Élections allemandes 2013 : ne mentionnez pas l’Europe

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Les défis économiques et financiers de l’Union européenne ont prouvé que l’État membre le plus peuplé était également le plus puissant sur le plan politique. Les Allemands se rendront aux urnes le 22 septembre 2013 et choisiront entre la coalition conservatrice au pouvoir actuellement, emmenée par l'Union chrétienne-démocrate (CDU) de la chancelière Angela Merkel, les sociaux-démocrates ou une nouvelle alliance. Dans la course aux élections, l'Europe n'est pas à l'ordre du jour.

Contexte

Avec près de 82 millions d'habitants, l'Allemagne a vu son influence dans l'UE s'accroître sensiblement ces dernières années. Elle a sans doute mieux résisté à la tempête économique que tout autre État membre. Sortie de la récession en 2008, elle a évité de peu une autre crise au début de l'année 2013. L'économie allemande semble bien se porter actuellement et les indicateurs économiques sont solides.

Angela Merkel occupe actuellement la fonction politique la plus convoitée : la chancellerie. Elle est devenue une figure de proue et une décideuse clé dans la réponse de l'UE à la crise de la dette souveraine de la zone euro. La stagnation économique a le plus touché les économies méridionales. Des manifestants ont brandi des banderoles dénonçant les conséquences de « l'austérité de Merkel ». La campagne de la chancelière pour réduire la dette souveraine en diminuant les dépenses publiques.

Des observateurs allemands indiquent toutefois qu'Angela Merkel bénéficie d'un soutien populaire inhabituel dans son pays.

La plupart des partis évitent les questions européennes dans leur campagne électorale pour ne pas aborder des sujets politiquement impopulaires dans un pays qui a largement financé les renflouements d'autres États membres.

L'union bancaire et l'intégration renforcée ont divisé les alliés politiques, car ces thèmes seraient trop sensibles pour la campagne.

Problèmes

Le Bundestag, le Parlement national allemand, fonctionne suivant le système de représentation proportionnelle. Il comprend 662 sièges pour les représentants des 16 états (Länder) du pays. La CDU d'Angela Merkel occupe 193 sièges. Ses partenaires de coalition, le Parti libéral-démocrate (FDP) et l'Union chrétienne sociale en Bavière (CSU), comptent respectivement, 93 et 44 sièges.

Le Parti social-démocrate (SPD) en détient 146, Die Linke 78 et les Verts 68.

Selon Deutsche Bank Research, l'écart entre les intentions de vote en faveur, d'une part, du SPD et des Verts et, d'autre part de la CDU/CSU et du FDP, ne cesse de se creuser en amont des élections.

Dans les cinq principaux sondages d'opinion, la CDU/CSU est créditée d'environ 40 % des voix. Un pourcentage qui serait suffisant pour que la coalition soit réélue sans le FDP. Le SPD recueille 25 % des intentions de vote, les Verts entre 12 et 14 % et le FDP 5 %, le seuil électoral.

Le parti eurosceptique Alternative pour l'Allemagne (AfD) n'obtiendrait que 2 ou 3 % et ne ferait donc pas partie du Bundestag.

Socialistes & Démocrates : un problème d'image

Le chef de file du SPD, Peer Steinbrück, est le plus grand rival d'Angela Merkel. Il est en difficulté depuis quelques années, car il a perdu près de 10 millions d'électeurs depuis que Gerhard Schröder a quitté le parti en 1998.

Il faudrait un miracle pour que le SPD connaisse une vague de popularité et arrache le pouvoir aux mains de la CDU/CSU. Selon des observateurs, cette situation semble impossible étant donné les intentions de vote en faveur des sociaux-démocrates (23-27 %).

« Apparemment, la perte de ces 10 millions d'électeurs est irréversible », a déclaré Manfred Güllner, fondateur de Forsa, l'un des principaux instituts allemands de sondages d'opinion. « Si le SPD ne parvient pas à mobiliser plus d'électeurs, il stagnera toujours à 25 ou 26 % », a-t-il expliqué à EURACTIV Allemagne.

Le SPD doit revoir ses tactiques et conclure un accord sur le partage de pouvoir avec les Verts, son partenaire de coalition favori, s'il veut remporter les élections. La création d'une grande coalition avec la CDU/CSU serait envisageable, mais Angela Merkel préfère son alliance « noir-jaune » actuelle avec les libéraux.

D'après un sondage de Forsa le 31 juillet, la coalition actuellement au pouvoir remporterait une majorité parlementaire avec 46 % en septembre. Le SPD est crédité de 22 %.

La CDU tente d'attirer des électeurs du SPD, qui fait de même et essaie de convaincre un électorat principalement intéressé par la situation économique. M. Steinbrück (66 ans) est généralement considéré comme un spécialiste pragmatique de l'économie et de la finance et non comme un fer de lance de la justice sociale. En le choisissant comme tête de liste, le SPD a fait un pari décisif.

Grâce à cet homme, le parti espère que sa capacité à gérer l'économie sera plus crédible. M. Steinbrück se pose en véritable concurrent à Angela Merkel, dont l'expertise dans ce domaine ne fait aucun doute pour les électeurs.

Il était le ministre des finances du gouvernement Merkel I lorsque la crise financière a éclaté en 2007 et que l'économie est entrée en récession.

Selon la Deutsche Welle, il aurait reconnu lors d'une conférence du SPD en avril qu'il n'avait « pas résisté assez » pendant la période de déréglementation du secteur financier et des excès de marché

« Nous en avons au moins tiré les leçons [et les politiques actuelles de centre gauche du SPD] s'opposeront aux règles sans entraves et au comportement capitaliste. »

Le SPD trouve son origine dans le mouvement travailliste du XIXe siècle et attire généralement ses électeurs grâce à son accent sur les questions sociales. Il entame sa campagne électorale fin juillet et M. Steinbrück oriente ses discours sur les salaires, les services de garde d'enfants et les augmentations de loyer.

Il propose un taux d'impôt sur le revenu de 49 % pour les personnes qui gagnent plus de 100 000 euros, un salaire minimum et un renversement du flux de richesse afin que le parti redevienne celui « des petites gens ».

« Le spéculateur X ou Y de New York, Londres ou Francfort ne doit plus jamais être en mesure de mettre en péril les économies de toute une vie d'Heidi Tibulski de Bottrop », a déclaré M. Steinbrück, en faisant référence à une ville minière en difficulté dans la région de la Ruhr, située dans l’ouest de l’Allemagne.

Manfred Güllner estime toutefois que l'accent sur les questions sociales n'attirera pas beaucoup de nouveaux électeurs. « La justice sociale est la seule compétence forte toujours attribuée au SPD. Étant donné que c'est un acquis, il n'est pas nécessaire de s'en servir pour la campagne », a-t-il ajouté. Les campagnes précédentes sur la justice sociale n'ont pas permis de recueillir des électeurs supplémentaires ou de renforcer la confiance de l'électorat. « Ils ont la même idée fausse cette fois-ci », a-t-il mis en garde.

Des observateurs indiquent également que la CDU/CSU tente de renforcer son programme social en copiant les politiques du SPD.

« On a l'impression que bon nombre des programmes des chrétiens-démocrates sont copiés sur le SPD », a déclaré Thomas Fischer, directeur général de la fondation Bertelsmann à Bruxelles. « C'est le programme électoral le plus social que les chrétiens-démocrates présentent depuis des décennies. »

La CDU s'est dite ouverte à un salaire minimum à l'échelle nationale, mais ne prônera pas un taux d'impôt sur le revenu plus élevé pour les personnes les mieux rémunérées.

M. Steinbrück est associé au début de la crise, mais il s'est peut-être tiré une balle dans le pied en tant qu'activiste social crédible.

En début d'année, il a été critiqué pour avoir demandé une rémunération de conférencier exceptionnellement élevée et s'être plaint du « bas » salaire du chancelier.

La rivalité entre M. Steinbrück et deux autres chefs de file du SPD, Frank-Walter Steinmeier et Sigmar Gabriel, a également affaibli son rôle de tête de liste.

« La campagne sociale-démocrate souffre d'une forte rivalité entre les trois personnalités, en particulier MM. Steinbrück et Gabriel », a constaté M. Fischer de la fondation Bertelsmann.

« Il y a eu récemment certaines contradictions étranges entre le président du parti, M. Gabriel, et M. Steinbrück à propos de points délicats en Allemagne, comme la Tempolimit [limitation de la vitesse sur l'autoroute], même si cela semble ridicule », a-t-il expliqué.

À quelques semaines du lancement de la campagne du SPD, Sigmar Gabriel a déclaré que s'il faisait partie du gouvernement, son parti introduirait une limitation de la vitesse sur l'autoroute.

« C'est un peu comme se suicider. Il est évident que M. Steinbrück, en tant que tête de liste des sociaux-démocrates, [l']a fortement contredit », a indiqué M. Fischer.

L'Europe reste au placard

Peu de personnalités politiques ont parlé de la crise de l'euro. Et la couverture médiatique de l'austérité et des problèmes qui y sont associés s'est évanouie.

Angela Merkel ne veut pas aborder les questions européennes, affirme Judy Dempsey, analyste pour le groupe de réflexion Carnegie Europe.

« À quelques semaines du 22 septembre, elle ne veut pas que la population allemande questionne sa gestion de la crise de l'euro », a-t-elle expliqué.

Le Fonds monétaire international (FMI) a prévenu en juillet que la Grèce avait rapidement besoin d'une réduction de la dette afin d'assainir ses finances. Athènes ne sera jamais en mesure de rembourser les 200 milliards d'euros qu'elle doit aux pays de la zone euro et au FMI.

« [Angela] Merkel et son ministre des finances, Wolfgang Schäuble, font la sourde oreille au message du FMI. Ils disent que même si la Grèce a besoin d'aide supplémentaire, ce ne sera pas nécessaire avant 2014, quand les élections seront passées », a ajouté Mme Dempsey.

Dès qu'ils le peuvent, les concurrents de la CDU tentent de tirer des avantages politiques de la position ferme de la chancelière sur les dépenses publiques. Le SDP affirme que l'austérité a ses limites et pourrait paralyser la croissance de l'UE.

« Avez-vous idée de ce qu'il se passerait si l'Allemagne devait mettre de côté 5 % [de son produit intérieur brut] par an ? », a demandé M. Steinbrück à des étudiants en avril 2013 à l'Université libre de Berlin. « Vous ne seriez pas ici. Vous seriez dans la rue. »

Il a déclaré que Berlin devait réexaminer son rôle dans l'UE, principalement en période de crise. « L'Allemagne doit être une société de bon voisinage [...]. Elle ne doit pas revendiquer le leadership en Europe. »

« Le contenu et le style de la gestion de la crise de ce gouvernement ainsi que Mme Merkel ont semé le doute en Europe : [le continent] peut-il compter sur la solidarité allemande ? », s'est demandé M. Steinbrück. Il a ajouté que l'austérité avait poussé certaines économies dans une « spirale mortelle ».

Toutefois, lorsque l'institut Allensbach a demandé à des citoyens de désigner le parti allemand le plus pro-européen, 47 % ont cité la CDU/CSU, contre 12 % pour le SPD.

Le soutien de la population allemande en faveur de l'UE est en outre passé de 24 % en 2011 à 33 % cette année.

« Ce sondage montre clairement que la population est satisfaite, jusqu'à présent, de la gestion de la crise de l'euro par Mme Merkel », a souligné Julie Dempsey. « La chancelière allemande a une nouvelle fois fait preuve de ses compétences tactiques sur ce qui aurait pu être son point faible dans une campagne électorale difficile. »

Au cours de leur campagne, les principaux partis du pays n'ont pas abordé les questions européennes. Ils craignent une réaction eurosceptique face à une intégration renforcée qui ferait de l'Allemagne la trésorerie de l'UE.

« Tous les grands partis politiques en Allemagne sont face à un dilemme en ce qui concerne les politiques européennes », a déclaré le directeur général de la fondation Berterlsmann.

Les présidents de partis sont généralement pro-européens, mais « ils sont confrontés à une forte opposition au sein de leur propre parti », a-t-il ajouté. En abordant de nouveaux points dans la campagne, ils risquent d'obtenir un effet contraire à leurs attentes, c'est-à-dire « mobiliser l'opposition publique contre toute étape supplémentaire vers l'intégration ».

« Ils ne veulent pas que le génie européen sorte de la lampe », a expliqué M. Fischer.

Pas d'autre solution en vue

Malgré les problèmes de la zone euro, la population ne s’est pas tournée vers les groupes protestataires. Les Freie Wähler (associations libres de citoyens) et le parti AfD ont tenté d'attirer les éelcteurs en exploitant le sentiment eurosceptique.

Selon un sondage d'opinion allemand publié en avril, 24 % de l'électorat voterait pour l'AfD. Des analystes le voient toutefois plutôt comme l'expression d'un mécontentement politique général.

« Il faut relativiser ce chiffre, qui émane d'un sondage réalisé à six mois des élections, en pleine crise chypriote », a déclaré Jacqueline Hénard, essayiste française et analyste des relations franco-allemandes.

« De plus, les soutiens les plus forts du parti, comme l'économiste [Joachim] Starbatty, très reconnu en Allemagne [...] estiment que cette nouvelle formation politique n'a aucune chance d'entrer au Bundestag », a-t-elle expliqué à EURACTIV France.

Des sondages plus récents confirment que l'AfD a peu de chance d'atteindre le seuil électoral de 5 %.

« Leur obstacle principal, c'est que même s'il existe des problèmes avec l'euro, les Allemands sont traditionnellement pro-européens et considèrent l'Europe comme un garant de la paix », a déclaré M. Güllner de l'institut Forsa. « Ces formations connaîtront le même destin que le parti Pro DM (Partei Pro Deutsche Mitte) d'autrefois, qui n’a réussi en fin de compte qu’à obtenir 0,8 % », a-t-il indiqué, en ajoutant : « L'euro ne jouera pas de rôle cette fois. »

Il est peu probable que les Allemands suivent leurs homologues italiens et votent pour des partis extrêmes afin d'exprimer leur mécontentement face aux problèmes de la zone euro. Touchés par une crise économique et politique, de nombreux Italiens ont voté pour des partis contestataires lors de l'élection nationale des 24 et 25 février 2013. Certains sondages avaient crédité l'ancien humoriste Beppe Grillo d'au moins 20 % des intentions de vote.

« Au lieu de suivre les radicaux ou de provoquer un conflit stérile, les mécontents s'abstiendront simplement de voter », a indiqué M. Güllner. L'AfD pourrait toutefois créer des remous lors des élections européennes de 2014.

« Le risque est grand qu'un mouvement eurosceptique allemand entre au Parlement européen. Alternative Allemagne peut obtenir de nombreux députés, car ils brisent un tabou en parlant de ces sujets », a mis en garde Mme Hénard, ancienne correspondante à Paris pour le quotidien allemand Die Zeit.

Le SPD et Peer Steinbrück ont tenté de faire porter la responsabilité à Angela Merkel de ne pas avoir évité la crise de l'euro. Mais ces accusations ont peut-être tourné à l'avantage du gouvernement actuel. Les représentations à l'étranger des moustaches d'Hitler et les imitations nazies ne contribuent qu'au soutien de l'électorat allemand en faveur la chancelière.

« [Elles] feront probablement plus de bien que de mal à Angela Merkel », a constaté le fondateur de l’institut Forsa.

Le Parti pirate semblait également gagner en puissance, mais n'a pas présenté suffisamment d'initiatives politiques concrètes pour attirer un grand nombre d'électeurs. Le parti pourrait toutefois être considéré comme un groupe d'action plutôt qu'un véritable concurrent au Bundestag.

Coalitions

Angela Merkel préfèrerait poursuivre son alliance avec la CSU et le FDP. Les instituts de sondage ont toutefois refusé d'exclure une coalition noir-verte entre la CDU/CSU et les Verts.

Les Verts s'y opposent officiellement, mais la perspective d'un partage de pouvoir avec Angela Merkel pourrait les convaincre. Les probabilités que le SPD soit bien représenté au Bundestag seraient donc fortement réduites.

Autre solution pour Angela Merkel : une grande coalition avec le SPD. Selon EURACTIV Allemagne, Angela Merkel choisirait cette option plutôt qu'une alliance avec les Verts.

Deutsche Bank Research estime également qu'une grande coalition est envisageable. « Dans une certaine mesure, une telle coalition avec une large majorité au parlement affrontera plus facilement les prochains thèmes à l'ordre du jour européen qui domineront clairement la politique intérieure », a indiqué le département analytique de la banque allemande.

Les dirigeants des pays de la zone euro ont donné leur accord de principe à une union bancaire. L'Allemagne en serait le principal créancier.

Berlin se déclare solidaire de ces partenaires européens, selon le manifeste électoral de 126 pages de la CDU/CSU. Les partis ont cependant tenté de dissiper les craintes des électeurs selon lesquelles l'Allemagne financerait la zone euro.

« Quiconque a besoin d'aide doit contribuer à la résolution de ses problèmes [...] Nous ne voulons pas qu'un pays de la zone euro croule davantage sous les dettes au détriment de ses voisins et évite des réformes dérangeantes », peut-on lire dans le manifeste.

Réactions

Hermann Gröhe, le directeur de campagne d'Angela Merkel, s'attend à ce que la course se resserre dans les dernières semaines, comme en 2005 et en 2009.

« L'expérience du passé nous apprend que des scores favorables dans les sondages d'opinion 50 jours avant les élections ne garantissent pas un bon résultat électoral », aurait-il déclaré lors d'une conférence de presse le 5août, selon Reuters. « C'est un bon vent arrière, mais nous devons nous prémunir contre l'arrogance. »

Prochaines étapes

  • 22 septembre 2013 : élections fédérales allemandes

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