Sarkozy, l’Européen intéressé

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Le président sortant a imprimé sa marque sur une Europe en crise. Mais à vouloir la gouverner comme la France, il a suscité le rejet. Dans les cinq années à venir, il veut renforcer les frontières de l’Union.

L’Europe française

6 mai 2007, dans la soirée, le nouveau président français plante le décor.

"La France est de retour en Europe !" lance-t-il.

"Je lance un appel à nos partenaires européens auquel notre destin est lié, je crois profondément, sincèrement à la construction européenne, ce soir la France est de retour en Europe. Je conjure nos partenaires européens d’entendre la voix des peuples qui veulent être protégés. D’écouter les citoyens qui voient en l’Europe le cheval de Troie de toutes les menaces que portent en elles toutes les transformations du monde."


Discours de Nicolas Sarkozy le 6 Mai par ump

A l’époque, l’Europe n’était qu’un sujet parmi d’autres. Crise oblige, elle a été omniprésente au cours du quinquennat du président sortant. Tout au long de son mandat, il a voulu porter cette vision française, partagée par la droite et la gauche, que l’Europe doit protéger les citoyens. Sa lettre de président candidat, adressée aux Français en avril 2012, rappelle d’ailleurs les échecs de l’Europe "qui devait nous protéger", et qui a "aggravé notre exposition à la mondialisation". 

Avec un budget qui ne dépasse pas les 1% du PIB des pays de l’UE, pas d’armée, seulement quelques politiques communautaires comme l’agriculture ou la politique régionale, des politiques sociales qui restent entre les mains des États et des choix de politiques économiques communs encore non contraignants, l’Europe n’a pas les moyens de protéger les citoyens. 

"Il voit l’Europe réactive et puissante alors qu’elle est très impuissante dans la crise", observe d’ailleurs Jean-Dominique Giuliani, président de la Fondation Robert Schuman (centre droit).

L’incapacité de l’Europe à protéger les citoyens permet aussi de se servir de l’UE comme bouc émissaire des maux de la France. 

Les bénéfices du volontarisme

L’action volontariste et énergique du Président français a été saluée les deux premières années de son quinquennat. Elus et experts de différentes nationalités interrogés par EURACTIV.fr reconnaissent certains bénéfices à cet exécutif français fort qui agit au plan européen. 

Dans les limbes, depuis les "non" français et néerlandais au projet de constitution européenne, la réforme institutionnelle a finalement vu le jour grâce à l’action de la présidence allemande de l’UE au premier semestre 2007, mais également grâce aux négociations dans lesquelles le président français fraîchement élu s’est impliqué tambour battant. 

Après avoir fait le tour de nombreuses capitales européennes, Nicolas Sarkozy a réussi à faire aboutir l’idée de conclure un "traité simplifié". A 4h du matin, dans la nuit du 21 juin 2007, la salle de presse dort. 

Mais le Président français, avec l’aide du premier ministre britannique de l’époque Tony Blair, parvient enfin à faire plier les Polonais qui soufflent le chaud et le froid sur le texte depuis le début des négociations. Le compromis signé, en partie attribué à la ténacité du président français, n’est pas le seul à son crédit.

De manière générale, l’action de la présidence française de l’UE au second semestre 2008 a également été saluée. Nicolas Sarkozy a même été longuement applaudi au Parlement européen, lors du discours de clôture de la présidence le 16 décembre 2008. 


«J’ai essayé de bouger l’Europe, mais l’Europe... par publicsenat

"Les dossiers à l’agenda étaient extrêmement importants, comme le paquet énergie-climat par exemple, et la France a joué un rôle central très important pour obtenir un accord sur ce sujet", reconnaît Piotr Maciej Kaczy?ski, chercheur au Center for european policy studies. 

La réaction immédiate de la France lors de l’invasion de la Géorgie par les troupes russes au début de l’été 2008 fait aussi l’unanimité. "On ne peut pas nier un grand engagement du président français dans la crise géorgienne", avoue le député européen luxembourgeois Frank Engel, membre du même groupe que l’UMP au Parlement européen, très critique à l’égard de l’action de Nicolas Sarkozy. 

Mais c’est surtout dans la gestion de la crise financière que l’énergie du président français a été au départ admirée. Très rapidement après la chute de la banque américaine Lehman Brothers, au début du mois d’octobre 2008, la France invite l’Allemagne, l’Italie et  même le Royaume-Uni à Paris pour tenter de coordonner la réponse européenne. 1700 milliards d’euros ont été débloqués, chaque État ayant mis au pot pour recapitaliser les banques et fluidifier le marché interbancaire. 

"Nicolas Sarkozy maîtrise l’art de communiquer et de faire croire qu’il est le seul à avoir initié l’action. Il est difficile de savoir si quelqu’un d’autre n’aurait pas agi de la même façon, mais il a permis la cohérence de la réponse", estime Frédéric Allemand, chercheur au Centre virtuel de Connaissance sur l’Europe à Luxembourg.  

La loi du consensus

L’unanimité autour des interventions du président français s’est cependant arrêtée avec la crise des dettes souveraines. Si en France la personnalité tranchante du président sortant explique en grande partie son exceptionnelle impopularité, au plan européen, la "méthode Sarkozy" a également déplu. 

Composé de 27 sensibilités différentes et d’institutions non élues, sauf le Parlement européen, l’Europe est par essence le royaume de la négociation. 

"L’intérêt général européen est le syncrétisme des intérêts nationaux", rappelle le président de Terra Nova (think tank proche du PS) Olivier Ferrand. Or, "la méthode Sarkozy n’est pas la négociation, mais l’imposition", estime-t-il.

"Si vous prônez des solutions radicales, vous devez obtenir du soutien, une majorité au Parlement européen, renchérit Piotr Maciej Kaczy?ski. Les États qui se conduisent de façon extrême en Europe finissent par ne plus être entendus, par être marginalisés. Vous avez beau crier, personne ne veut plus vous écouter. Cela s’est produit avec Silvio Berlusconi."

Positif sur l’action européenne du président français, Jean-Dominique Giulani, reconnaît également que la méthode Sarkozy est parfois brusque : "Il casse de la porcelaine, il ne peut pas s’en empêcher."

Imposer le compromis franco-allemand

Dès le commencement de la crise de la dette souveraine, le président français cherche systématiquement le compromis avec l’Allemagne en passant au-dessus des institutions européennes. 

Berlin finit par accepter de travailler avec Paris à trouver des solutions qui mettent en place l’austérité en Europe, en contrepartie d’une solidarité financière renforcée entre les États de la zone euro.

A Deauville, en octobre 2010, Nicolas Sarkozy et Angela Merkel, tombent d’accord sur un compromis pour créer un "gouvernement économique de la zone euro", cher à la France. En contrepartie, Merkel force Paris à accepter la participation des créanciers privés à l’effort financier consenti pour la Grèce. Ces principes sont ensuite acceptés par les autres pays de l’UE, lors du sommet européen de la semaine suivante, les 28 et 29 octobre. 

Sur la forme, comme sur le fond, ces décisions ont eu un impact énorme sur les pays en crise dans la zone euro en particulier en Grèce. 

L’ancien président de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet, avait d’ailleurs à l’époque fustigé la décision solitaire du couple franco-allemand de parler de restructuration de la dette publique. Il fera par la suite partie de toutes les grandes négociations entre Paris et Berlin sur la crise de la zone euro. 

Mais cette manière d’imposer leurs vues n’a surtout pas toujours été bien prise par les partenaires de la France et de l’Allemagne, qui supportent mal de se voir dicter leurs comportements par un "G2".

Cette méthode de l’accord entre Paris et Berlin ensuite enteriné par les autres États de l’UE sera pourtant par la suite systématisée. 

En 18 mois, un fonds de sauvetage de la zone euro a été mis en place, ainisi qu’un nouveau traité qui renforce la discipline budgétaire des États adopté par 25 pays de l’UE, toujours après des réunions très longues, à Paris ou à Berlin.

Des "mini-sommets" entre la France, l’Allemagne, le Conseil européen et la Commission deviennent habituels au début des sommets européens à Bruxelles. 

Dans la crise "les institutions européennes ont disfonctionné", explique le président de la Fondation Robert Schuman. "La faiblesse du budget européen a justifié l’implication des États et la nécessité de l’action intergouvernementale", estime-t-il."Heureusement que le couple franco-allemand était là (...) Ce n’était pas une crise de la zone euro mais une crise du surrendettement. Il s’agissait donc de régler des problèmes nationaux, pour lesquels l’UE n’a pas de compétences", affirme quant à lui le député européen Alain Lamassoure. 

Sauveur de l’euro ?

Depuis le début de la crise des dettes souveraines, le président français explique régulièrement qu’il a sauvé la zone euro.

Dans certaines situations, il n’a pas hésité à tapper du poing sur la table pour éviter son éclatement, comme en marge du G20 en novembre 2011, lorsque Georges Papandréou annonce un référendum sur le maintien de la Grèce dans la zone euro.

>>> Lire : Référendum grec : l’incompréhensible stratégie de Papandréou

Mais le président français a tout d’abord agi pour protéger les intérêts de la France qui avait tout à perdre d’une contagion de la crise. 

"C’est extrêmement nombriliste de penser que la France a pris la responsabilité de sortir l’Europe de la crise, tranche cependant Piotr Maciej Kaczy?ski. Ce que Sarkozy a présenté comme des propositions de sortie de crise pour l’Europe étaient en réalité guidé par des intérêts totalement nationaux."

"Les idées sont venus de personnalités comme Jean-Claude Juncker (président de l’eurogroupe), de Jean-Claude Trichet (ancien président de la BCE), et ensuite de Mario Draghi (nouveau président de la BCE). Le seul mérite de Sarkozy et Merkel est d’avoir fini par accepter les idées des autres", renchérit le député européen Frank Engel.

Le retour au calme sur les marchés est lié au programme exceptionnel mis en place par la Banque centrale européenne pour redonner de l’air aux États et aux banques.

>>> Lire : La BCE peut-elle devenir la Fed?

Europe à deux vitesses

Depuis le début de la crise, le Président français prône l’application de solutions spécifiques à la zone euro. Selon lui, les États qui disposent d’une même monnaie doivent avoir des règles communes et former un "gouvernement" qui permette de faire converger les politiques économiques des pays.

Opposé à une scission trop forte entre la zone euro et le reste de l’UE, Berlin a fini par céder. La proposition française de mettre en place des réunions régulières au niveau des chefs d’État et de gouvernement de la zone euro est désormais actée par le pacte budgétaire adopté en janvier 2012 par 25 pays de l’UE.

Selon Nicolas Sarkozy, les dirigeants des 17 pays de la zone euro devraient également pouvoir prendre leurs décisions à la majorité qualifiée. Un système qui ne permettrait donc pas de respecter la volonté de tous les États et privilégierait sans doute le choix des plus grands.

Cette concrétisation de l’Europe à deux vitesses est cependant mal vécue par une partie des Européens, en particulier par les pays d’Europe centrale.

Le Premier ministre polonais Donald Tusk a insisté pour être associé aux décisions qui concernent la zone euro. Son pays ainsi que ceux d’Europe centrale qui ont adhéré à l’UE en 2004 doivent adopter un jour l’euro, et veulent avoir leur mot à dire. 

"L’Europe, c’est 27 États membres, pas 17 ou 17 plus", avait-il déclaré. Toute autre solution "sera fatale à l’Europe", avait-t-il mis en garde. Il s’est fait renvoyer dans ses cordes. Et la France n’y est pas pour rien. Depuis ce sommet, les relations entre Paris et Varsovie sont encore plus tendues.

>>> Lire : Réforme de la zone euro, la fronde de l’Est

L’Europe des États

L’idée d’une Europe à plusieurs vitesses va de pair avec la vision française de l’Europe des États, image de marque de la droite depuis le général de Gaulle. 

Les partisans d’une Europe communautaire, attachés au respect des institutions européennes estiment que la responsabilité de Nicolas Sarkozy dans le renforcement de l’Europe intergouvernementale est grande. "Les tenants de l’Europe fédérale ont perdu face à l’Europe intergouvernementale", estime le président de Terra Nova Olivier Ferrand. Sans doute l’héritage le plus grave de la période sarkozyste, réagit-il. "La Commission a été ravalée au rang d’administration exécutante" tout au long de la crise.

Critiqué pour son immobilisme et son inaction, le président de la Commission européenne José Manuel Barroso est en partie responsable de cette situation. Reste que les États, en particulier la France et l’Allemagne, semblent s’en satisfaire, puisqu’ils l’ont confirmé à son poste en 2009.

Une vision différente des institutions

L’Europe de Nicolas Sarkozy "est incompatible avec les lignes directrices des partis allemands : faire évoluer la Commission européenne en un gouvernement contrôlé par le Parlement. Il veut exactement l’inverse : plus de pouvoirs pour les dirigeants des grands pays", expliquait dans le Monde daté du 11 avril, le correspondant du quotidien économique allemand Handelsblatt.

 

Lors de son allocution, vendredi 2 décembre au matin devant le Bundestag, la chancelière a inclus la Commission européenne, dont le travail a souvent été méprisé par le Président français. 

 

Ironie de l’histoire : en signant le traité budgétaire, les récentes réformes sur la gouvernance économique de l’UE ont concédé à la Commission européenne un accroissement non négligeable de ses pouvoirs.

L’exécutif européen pourra désormais contrôler les budgets nationaux en amont de leur présentation dans les parlements des 27 et ainsi orienter les choix économiques des pays, si les budgets ne respectent pas les engagements de limite de déficit actés au plan européen. 

Pendant la présidence française de l’UE, Nicolas Sarkozy a souligné l’importance du Parlement européen dans le processus de décision de l’UE. Mais son attitude a été bien différente dans la suite de la gestion de crise où il a considéré que les élus de l’Assemblée de Strasbourg n’avaient pas leur mot à dire. 

Faire de la politique

Dès 2007, Nicolas Sarkozy a voulu appliquer à l’UE le fonctionnement de la France avec un exécutif fort. "En France, cela n’est pas très bien passé, le contexte n’était pas tellement propice. Et en Europe, ce mode d’action ne respecte pas la tradition de nos partenaires", explique Frédéric Allemand, chercheur au centre virtuel de Connaissance sur l’Europe au Luxembourg.

Il a porté une vision française de l’Europe puissance, qui a un projet politique suffisemment construit pour être à même de discuter d’égal à égal avec les États-Unis.

"L’Europe qui ne fait plus de politique, qui veut dépolitiser la démocratie, la société, l’économie, qui se gouverne par des règles automatiques, cette Europe-là, la France n’en veut définitivement plus. Nous ne voulons plus d’une Europe qui n’a pas le courage d’assumer une politique économique, une politique industrielle, une politique de change, parce qu’elle ne croit pas au marché", répétait d’ailleurs le Président français lors d’un discours prononcé à Nîmes peu avant les élections européennes de juin 2009. 



Discours Nicolas Sarkozy - Nîmes - 6 mai 2009... par Richard-MALLIE

Là encore, la France et l’Allemagne s’opposent. Selon la chancelière allemande, l’échec de la méthode communautaire, en théorie cher aux Allemands, est en partie lié à l’intrusion de la politique dans le système. 

L’exception allemande

Malgré leurs oppositions de fond sur la façon dont l’Europe doit fonctionner, la France et l’Allemagne ont travaillé main dans la main pendant la crise. Le Président français voit la France et l’Allemagne côte à côte dans ce noyau dur de la zone euro, et ne décide plus rien sans Berlin. Jusqu’au milieu de sa campagne électorale, l’Allemagne devait d’ailleurs être un modèle sur bon nombre de sujets comme la fiscalité, l’industrie, le marché du travail...C’est d’ailleurs vis-à-vis de Berlin que le comportement de Nicolas Sarkozy a le plus évolué en cinq ans. 

"Il a mis longtemps à le comprendre mais le fédéralisme compliqué de l’Allemagne, les performances, les capacités de réforme du pays et de mobilisation civique des Allemands l’ont bluffé", estime Jean-Dominique Giuliani. 

Pragmatique, Nicolas Sarkozy a vite compris qu’il ne pourrait rien faire pour trouver des solutions à la crise sans l’aide de l’Allemagne, l’économie française étant bien plus fragile que celle de son partenaire. 

La proximité entre les deux pays ces 18 derniers mois s’explique par deux raisons, résume Piotr Maciej Kaczy?ski.

D’un côté, les Allemands ne voulaient pas être perçus comme le pays qui impose seul ses règles à toute l’Europe. De l’autre la France a cherché par tous les moyens à envoyer un message aux marchés : proche de l’Allemagne, le pays ne devait pas être associé aux États en situation très difficile comme l’Espagne, l’Italie, le Portugal ou la Grèce.

Pourtant, entre les deux pays, le début du quinquennant n’augurait rien de bon. Le chef de l’État voulait alors privilégier la concertation entre les six plus grands pays de l’UE, au profit de la relation franco-allemande. 

La façon dont la France a voulu créer l’Union pour la méditerranée, sans concertation avec l’Allemagne et la Commission européenne symbolise à l’époque l’absence de stratégie française vis-à-vis de son principal partenaire. 

Hostile au projet, Berlin craignait, entre autres, une superposition des mécanismes de coopération déjà existants entre l’UE et cette région, et une collaboration à deux vitesses avec ces pays au sein de l’UE. Elle prend l’initiative française comme un affront. 

>>> Lire : Une rencontre franco-allemande annulée pour cause de dissension sur l’Union pour la méditerranée

"L’exclusion de la Commission européenne et de l’Allemagne de ce projet au départ l’a sabordé à sa création", estime Olivier Ferrand, président de Terra Nova.

Sur la forme en revanche, le style du Président français avec la chancelière a peu changé. Gestes, embrassades devant les caméras...Cette attitude familière de Nicolas Sarkozy était très éloignée du style d’Angela Merkel. Celle-ci s’est peut-être un peu détendue au contact du Français! 

Sarkozy l’Européen ?

Au cours de sa campagne, le président candidat a axé son discours autour de la nation. La "nation française c’est l’avenir de la France", a-t-il déclaré. 

L’action européenne de Nicolas Sarkozy face à la crise est pourtant jugée positive à 50% par les citoyens, selon un sondage Opinion Way réalisé pour le compte du think tank Terra Nova et du Nouvel Obs’, publié en janvier 2012. 

"L’Europe est un sujet sur lequel les Français lui donnent un quitus relatif, mais il l’exploite peu politiquement. Il est dans une dynamique très nationaliste à la poursuite du diamant vert lepeniste", observe le président de Terra Nova Olivier Ferrand. 

Surnommé l’Américain en 2007, Nicolas Sarkozy se dit pourtant "profondément européen". 

"Même si je ne suis pas toujours d’accord avec la méthode, je n’ai pas de doutes sur ses sentiments européens", confime Jean-Dominique Giuliani. "On ne peut pas lui enlever ça", avoue Olivier Ferrand.

"Sarkozy n’a pas été un président européen, il a été un président énergique. Et son énergie n’a pas toujours été placée là où il faut", estime cependant l’ancien président de la Commission européenne, Jacques Delors. 

"Il ne s’occupe pas de l’Europe, tant qu’elle ne le sert pas", ajoute le député Frank Engel. 

L’Europe, si elle est d’accord

A contrario, comme c’est d’ailleurs souvent le cas des grands États, le Président français n’apprécie pas que l’Europe vienne contrarier ses projets au plan national. A ce titre, la polémique entre la Commission européenne et le gouvernement français sur les Roms à l’été 2010 est édifiante. 

Après les faits divers de Grenoble à la fin du mois de juillet 2009, la France a décidé de démanteler en priorité les camps de Roms, selon une circulaire ministérielle rendue publique par la presse. Or, viser une population en particulier est contraire à la charte européenne des droits fondamentaux. 

Le gouvernement a très vite rectifié le tir sur ce point en enlevant la référence aux Roms. Le 11 avril dernier, le Président français a déclaré que, si c’était à refaire, il ne viserait pas cette communauté, comme il l’avait fait dans son discours prononcé à Grenoble fin juillet 2009. 

Au-delà de la stigmatisation des Roms, l’épisode illustre le mépris dont Nicolas Sarkozy a parfois été capable vis-à-vis de la Commission européenne. "Le gouvernement français voit les institutions supranationales comme des ennemis", expliquait à l’époque à EURACTIV.fr, le directeur du Ceri, Christian Lequesne. 

Lors d’un déjeuner avec la majorité présidentielle, le président de la République avait été jusqu’à déclarer, se référant à la nationalité de la commissaire à la Justice Viviane Reding en charge du dossier, que « si les Luxembourgeois voulaient prendre les Roms, il n’y avait aucun problème».

Des échanges violents ont eu alors lieu entre Paris et Bruxelles. "La Commission ne peut s’ériger en censeur des États, avait lancé le secrétaire d’État aux Affaires européennes, Pierre Lellouche. Le ton qu’elle a pris sur le thème ’ça suffit ma patience à des limites’, ce n’est pas comme ça que l’on s’adresse à un grand État comme la France, mère des droits de l’homme, un des pays fondateurs de l’Union européenne", avait-il ajouté. Avant de contester le rôle de gardienne des traités de la Commission, mission du peuple français, selon l’ancien ministre.  

>>> Lire : La controverse sur les Roms a propulsé la campagne électorale française

Cette polémique a monopolisé le sommet européen du 16 septembre, qui devait, à l’origine, être consacré aux relations commerciales de l’UE. 

 

>>> Lire l’article : Roms, discussions tendues entre Barroso et Sarkozy

Elogieux sur l’action européenne du président français, le député européen Alain Lamassoure hésite d’ailleurs à évoquer l’affaire. Après un silence, le président de la commission des Budgets du Parlement avoue "ne pas avoir très bien vécu" cette séquence. 

Petites phrases...

Autre ombre à sa carte d’identité européenne, la tendance de Nicolas Sarkozy à juger ses partenaires ou leurs actions, pour mieux valoriser la sienne au plan national. 

En avril 2009, des propos sur le Premier ministre espagnol de l’époque, José Luis Zapatero, ont filtré dans la presse. "Il n’est peut-être pas très intelligent", avait lancé le chef de l’État. Des témoins ont alors rapidement précisé que Nicolas Sarkozy ironisait. A l’époque, la presse espagnole avait tenté de faire la part des choses.  

C’est beaucoup moins vrai aujourd’hui. Depuis quelques semaines, alors que la campagne présidentielle bat son plein, le président sortant pourfend la gestion de l’ancien chef du gouvernement espagnol socialiste, et la situation économique du pays pour mieux justifier son bilan et son programme.  

"Pas un Français ne souhaite que notre pays soit dans la situation connue par les Grecs", a-t-il lancé le 5 avril fustigeant par la même occasion sept années de socialisme, qui auraient conduit l’Espagne à se retrouver avec une augmentation du chômage de 210%. Le Président n’a pas semblé prendre en compte les conséquences que ce type de déclaration peuvent avoir sur les marchés pour le pays. 

"Nous avons tous nos problèmes et nous travaillons pour trouver une solution aux nôtres mais aussi pour aider la zone euro. Nous attendons que les autres fassent de même, qu’ils soient prudents dans leurs affirmations", a déclaré le chef du gouvernement Mariano Rajoy devant les députés de son parti le 5 avril, selon l’AFP.

«C’est un non-sens de comparer l’Espagne avec la Grèce (…) », a ajouté le ministre des Affaires européennes, Luis de Guindos, le lendemain. Il s’agit « d’une façon de présenter les choses purement électorale».

Les manières brusques de Nicolas Sarkozy ont aussi fait des remous en Roumanie. Lors d’un sommet de l’OTAN à Bruxelles, il a refusé de parler avec le président Basescu qui l’a interpellé au moment de la photo officielle, probablement au sujet des Roms ou de l’adhésion de son pays à l’espace Schengen.

 

La période propice à ces excès de langage a été la crise de la zone euro de l’automne 2011. Et Nicolas Sarkozy n’a pas été avare en échanges fracassants avec ses partenaires.

Lors du sommet extraordinaire du 23 octobre, alors que le Premier ministre britannique demandait que le Royaume-Uni ait le droit d’assister aux futures réunions de la zone euro, le Président français lui a lancé : «Vous avez perdu une belle occasion de vous taire. » Avant d’ajouter qu’il en avait « assez de l’entendre dire ce que nous avons à faire (…). Vous dites détester l’euro, vous n’aviez pas voulu le rejoindre et maintenant vous voulez nous ingérer dans nos réunions ? ».

Les accrochages entre les deux hommes n’ont pas cessé depuis. En janvier 2012, Nicolas Sarkozy a stigmatisé le modèle britannique et son absence d’industrie. David Cameron n’a pas hésité à lui répondre à distance, quelques jours plus tard, que le secteur industriel britannique était « plus important que celui de la France, mais passons».

Un de ses tâcles les plus violents a visé la nouvelle première ministre danoise, Helle Thorning Schmidt. En décembre 2011, en pleine négociation sur le pacte budgétaire et le refus britannique de s’y joindre, la tentative de médiation de Copenhague a reçu les foudres de Nicolas Sarkozy, selon le Financial Times. «Vous êtes en dehors (de la zone euro), vous êtes un petit pays en dehors, et vous êtes nouvelle. Nous ne voulons pas entendre parler de vous »... 

Même le fameux couple franco-allemand n’a pas échappé à l’une de ces petites phrases assassines. «Elle dit qu’elle est au régime... et se ressert de fromage», a lâché en octobre 2011 le président au sujet de la chancelière. Mais cette dernière est loin d’être sans défense puisqu’elle surnommerait l’intéressé « Mister Bean » et le comparerait à Louis de Funès… 

Programme

La réduction des déficits structure le programme du candidat pour les cinq années à venir. En ce sens, l’Europe, mais surtout les objectifs d’austérité adoptés par l’UE, irriguent le programme de Nicolas Sarkozy.

Le texte de 32 mesures prévoit une diminution supplémentaire des dépenses de 36 milliards d’euros et une augmentation des recettes de 8 milliards pour parvenir à un équilibre des comptes publics en 2016, comme le prévoient les engagements européens de la France. Le moindre relâchement des promesses du pays provoquerait "une crise de confiance", a lancé Nicolas Sarkozy à l’endroit de François Hollande, qui propose un équilibre des comptes publics en 2017. 

Pour atteindre son objectif, le président candidat table sur une croissance de 0,7% en 2012, 1,75% en 2013, et 2% les 4 années suivantes. Des prévisions optimistes par rapport à celles de la Commission (0,4%), du FMI (0,2%) ou encore de l’OCDE (0,3%). 

Gel de la participation de la France au budget de l’UE

Pour économiser de l’argent, Nicolas Sarkozy a par ailleurs indiqué que la France demanderait le gel de sa participation au budget de l’UE et épargnerait ainsi 600 millions d’euros par an. Une somme qui doit correspondre à l’absence de prise en compte de l’inflation dans les sommes déboursées tous les ans par Paris pour le budget de l’UE. 

En 2010, le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne avaient déjà dit qu’ils demanderaient un gel du budget de l’UE pour la période 2014-2020, mais hors inflation.

>>> Lire : Cameron se paie l’UE

Le président candidat a donc fait un pas de plus. Mais Nicolas Sarkozy n’a pas précisé comment il pourrait d’un côté obtenir le maintien du budget de la politique agricole commune à "l’euro près" et, de l’autre, geler sa participation aux finances de l’UE. 

La même vision qu’en 2007

Les fondamentaux du discours de Nicolas Sarkozy sur l’Europe ont peu changé en cinq ans. L’Europe doit protéger les citoyens contre les immigrés non-européens, la mondialisation, le manque de réciprocité commerciale avec les pays extérieurs à l’UE... Tous ces thèmes ont été au cœur de son discours de lancement de campagne, le 11 mars à Villepinte.  Mais, au-delà de ces principes fondateurs, le président sortant ne porte pas de projet européen pour les cinq années à venir. 



Le discours de Nicolas Sarkozy à Villepinte par LeNouvelObservateur

La violence du président envers l’Europe a d’ailleurs surpris. Posture électoraliste ou déception ? Sûrement un peu des deux. Après cinq année d’exercice du pouvoir, Nicolas Sarkozy semble avoir acquis la certitude que l’Europe ne bouge pas si elle n’est pas bousculée. 

La lettre aux Français fustige "l’Europe passoire". M. Sarkozy est prêt à ruer dans les brancards en suspendant la participation de la France à l’espace Schengen si les règles sur la libre circulation des personnes en Europe ne sont pas révisées d’ici un an.

Une mesure visant à élargir les conditions dans lesquelles les États peuvent rétablir leurs contrôles aux frontières intérieures est de toute façon en discussion à Bruxelles depuis un an. 

>>> Lire : Le chantage de Nicolas Sarkozy sur Schengen

Aux yeux de Nicolas Sarkozy, l’Europe a échoué à protéger ses citoyens mais aussi ses entreprises. C’est pourquoi il plaide depuis 5 ans pour la réciprocité des échanges sur le plan mondial avec des pays comme la Chine, ou l’Inde, mais également les États-Unis.

Réciprocité sinon rien

Là encore, le dossier est sur la table du commissaire européen au Marché intérieur Michel Barnier depuis plus d’un an. Atteindre cet objectif est très complexe et après de nombreux reports, la Commission européenne a fini par faire une proposition pour "encourager" l’ouverture des marchés publics internationaux le 21 mars. 

>>> Lire l’article : La Commission veut "encourager" l’ouverture des marchés publics internationaux

"Si les négociations sur la réciprocité n’ont pas abouti d’ici un an, la France réservera ses marchés publics aux seules entreprises européennes, jusqu’à ce qu’un accord soit trouvé", indique le programme du candidat. 

Cette décision unilatérale pourrait comporter des risques pour les entreprises françaises à l’export. Difficile, par exemple, de ne pas imaginer des mesures de rétorsion de la part des pays boycottés. 

Le retour des quotas pour les PME

Le programme prévoit également de "réserver une partie des commandes publiques aux PME européennes, comme le font les États-Unis".

Cette mesure, qui concerne surtout la France dont les PME sont moins exportatrices que leurs homologues allemandes, était déjà une priorité de la présidence française de l’UE en 2008. Mais cette version européenne du "small business act" américain a fait l’objet de longues discussions à Bruxelles sans jamais aboutir, la majorité des pays de l’UE étant contre. 

Or, dans ce domaine, la France ne peut agir seule. Elle est soumise aux règles communautaires et internationales. Un rapport, rédigé par l’ancien secrétaire d’État au Plan Lionel Stoléru en 2007, avait déjà pointé que jamais la Commission n’accepterait pas de présenter des quotas pour les PME à l’OMC. 

Changement de cap sur la BCE

Avant le discours de la place de la Concorde, dimanche 15 avril, Nicolas Sarkozy n’avait pas de projet de croissance clair pour la France. Dans la lignée de François Hollande, le président candidat a annoncé dans la dernière ligne droite de sa campagne que la Banque centrale européenne a un rôle-clé à jouer, rompant le consensus mis au point avec Angela Merkel.

"Si l’on ne change pas l’Europe, si l’on ne fait pas l’Europe de la production, l’Europe de l’investissement, nous ne pourrons pas avoir la croissance. Si la Banque centrale ne soutient pas la croissance, nous n’aurons pas assez de croissance", a-t-il déclaré le 15 avril. 

>>> Lire : Après Hollande, Sarkozy brise le tabou de la BCE

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