«Nous voulons nous diriger vers une indépendance négociée »

Carles Puigdemont et Antoni Comin à Bruxelles. [Stephanie Lecocq/EPA-EFE]

Exclusif. Pour Antoni Comín, un des quatre conseillers du gouvernement catalan renversé ayant fui à Bruxelles aux côtés de Carles Puigdemont, la déclaration unilatérale d’indépendance le 27 octobre doit maintenant être mise en oeuvre.

Antoni Comín était responsable de la santé au gouvernement catalan. Il est membre de l’ECR, la gauche républicaine de Catalogne. Visé par un mandat d’arrêt européen finalement abandonné par l’Espagne, il s’est entretenu avec Euractiv quelques heures après le verdict de la justice belge sur leur extradition.

L’affaire d’extradition est terminée. Envisagez-vous de rentrer en Espagne ?

Je crois que mon obligation personnelle et politique est d’éviter une décision qui est clairement inacceptable dans le cadre de l’État de droit. Nous retournerons en Espagne lorsque nous aurons la garantie que nous ne serons pas emprisonnés. Madrid a tort d’engager des poursuites pénales contre un gouvernement pour ses décisions en tant que gouvernement. Voilà pourquoi nous soutenons que l’Espagne n’est pas une démocratie acceptable. Reste aussi à savoir si notre programme électoral se heurte à la Constitution ou pas. La Cour constitutionnelle est là pour répondre à cette question.

La Cour constitutionnelle a déjà qualifié d’illégale la volonté d’indépendance, et c’est ce qui vous a mené à des poursuites.

La mentalité de l’Espagne aujourd’hui est en dehors de toute structure de pensée normale dans une démocratie. De nombreuses résolutions de la Cour constitutionnelle ont été respectées, d’autres non. Mais une fois que la Cour déclare une de nos actions illégale, cela n’autorise pas le gouvernement espagnol à faire appel au bureau du procureur général et à nous poursuivre comme si nous étions des criminels. Nous aurions dû nous asseoir et discuter. Toutes les démocraties matures ont négocié un référendum : le Royaume-Uni, le Canada, etc.

Dans le cas du Canada, la Cour constitutionnelle a indiqué que les négociations pour l’indépendance pourraient seulement commencer si une majorité claire existe. En 2015 en Catalogne, les partis indépendantistes ont obtenu 48 % des voix. Est-ce une majorité claire pour lancer le processus ?

Ce qu’a fait la Cour canadienne c’est légitimer le référendum. Le pays a donc une longueur d’avance sur l’Espagne. Au parlement catalan, il y a une majorité de sièges et de voix en faveur du référendum depuis 2012.

Aux élections de 2015, les partis indépendantistes ont fait campagne pour une rupture unilatérale et vous n’avez pas atteint la majorité aux urnes. Pourquoi avez-vous entamé le processus en dépit des résultats ?

Cette question est très légitime. Un total de 48 % des voix se sont prononcées en faveur, 38 % étaient contre et 12 % étaient partagés entre le oui et non. Étant donné que les élections n’étaient pas suffisantes, nous avons décidé d’organiser un référendum pour gagner en légitimité. Il n’a pas été possible de s’accorder sur le référendum, mais nous avons quand même décidé de le maintenir pour donner une voix aux citoyens catalans.

Le référendum faisait partie d’une feuille de route unilatérale et la plupart des Catalans y étaient opposés. Vous avez donc avancé contre leur volonté.

Ce n’est pas vrai. Quand nous avons voté la loi sur le référendum en automne, le parti Catalonia si que es Pot est resté et s’est abstenu (les autres partis de l’opposition ont quitté la plénière). La démocratie fonctionne ainsi. Vous ne pouvez pas ajouter les abstentions aux votes contre. Les démocraties fonctionnent par une majorité simple.

Les décisions importantes dans une démocratie ne sont pas prises par une simple majorité. Les amendements à la Constitution par exemple sont décidés à la majorité qualifiée (deux tiers).

Nous avons fait comme en Écosse, où la majorité qualifiée n’était pas nécessaire. La majorité issue du référendum a été respectée. En philosophie politique, si pour faire un changement, vous réclamez une majorité qualifiée, alors vous représentez une position conservatrice, car vous privilégiez le statu quo.

Vous pouvez donc proclamer une nouvelle république même si une majorité de personnes ne vote pas pour…

Ceux qui n’ont pas voté n’ont pas exprimé leur opinion. On ne peut pas savoir s’ils étaient contre. Ceux qui étaient contre sont allés voter.

Votre programme politique se base sur une nouvelle république. Étant donné que Carles Puigdemont a commencé le processus, devrait-il le terminer en tant que président ?

Il est essentiel de continuer le processus dans une négociation avec l’État espagnol. Mais nous ne resterons pas paralysés si l’État espagnol refuse de négocier. Ce qu’il faut faire désormais, c’est combiner tous les instruments disponibles, car il n’y en aura pas beaucoup à notre disposition.

Que voulez-vous dire ?

Nous voulons former légalement un gouvernement de la Generalitat. Nous voulons gouverner en Catalogne. Nous réclamons la restitution de ce gouvernement. Mais la persécution policière continue, alors nous devrons probablement continuer à travailler d’ici.

Y aura-t-il deux gouvernements ?

Nous ne pouvons être renvoyés que par la démocratie. Je n’accepterais pas d’être congédié par une action antidémocratique. Tant que je ne peux pas rentrer, l’Espagne n’est pas pleinement une démocratie.

Si les partis indépendantistes perdent en termes de sièges et de votes, le désir d’indépendance sera-t-il donné pour mort ?

Ce qui est sûr, c’est que cela entrainera un changement de rythme, mais je ne crois pas que le processus mourra étant donné qu’une grande partie des Catalans sont en faveur de l’indépendance. Le mouvement d’indépendance en Écosse ne s’est pas terminé non plus.

Comptez-vous rentrer après les élections ?

Pas tant que pèse la menace illégitime d’incarcération. Nous ne laisserons pas le totalitarisme imposer son injustice. C’est une obligation de résister.

Resterez-vous en Belgique ? Ou irez-vous dans un pays plus proche de l’Espagne ?

La Belgique est le pays où nos droits en tant que citoyens sont garantis.

Avez-vous fait des erreurs ces derniers mois ? Regrettez vous quelque chose quand vos voyez les conséquences, dont la fuite des entreprises ou la fracture sociale ?

La fracture est la conséquence de l’unilatéralisme du gouvernement espagnol depuis 2010. Quand le Parti populaire a décidé de contester le statut d’autonomie de la Catalogne devant la Cour constitutionnelle.

Et de votre côté ?

Il y a deux choses que nous devrions reconsidérer. Nous avons adopté une attitude paternaliste, car nous avons évité de mentionner tous les dangers du processus. Ce paternalisme n’est pas bon. Nous devrions expliquer clairement les dangers et les risques. Il n’est pas bon non plus de fixer des délais si promptement, car ça limite notre marge de manœuvre. Je ne crois pas que l’indépendance doit être déclarée 48 heures après un référendum.

Le discours pro-indépendance est-il donc amené à s’assombrir ?

Je crois que le référendum et la déclaration d’indépendance n’ont pas été vains. Les bases de notre avenir sont posées et le reste doit être construit démocratiquement et pacifiquement, quelle que soit la répression de l’État espagnol.

Pensez-vous que si vous déclarez à nouveau l’indépendance de manière unilatérale, vous obtiendrez la reconnaissance internationale ?

Je viens du domaine des sciences politiques, et j’ai toujours dit que les relations internationales étaient gouvernées par un principe pragmatique. Nous avons invoqué le principe démocratique, et le gouvernement espagnol le principe de légalité. Le principe pragmatique signifie que vous soutenez le cheval gagnant. Si à un moment donné, des pays affirment que la république catalane est une réalité irréversible, ils la reconnaîtront. Pas le premier jour, pas le second, mais ils finiront pas la reconnaître.

Même si elle est proclamée de manière unilatérale et contre la volonté de l’Espagne, leur partenaire et allié ?

Oui, lorsqu’ils verront que l’État catalan fonctionne en tant que tel. Nous savons que nous devons forcer l’Espagne à négocier afin de sortir de l’impasse de manière démocratique.

Allez-vous chercher à déclarer l’indépendance de manière unilatérale encore une fois ?

L’indépendance ne sera pas déclarée unilatéralement, car elle a déjà été déclarée. Vous faites ça une fois. Maintenant, nous devons explorer l’ouverture d’un scénario politique dans lequel nous mettons en œuvre notre déclaration d’indépendance ou, si c’est possible, de parvenir à une solution comme en Écosse.

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