« Si Macron est élu, on arrivera à changer l’Europe »

Sylvie Goulard

Si Emmanuel Macron remporte l’élection présidentielle, la réforme du marché du travail, la sécurité et la crise des réfugiés seront les dossiers prioritaires au niveau européen. 

Élue centriste au Parlement européen, Sylvie Goulard participe activement à la campagne d’En Marche et aux propositions sur l’Europe formulées par le mouvement d’Emmanuel Macron.

Les électeurs ayant voté pour Emmanuel Macron au premier tour de la présidentielle ont-ils avant tout voté pour un candidat pro-européen ?

Pour les militants et probablement les électeurs, l’Europe a été un élément important. Depuis des années, les partis traditionnels ont laissé le sujet en déshérence. Même dans les partis modérés, on entendait des éléments anti-européens, et très violents aux extrêmes. Certes, les électeurs ne sont peut-être pas d’accord avec toutes nos propositions sur l’Europe. De la même façon que dans les partis extrêmes, le discours anti-européen n’est pas nécessairement moteur du vote. Les électeurs veulent que « ça pète », mais c’est une réaction contre les élites, les riches, la globalisation.

Quel bilan peut-on faire du quinquennat qui se termine sur le plan européen ?

Sur la Grèce, la France a joué un rôle. L’Allemagne a fixé des conditions exigeantes, la France a permis à la Grèce de rester dans la zone euro.

Il y a aussi les accords de Minsk, et la lutte pour la paix en Ukraine, qui sont à mettre au crédit de François Hollande. Mais ce ne sont que des gestions de crise ! Globalement, ça ne fait pas 5 ans, mais 25 ans que la France ne porte pas de projets mobilisateurs pour les Européens.

Qu’est-ce qui est grippé pour que les projets de changer l’Europe aient échoué jusqu’à maintenant ?

Pour de nombreux dossiers, la clé se trouve chez les États membres. Il faut assumer le fait qu’on règle certains problèmes en transférant la souveraineté. C’est le cas des garde-frontières. On ne peut contrôler les frontières extérieures sans une force commune. Les capitales ont longtemps refusé, finalement c’est sur les rails. Quand on voit qu’en France il n’y a rien eu pour les 60 ans du Traité de Rome, on peut aussi se demander à quel jeu on joue. On ne permet pas aux gens de comprendre l’Europe.

Enfin, il manque à l’Europe une dose d’émotion, d’individus qui sont capables de faire passer des messages humains, avec des Européens qui témoignent, qui racontent l’Europe qu’ils ont vécu, qu’ils vivent aujourd’hui. Par exemple, Emmanuel Macron a dit qu’il venait d’une région où il y a énormément de cimetières, pour laquelle « l’histoire de France était une vallée de larmes », avant l’Europe. Le moteur de la construction européenne c’est son but, la paix.

Dans les capitales européennes, les réactions au premier tour de l’élection présidentielle sont souvent plutôt optimistes, notamment en Allemagne, où les deux principaux partis semblent soutenir Macron. N’est-ce pas un peu dangereux ?

Il faut être très modeste tant que le peuple n’a pas voté. Quel que soit le résultat, le futur président de la République aura à faire à un pays meurtri, fragmenté, et une idée européenne malmenée par les candidats. À En Marche, nous souhaitons réformer l’Europe. Et ça fait partie de ce qui intéresse nos partenaires européens. Alors bien sûr, ce serait une formidable nouvelle si Emmanuel Macron était élu. Mais attention, il y a 27 pays, il y a un long travail à mener…

Est-ce qu’il faut se concentrer sur l’image de la France qui est dégradée en Europe ?

Si on veut de l’influence, il faut travailler ! Et lutter contre le double langage. Certains partis se disent pro-européens, mais leurs dirigeants n’y consacrent pas le temps nécessaire. Les partis français ont eu un comportement scandaleux, en négligeant le Parlement européen comme lieu d’influence. Lors de l’audition de Margrethe Vestager, la commissaire à la concurrence, en 2014, il y avait les 2/3 des élus allemands et italiens, mais j’étais la seule française alors même que la politique de concurrence est un sujet de débat majeur en France !

Beaucoup s’interrogent en France sur la capacité d’En Marche de former une majorité.

Dire qu’Emmanuel Macron va avoir des problèmes de majorité, c’est tout de même un problème moindre par rapport au chaos que serait l’arrivée au pouvoir de Marine Le Pen ! Si le FN arrive au pouvoir, il fera une dévaluation qui appauvrira tout le monde. La taxe sur les produits extérieurs va augmenter les prix du café, du cacao, des iPhone. Et quand on va dire à nos débiteurs qu’on ne les rembourse pas, ils ne vont pas accepter et vont engager des procès longs et coûteux contre la France. Et puis ne pas rembourser ses débiteurs, cela a des conséquences. La dette française, elle peut être détenue par des fonds de pension néerlandais. Si on ne les rembourse pas, on vole des retraités modestes néerlandais…

Concrètement, comment le pays sera gouverné si Macron est élu ?

Je crois que l’avenir est à des gouvernements de coalition. Le temps des énormes partis de masse calés sur des idéologies figées est dépassé. Nos sociétés sont plus fragmentées, les gens plus éduqués. En Italie, il y a des coalitions, au Royaume-Uni, en Allemagne, aux Pays-Bas… En France, la coalition que l’on peut imaginer, ce ne sera pas un document de 200 pages négocié à la virgule près comme en Allemagne. Mais un mandat commun court et simple : sur la justice sociale dans la zone euro, la transition énergétique, la lutte contre le terrorisme, la culture, l’éducation. Au Parlement européen, on confronte nos idées, et à un moment, on fait des concessions. C’est une méthode qui permet d’éviter que la moitié du pays n’aille dans la rue et ne bloque tout !

Quels seront les premiers dossiers européens sur lesquels l’équipe Macron devra travailler ?

La première étape n’est pas institutionnelle. Elle consiste à remettre de l’humain au coeur de la construction européenne. Le traité de Rome s’engage à améliorer les conditions de vie des Européens. C’est un projet d’économie de sociale de marché. Dans un monde globalisé et ouvert, il faut des mesures qui protègent, qui veillent à la fiscalité, mais il faut aussi trouver les conditions pour intégrer plus de gens sur le marché de l’emploi en le rendant plus souple.

La deuxième chose c’est d’assurer la sécurité des Européens. À l’extérieur, pour la défense, et à l’intérieur dans la lutte contre le terrorisme.

Enfin, la question des réfugiés doit être réexaminée, il y a d’autres façons d’organiser la solidarité.

Les pays du Sud ne doivent pas être seuls en première ligne, et il faut mieux gérer les lieux d’accueil. Certains pays ont développé, comme au Canada, la mobilisation des citoyens pour accueillir les réfugiés : 25 personnes pour 5 réfugiés, avec toute sorte de compétences différentes. Il faut impliquer les gens, les collectivités locales, et pas seulement les institutions européennes.

Et si Macron, Européen convaincu, n’arrive pas à changer l’Europe, on fait quoi ?

Mais on va y arriver ! Je n’ai aucun doute là-dessus. La mécanique européenne s’est bloquée parce qu’il n’y avait plus de moteur. Si des pays représentant une taille suffisante s’engagent, avec de l’optimisme et des gens qui y croient, ça marchera. Il faut assumer le but d’une souveraineté partagée, étape par étape… On arrivera à un résultat positif, collectif, pas forcément ce qu’on a en tête au départ. Mais il y a beaucoup de bonnes volontés partout en Europe, qui sont prêtes à nous aider.

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