Mélenchon, l’Europe rouge

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La presse internationale voit en lui un nouveau Robespierre. S’il arrive au pouvoir, un vent de révolution soufflera-t-il sur Bruxelles? Parfois exprimée de manière simpliste, l’Europe antilibérale défendue par le chef du Front de gauche est à l’opposée de celle qui se construit actuellement.

Carte d’identité

Date de naissance : né le 19 août 1951  

Lieu de naissance : Tanger, au Maroc (sous protectorat français)

Situation familiale : Divorcé. Un enfant.

Langue  : espagnol courant.

Postes actuels :

 

  • co-Président du Parti de Gauche depuis le 1er février 2009
  • député européen depuis juin 2009. Membre de la commission des Affaires étrangères, de la délégation pour les relations avec les pays du Mercosur et de la délégation à l’Assemblée parlementaire euro-latino-américaine. Membre suppléant de la commission de la culture et de l’éducation et de la délégation pour les relations avec les pays du Maghreb et l’Union du Maghreb arabe.

Peu présent

De manière générale, Jean-Luc Mélenchon apprécie assez peu le Parlement européen. Il a déclaré en mars 2012, au micro d’Euronews  :

« Etre ici est désespérant. C’est un Parlement qui ne peut en aucun cas proposer une loi, c’est le seul Parlement au monde qui est comme ça, qui n’a pas d’initiative législative. Il n’a aucun droit sur le marché intérieur et la fiscalité, aucun droit ! Il ne peut pas en débattre, ce n’est pas son sujet. C’est interdit par le Traité de Lisbonne. Et naturellement il ne peut pas changer le traité ».

Mais sa véhémence à pointer du doigt les défauts de l’institution ne fait pas de lui un député modèle. L’implication du leader du Front de Gauche en tant que député est sujet à débat. Selon la plateforme VoteWatch, son taux de présence aux plénières de Strasbourg est de 64,43% ce qui le situe en queue de peloton, à la 735e place sur 751 élus.

Pour l’aider dans son travail, Jean-Luc Mélenchon dispose, selon le site du Parlement européen, de cinq assistants parlementaires (enveloppe de 20 000 euros par mois). Tous sont enregistrés auprès du Parlement européen comme « locaux », c’est-à-dire qu’ils ne sont pas en poste à Bruxelles, alors que le travail parlementaire s’effectue là-bas. Une sixième assistante, naviguant entre Paris et Bruxelles, Céline Meneses, est sa proche collaboratrice pour toutes les questions européennes. 

Pas de rapport

Depuis le début de son mandat, il peut se prévaloir d’avoir interpellé 18 fois les institutions européennes et signé ou co-signé 25 motions et prononcé 350 discours en plénière. Toutefois, ce dernier chiffre est à nuancer. La plupart des prises de paroles sont en réalité des explications de vote écrites.

 

Le député européen n’a pas rédigé un seul rapport, activité centrale des élus. A titre de comparaison, Eva Joly en a préparé quatre en trois ans. Régulièrement attaqué sur ce point, Jean-Luc Mélenchon s’était justifié le 9 mai 2011 sur France Inter : « Quand un homme de gauche fait un rapport, il est amendé, tout au long, jusqu’à la dernière minute, tant et si bien qu’à la fin, nous nous retrouvons avec des hommes de gauche et des rapports de droite. »


Laurent Wauquiez et Jean-Luc Mélenchon par franceinter

L’hémicycle étant dominé par la droite, ces modifications font partie du jeu démocratique.

Et comme le précise lui-même l’élu dans la vidéo, certains auteurs de rapport font parfois le choix de retirer leur nom au moment du vote, pour dénoncer les amendements apportés aux textes. Un des derniers cas en date est celui de José Bové et son rapport sur les échanges commerciaux entre le Maroc et l’UE. 

Conflit journalistique

Pour Jean Quatremer, correspondant de Libération à Bruxelles, Jean-Luc Mélenchon occuperait quasiment un "emploi fictif" au Parlement européen, tant son absence est remarquée. 

Les espoirs perdus de Maastricht

Jean-Luc Mélenchon ne mâche pas ses mots sur l’Union européenne. Elle est pour lui une construction « ultralibérale ». Mais cela n’a pas toujours été le cas. En 1992, alors membre du Parti socialiste, il a défendu le oui au Traité de Maastricht.

Le leader du Front de gauche a quitté officiellement le PS en 2008, mais la rupture s’est produite dès 2005, quand M. Mélenchon a mené campagne pour le « non » à la Constitution européenne, malgré la consigne du parti.

Au soir du référendum, le 29 mai 2005, Jean-Luc Mélenchon a qualifié le résultat de « non joyeux populaire et pro-européen (…). Il faut que les peuples d’Europe sachent que les Français ont dit non à une Europe, l’Europe libérale, ils n’ont pas dit non à toute l’Europe (…). Ils ne veulent pas de ce modèle de construction libérale ».

Comment expliquer l’évolution idéologique du candidat ? Que s’est-il passé entre 1992 et 2005 ?

Pour Olivier Ferrand, président de Terra Nova (think tank proche du PS), il faut remonter à l’Acte Unique en 1986. Ce traité a été le résultat d’un compromis entre le courant libéral de Margaret Thatcher et ceux qui voulaient poursuivre l’intégration européenne.

« Le compromis a été plus d’Europe en échange de plus de libéralisme. Le développement de l’UE, depuis 25 ans, a été fortement marqué par cet accord et c’est ce qui est rejeté aujourd’hui par une certaine gauche », analyse-t-il.

La députée européenne du Front de Gauche Marie-Christine Vergiat est issue de la même évolution politique. Ancienne du Parti socialiste, elle a défendu Maastricht en 1992. « Je l’ai soutenu car j’avais l’espoir qu’on pouvait avancer vers une Europe social-démocrate. C’était le moment de la chute du Mur de Berlin, nous voulions proposer une alternative à l’Est. A l’époque, les gouvernements étaient majoritairement à gauche. Mais nous avons raté le coche de cette Europe, le social-libéralisme l’a emporté et il nous faut aujourd’hui construire une autre Union ». 

Lors d’une conférence de presse le 14 février dernier à Paris, Jean-Luc Mélenchon a affirmé sa volonté de « rechercher des alliés » pour mettre en place son programme, en rupture avec les orientations actuelles.

>>> Lire  : « Pour Jean-Luc Mélenchon, l’austérité allemande asphyxie l’Europe ».

Les idées du parti allemand Die Linke sont très proches de celles du Front de Gauche. « Tous deux sont des créations de dissidents d’un parti socialiste traditionnel », rappelle Olivier Ferrand. Au Parlement européen, ils siègent ensemble au sein du groupe de la Gauche unitaire européenne qui compte 35 députés de 12 États de l’UE, issus de 17 partis politiques.

Cette gauche radicale tente de s’organiser. Les 30 et 31 mars, un « Sommet alternatif européen contre l’austérité, pour une Europe sociale, démocratique et écologique » a été organisé à Bruxelles. Des représentants du Front de Gauche étaient présents, des membres de Die Linke mais aussi de mouvements venus d’Espagne, de Belgique de Grèce, de Moldavie, de Hongrie, etc.

Aucune de ces formations n’est pourtant capable seule d’accéder au pouvoir dans un pays de l’UE.

Interrogé par EURACTIV.fr en février dernier, Jean-Luc Mélenchon est toutefois persuadé que la France peut être à "l’avant-garde" d’une nouvelle Europe. Des élections vont s’égrainer dans plusieurs pays européens : en Grèce, le 6 mai, - où la Gauche radicale (Syriza) rassemble 13% des intentions de vote, les communistes (KKE) 12% et la Gauche démocratique 12%-, au printemps 2013 en Italie et en septembre 2013 en Allemagne.

Intrigant

Vu de l’étranger, Mélenchon reste une curiosité. « L’énigme Mélenchon », titre l’hebdomadaire britannique the Economist, qui reconnaît sa capacité à « exciter les foules, à remuer les passions et les rêves utopistes, faisant ainsi ressortir l’approche terne de M.Hollande ». « Méluch le tribun est le champion indiscutable de la campagne », relève le quotidien espagnol El Pais, qui le décrit comme un un leader « ex-trotskiste, ex-socialiste, appuyé par le parti communiste et par la CGT. »

Si Hollande est élu, le rayonnement de Mélenchon pendant la campagne consolide les chances du Front de gauche de participer au futur gouvernement et augure également un nouveau rapport de force lors des élections législatives.

"On n’entendra plus parler de Jean-Luc Mélenchon le 7 mai", relativise cependant le correspondant italien Alberto Toscano, qui s’exprimait à Paris lors d’un débat co-organisé par EURACTIV.fr le 4 avril. Avec le renouvellement de l’assemblée nationale en juin, l’appareil du parti communiste va reprendre le dessus pour gagner des sièges. Pour Paul Taylor, journaliste à Reuters, François Hollande n’aurait pas intérêt à entrer dans un marchandage avec le Front de Gauche en vue des législatives. Il devrait plutôt se présenter comme le leader de la "gauche qui gagne", observe-t-il.

Programme

L’essentiel du programme de Jean-Luc Mélenchon figure dans un petit livre rouge, d’environ 90 pages, vendu en librairie pour 2 euros, ou disponible sur Internet. Il a été présenté lors de la Fête de l’Humanité, en septembre 2011.

Sur la société française, comme sur l’Europe, l’objectif est le même : rompre de façon nette avec le système existant. Un projet qui, dans une Europe à 27, est pour le moins une gageure. 

Les institutions

Le candidat du Front de gauche fustige le traité de Lisbonne, tout comme il s’est opposé au projet de Constitution européenne. Selon lui, ce texte entré en vigueur en novembre 2009 est une copie de celui rejeté par les Français et les Néerlandais en 2005.

Il y voit l’expression de "la dérive autoritaire de l’Union européenne" qui "concentre le pouvoir entre les mains d’institutions non élues". En revanche, il ne précise pas que le traité de Lisbonne a considérablement élargi les compétences du Parlement en comparaison avec l’époque du Traité de Nice.

Mais pour Marie-Christine Vergiat, ces améliorations ne sont que des façades. Dans la pratique, « un fédéralisme béat » aurait été mis en place en matière de contrôle budgétaire amenant à l’austérité, alors que les États font tout pour garder la main dans d’autres politiques comme la justice ou les droits des citoyens.

Pour toutes ces raisons, le Front de Gauche veut « s’affranchir de Lisbonne » et  mener « une bataille politique et diplomatique pour un nouveau traité européen (…) qui respecte la souveraineté des peuples».

S’il est élu et pour convaincre ses partenaires, il s’engage à prendre « l’initiative d’États généraux de la refondation européenne en faisant appel à toutes les forces politiques et sociales disponibles en Europe».

Dans une Europe largement dominée par la droite (20 États sur 27), obtenir l’unanimité nécessaire pour modifier les traités dans le sens voulu par Jean-Luc Mélenchon est quasiment impossible.

Mais qu’importe au candidat puisque son programme précise qu’une fois élu, la France refusera « d’appliquer les directives contradictoires à nos engagements ». 

Le chef du Front de gauche espère que sa « désobéissance fera tâche d’huile » et « brisera le bloc libéral au sein de l’UE ».

Une position qui rappelle la politique de la chaise vide du Général de Gaulle dans les années 60, mais également les prises de position de Nicolas Sarkozy sur les accords de Schengen. 

Ainsi, même si le Front de Gauche ne défend pas une sortie de l’UE comme d’autres candidats (Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan), les effets seraient similaires puisque la France serait mise au ban de l’Union.

En février, Jean-Luc Mélenchon avait opposé comme argument « qu’on ne peut pas faire l’Europe sans la France » évoquant indirectement la nécessité d’un rapport de force. « Il ne faut pas voir les autres comme des ennemis. Mais la France a une voix à porter, ce qu’elle ne fait pas quand elle apparaît comme une suiveuse » de la politique de la chancelière allemande Angela Merkel, avait-il ajouté.

Dans le programme, la France apparaît souvent comme une victime. Le candidat critique les fonctionnaires européens et la « technocratie » aux ordres « de l’ultralibéralisme et le monétarisme promus de longue date par les gouvernements britannique et allemand », qui règneraient sur l’Europe.

La Banque centrale européenne

L’autre grande réforme prônée par le Front de Gauche est celle de la Banque centrale européenne. Pas question pour Jean-Luc Mélenchon de cautionner la vision d’Angela Merkel, qu’il a qualifié de « paysanne locale » en avril 2010.

Il propose une refonte des missions et des statuts de la BCE, qui doit être mise "sous contrôle démocratique pour lui permettre de pouvoir prêter à taux faibles, voire nuls, directement aux États, et d’acheter des titres de la dette publique sur le marché monétaire".

C’est-à-dire l’inverse du mandat actuel de la BCE. L’institut de Francfort est indépendante, ne peut prêter aux pays de l’UE et achète seulement de la dette sur le marché secondaire.

Cette réforme est cruciale dans le programme du Front de Gauche. La banque centrale devra financer en partie le programme du prétendant à l’Elysée, estimé à 100 milliards d’euros, en faisant tourner la planche à billets.

Mais là encore, pour obtenir un changement, l’unanimité des États est nécessaire. Obtenir cette concession de l’Allemagne relève de l’exploit. Les conservateurs comme les socialistes allemands sont opposés à cette idée.  

Le leader du Front de Gauche considère enfin « inoui » que Mario Draghi soit devenu le président de la BCE en novembre dernier. « Il est l’ancien représentant pour l’Europe de la banque Goldman Sachs (...) accusée d’avoir aidé le gouvernement de droite grec à avoir maquillé les comptes. Cet homme se retrouve maintenant directeur de la Banque centrale européenne ! ».

Quel pouvoir à Bruxelles ?

L’un des rares sujets sur lequel le Front de Gauche rejoint la Commission est la mise en place d’une taxe sur les transactions financières. Mais le programme ne précise pas si le produit de cette taxe devra alimenter le budget communautaire, comme le souhaite l’exécutif européen.

Dans la configuration actuelle, Jean-Luc Mélenchon refuse tout nouveau transfert de pouvoir vers Bruxelles. « Il ne faut pas donner plus de compétences à l’UE, pas tant que le pouvoir ne réside pas dans les mains du Parlement européen. Les institutions imposent le fédéralisme brutal de la Commission et la gouvernance franco-allemande en cas de crise. La victime de tout cela, c’est la démocratie », avait-il expliqué à EURACTIV.fr en février.

Mécanisme européen de stabilité et nouveau traité

Sans surprise, Jean-Mélenchon a vivement critiqué la façon dont la crise de la dette a été gérée par les pays de la zone euro. Opposé aux mesures prises par la Troïka , il avait manifesté en février devant l’ambassade grecque à Paris pour dénoncer le vote du nouveau plan d’austérité et affirmer sa solidarité avec le peuple grec.

Vent debout contre le Mécanisme européen de stabilité qu’il considère comme un nouveau FMI qui priverait les peuples européens de leur souveraineté, il avait fait pression sur le PS lors du vote le 21 février à l’Assemblée nationale. Avec un certain succès puisque les députés socialistes se sont abstenus.

>>> Lire « Divisée, l’Assemblée nationale vote le fonds de secours européen »

Si François Hollande souhaite renégocier en partie le Traité budgétaire, Jean-Luc Mélenchon propose quant à lui de le soumettre au vote des Français, tout en le condamnant fermement. "Qu’est-ce qu’il y a de très grave dans ce traité ? Il est interdit d’avoir des déficits supérieurs à 3 % de la richesse produite. Aucun pays n’y arrive ! Tout le monde est étouffé ! (…) Eux ont décidé que 3 %, c’était trop ; ce sera 0,5 % des déficits autorisés. C’est la mort garantie !" a-t-il lancé lors d’un meeting à Montpellier.

Une déclaration où le candidat amalgame le déficit public annuel, dont la limite est fixée à 3% du PIB par le pacte de stabilité, avec le déficit structurel, qui représente la moyenne des déficits sur 3 ans et qui s’établit à 0,5% du PIB dans le traité budgétaire. Un seuil sur lequel se fonde la fameuse règle d’or qui devrait être transposée dans chaque pays européen et à laquelle Mélenchon s’oppose.

Europe sociale

Après avoir mis à terre la finance et l’Europe libérale, l’objectif du Front de gauche et de son candidat est de développer une Europe sociale, selon le terme consacré lors de la campagne référendaire de 2005. « Les services publics, avec de nouvelles créations à l’échelle continentale, deviendront un pilier de la construction européenne ». Plus question de libéraliser de nouvelles activités. Au contraire, certaines devront être renationalisées. Le Front de gauche souhaite également créer « un Fonds européen de développement social, écologique et solidaire » qui remplacera le Mécanisme européen de stabilité.

Le prétendant à l’Elysée propose aussi de mettre en place un SMIC européen calculé en fonction du revenu moyen par État. L’harmonisation fiscale fait aussi partie des objectifs « pour empêcher le dumping social entre les pays membres de l’UE ». Cette dernière mesure est prônée depuis longtemps par Bruxelles mais les États s’y sont toujours opposés. Tout accord dans ce domaine est compromis par la prise de décision à l’unanimité.

Schengen

Nicolas Sarkozy veut renégocier les accords de Schengen, aujourd’hui partie intégrante du droit communautaire pour donner plus de largesses aux États pour rétablir leurs frontières, dénonçant une "Europe passoire". De son côté, Jean-Luc Mélenchon considère à l’inverse qu’il faut mettre un terme à "l’Europe forteresse" qui "stigmatise les étrangers non communautaires". Sur ce sujet, modifier une règle nécessite encore une fois l’unanimité. 

La politique agricole commune

Le Front de gauche veut une PAC « sans OGM », permettant « la souveraineté alimentaire », avec une production « centrée sur la réponse aux besoins du marché intérieur plutôt qu’aux échanges ».

« Nous mettrons en oeuvre un plan de transition écologique de l’agriculture » précise le programme, ce qui rejoint en quelque sorte le verdissement prôné par la Commission européenne, même si son intensité n’est pas précisé.

Pour garantir « la juste rémunération du travail agricole », le programme propose de réinstaurer des « prix minimums aux producteurs », ce qui reviendrait à anihilier les dernières réformes de la PAC, qui ont mis un terme à l’encadrement des tarifs.

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