schulz espère profiter de l’un d’eux. C’est malin.

Mais cela suffira-t-il ?

Non. Il doit définir une position claire sur la sécurité interne. Et il doit expliquer si et comment son parti entend réduire les taxes. En réalité, il doit développer des opinions sur tous les grands sujets.

La situation est-elle similaire à celle de 1989 ? Martin Schulz est-il le nouveau Gerhard Schröder ?

C’est possible, mais je n’en suis pas encore sûre. Helmut Kohl espérait qu’Oscar Lafontaine soit son rival, parce qu’il pensait qu’il lui serait plus facile de le battre. Puis c’est Gerhard Schröder qui s’est lancé dans la course et l’a remportée. De la même manière, Angela Merkel espérait concourir contre Sigmar Gabriel, mais se retrouve face à Martin Schulz. Il n’y a pas autant d’enthousiasme pour le changement qu’en 1989, mais il y a certainement le même type d’aspiration dans l’air.

Si le SPD et l’union CDU/CSU s’affrontent, les autres partis sont à la traîne. Pourquoi ?

Il y a deux candidats forts pour la chancellerie, donc ils polarisent le soutien des citoyens. Cela rend les choses plus difficiles pour les plus petits partis. Martin Schulz veut convaincre les électeurs Verts et de la gauche, et dynamiser les citoyens indécis. Cela écarte toute possibilité d’une coalition de gauche.

Quelles sont vos prédictions pour la campagne ?

L’union CDU/CSU n’a plus eu de difficulté à attirer les électeurs depuis Helmut Kohl. C’est très dangereux pour Angela  Merkel. C’est pourquoi Martin Schulz a une vraie chance, malgré les problèmes de son parti.

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