les partis doivent également expliquer plus spontanément comment ils mènent leur campagne en ligne.

Ingo Dachwitz

À l’approche des européennes, l’utilisation du profilage et du micro-ciblage par les partis politiques demeure opaque, explique le spécialiste Ingo Dachwitz. Une interview d’Euractiv Allemagne.

Ingo Dachwitz est un spécialiste des médias et de la communication. Éditeur à netzpolitik.org, il écrit souvent sur la sphère numérique publique, le capitalisme des données et la protection des données.

On entend beaucoup parler de manipulation ou de vente illégale de données. Quelles sont les données qui sont disponibles sur Internet et jusqu’où leur utilisation est-elle autorisée ?

Facebook et d’autres grandes plateformes ont déjà leurs propres outils pour l’analyse des données, intégrés à leur système, et ces outils peuvent être utilisés pour faire du marketing ciblé. Dans les cas les plus simples, cela se fonde sur la région où vous vous trouvez, les pages que vous consultez ou l’appareil que vous utilisez.

Il y a ensuite les fonctions dites « sosies », qui permettent de trouver des personnes dont les données sont similaires à celles des gens qui vous suivent sur un réseau, par exemple. Facebook offre ces données, mais refuse toute responsabilité quant à leur utilisation, qui relève des publicitaires.

Il est clairement illégal pour des publicitaires de partager des listes d’adresses mail ou numéros de téléphone avec Facebook pour atteindre les profils Facebook liés à ces coordonnées – du moins sans l’accord explicite des principaux concernés.

Il y a aussi le suivi pixel : un cookie est mis en place sur un site ou une app pour que les visiteurs puissent être suivis. Cela permet un ciblage de grande ampleur sans impliquer une récolte de données spécifique. Sans consentement explicite, cela devrait être illégal, mais ces méthodes sont très utilisées par les partis politiques.

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Quels types d’analyses ces données permettent-elles ?

Cela dépend du type de données. De plus en plus de partis utilisent des plateformes de campagne intégrées, qui associe le plus de données possibles sur les profils individuels. Quand quelqu’un s’inscrit à la newsletter du parti, par exemple, tous les contacts entre cette personne et le parti seront enregistrés. Cela inclut des informations comme le fait de « liker » des publications du parti, la rapidité à laquelle les mails sont ouverts, les possibles dons financiers, etc. Des levées de fonds ciblées peuvent alors être réalisées. C’est ce qu’ont fait les équipes de Barack Obama en 2008 : les demandes de financements ont été adaptées aux donateurs potentiels. Ces messages précisément adaptés à des groupes limités s’appellent du micro-ciblage.

Pendant la campagne américaine, Cambridge Analytica est allé plus loin. Comment ?

Ils ont été plus loin, en effet. Ils ne se sont pas limités à utiliser les données disponibles sur Facebook mais ont extrait des données de la plateforme pour créer des profils psychologiques. C’est particulièrement intrusif, puisque ça implique de savoir non seulement où la personne vit, mais aussi ses affinités politiques et de tirer des conclusions sur son caractère. Il faut comprendre comment les gens pensent et ce dont ils ont peur. Cela déséquilibre complètement l’équilibre du pouvoir entre électeurs et politiques.

Quel rôle les robots jouent-ils dans la campagne électorale européenne ?

Je ne connais pas l’ampleur des efforts de désinformation russe dans cette campagne, mais j’estime que les robots n’ont pas un grand rôle, étant donné que le sujet est très médiatisé. Je pense qu’on surestime leur potentiel. Par contre, les populistes et extrémistes de droite utilisent déjà stratégiquement les infox.

On ne sait pas quel impact a le micro-ciblage parce que les partis n’expliquent pas proactivement ce qu’ils font lors des élections. Après le scandale de Cambridge Analytica, j’avais espéré qu’ils le feraient.

En septembre, l’UE a adopté des mesures contre la manipulation électorale, notamment des échanges accrus entre les autorités compétentes, ainsi qu’un centre européen de compétence en matière de cybersécurité. Les partis seront également sanctionnés en cas d’utilisation abusive des données. Est-ce un pas dans la bonne direction ?

Malheureusement, la fonction première de ces mesures est de protéger les gens des infox, plutôt que des dangers liés au profilage et au micro-ciblage. Il est néanmoins vrai que la prise de conscience de ces questions est en train de se faire. Auparavant, de nombreux États membres n’avaient même pas d’organes responsables de ces questions.

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Ces mesures n’arrivent-elles pas trop tard ?

Bien sûr. Les premiers rapports sur Cambridge Analytica ont été publiés il y a déjà trois ans. La pression de l’opinion publique ne date cependant que de l’année dernière.

Cela conduit maintenant à des situations étranges : Facebook a introduit son obligation d’identification pour les acteurs politiques à la mi-avril. Les partis n’ont donc pu faire de la publicité que dans les pays où ils étaient enregistrés, ce qui a empêché les partis européens de cibler des personnes en dehors de la Belgique. Finalement, Facebook a changé le système.

Et la plateforme a par ailleurs annoncé la publication de rapports sur les dépenses des partis.  C’est aussi beaucoup trop tard, car les élections européennes ont déjà lieu dans deux semaines.

Quels sont, selon vous, les outils nécessaires pour prévenir les abus pendant la campagne électorale ?

Les plateformes doivent assurer une plus grande transparence en ce qui concerne les critères selon lesquels leur ciblage fonctionne. Les citoyens doivent avoir accès aux critères sur lesquels se fondent les informations qui leur sont présentées. C’est nécessaire pour que les journalistes et les chercheurs puissent collectivement vérifier l’information. Quoi qu’il en soit, le micro-ciblage doit faire l’objet de recherches plus approfondies et les partis doivent également expliquer plus spontanément comment ils mènent leur campagne en ligne.

Mais le plus grand problème est que la politique en ligne se déroule presque exclusivement sur des plateformes qui sont contrôlées par deux ou trois entreprises. Et ils fonctionnent tous sur le même principe. Leur modèle d’entreprise consiste en une manipulation. C’est pourquoi ils disposent d’outils de ciblage ou achètent des données supplémentaires auprès de courtiers en données externes. Leur objectif est d’affiner leurs outils de ciblage.

Il semble assez ironique que ces plateformes prennent maintenant des mesures contre la manipulation. Je doute même que nous puissions nous débarrasser du problème si le modèle commercial des services en ligne n’est pas modifié.

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