« Ceux qui veulent quitter l’Europe préparent la ruine de la France »

Emmanuel Macron [Toby Melville/Reuters]

Dans cet entretien exclusif accordé à Ouest-France et au groupe allemand Funke, le candidat d’En Marche ! décrit les conditions politiques d’une confiance retrouvée en France et en Europe.

Le macronisme, c’est quoi ?

La sortie de l’impuissance grâce à une force politique centrale qui regroupe des sociaux-démocrates, des centristes, des écologistes, des gaullistes sociaux et des Républicains éclairés. Le pays est bloqué depuis trop longtemps par le fonctionnement de notre vie politique. Il n’y a aucune fatalité à cela : nous avons prouvé que l’on peut construire un projet qui réconcilie l’efficacité économique et la justice sociale. Et se donner les moyens de le mettre en œuvre !

Et à ceux qui disent que ça va donner de l’eau tiède, vous dites quoi ?

Que s’ils avaient compris ce que nous sommes en train de faire, ils ne seraient pas dans la position qui est la leur aujourd’hui. Ce que nous proposons va donner des résultats ! Depuis plus de vingt ans, les uns promettent de l’eau chaude, les autres de l’eau froide, mais ils n’ont toujours trouvé le mitigeur ! Un projet d’efficacité économique sans justice est irréaliste et mauvais pour le pays. Le projet de purge que François Fillon porte, le même que celui qu’il n’avait pas appliqué lorsqu’il pouvait le faire en tant que Premier ministre de Nicolas Sarkozy, ne permettra pas au pays d’être plus fort, car il disloquera les classes moyennes. Et le projet de Benoît Hamon ou de Jean-Luc Mélenchon est un projet prétendument de justice sociale, mais qui ne mène à rien parce qu’il distribue ce qu’on n’a pas encore produit. Il faut réconcilier la capacité à produire et à redistribuer. Il faut dépasser le titc-tac mortifère entre la gauche et la droite et avoir une vraie réponse progressiste. Le vrai clivage n’est plus entre la gauche et la droite, mais entre la fermeture, qui est une impasse, et l’ouverture, que je défends.

Votre projet prévoit 60 milliards d’économies et 50 milliards d’investissement. Vous pouvez détailler ?

Toute ma stratégie est de baisser les dépenses courantes et de moderniser le pays. Je supprimerai 60 milliards d’euros de dépenses publiques en fin de mandat, avec une montée en puissance progressive. Le tout, grâce à une méthode radicalement nouvelle : je dis les choses dès le début et on se donne cinq ans pour y arriver en bon ordre. Sinon, chaque administration passe son temps à se protéger du coup de rabot de l’année à venir. On a déjà vu ce que ça donnait : pas grand chose.

Dans le détail ?

Sur l’État : 25 milliards, avec des économies de fonctionnement et une responsabilité des ministres qui seront jugés en conséquence. Sur le social : une quinzaine de milliards, essentiellement par la baisse du chômage et une gestion rigoureuse, mais pas plus que ces dernières années, de l’assurance-maladie. Sur les collectivités : 10 milliards en cinq ans, sans baisse unilatérale des dotations, mais en demandant un effort lié à des contreparties pour elles : la réduction du nombre de départements grâce à des fusions avec les métropoles, sortie des rythmes scolaires pour les communes qui le souhaitent, simplification des normes.

À qui ou quoi ça profite ?

D’abord à la réduction de notre dette et de notre déficit, à hauteur de 40 milliards sur les 60 milliards. Ensuite aux ménages, grâce à l’exonération de la taxe d’habitation pour 8 Français sur 10, ce qui représente 10 milliards de baisse d’impôts. Et enfin aux entreprises pour qu’elles puissent repartir de l’avant, grâce à une baisse de l’impôt des sociétés à hauteur de 10 milliards également.

Et les investissements ?

Pour réussir cette stratégie et transformer le pays, je veux investir 50 milliards au total sur le quinquennat. Une part permettra de faire des économies, parce que je souhaite investir dans l’État pour dégager des moyens pour la police, la gendarmerie, la justice, etc. J’ai par exemple un gros programme de 4 milliards de rénovation thermique des bâtiments publics qui génèrera ensuite 400 millions d’économies par an ! Une partie servira à la transition écologique des entreprises, au numérique pour les PME, les TPE, les territoires. Je propose 5 milliards pour aider à la modernisation des exploitations agricoles sur la base d’appels à projets certains pour une agriculture intensive, certains pour une agriculture de circuits courts ; c’est mieux que d’aligner aide d’urgence après aide d’urgence, sans réussir à transformer les choses sur le fond. Et puis, tout un plan de qualification des chômeurs et des jeunes qui sont le plus éloignés de l’emploi. Cet effort massif d’investissement public sera renforcé par le soutien à l’investissement privé, grâce notamment à la baisse de l’impôt sur les sociétés, qui passera de 33 % à 25 %.

Comment compter vous relancer l’emploi ?

Sur ces 50 milliards, il y a 15 milliards qui sont mis sur les compétences pour 1 million de chômeurs et 1 million de jeunes sans qualification – quinze milliards, c’est quinze fois plus de moyens que l’année dernière. Nous avons 1,5 million de chômeurs qui n’ont pas les qualifications qui permettent de retrouver un emploi, et ce n’est pas de leur faute ! La solution existe : il faut investir sur leurs compétences, les former pour qu’ils changent de secteurs, se réorientent. Et il y a la réforme du marché du travail.

Et là, vous voulez procéder par ordonnances, dès cet été. Après l’épisode El Khomri, le 49-3, ce n’est pas une provocation ?

Non. Il ne s’agit pas du tout de la même chose. J’ai été contre le recours aux ordonnances parce que nous étions en fin de quinquennat, sur une réforme qui n’avait pas été annoncée, ni concertée, ni expliquée. Ici, je ne prendrai personne par surprise. Je propose donc sur le sujet de la réforme du marché du travail une concertation rapide en début de mandat, avant l’été, et demanderai que le Premier ministre présente un projet de loi d’habilitation pour procéder par ordonnance, pendant l’été, après les législatives. Mais je prendrai davantage de temps pour la réforme de l’assurance-chômage et la formation professionnelle, pour pouvoir légiférer avant la fin de l’année. Enfin, il y aura grande réforme des retraites où je propose un temps d’étude et de concertation pour déboucher rapidement sur un texte.

En Allemagne, M. Schrœder a considérablement baissé les allocations chômage. Le chômage a baissé grâce aux lois Hartz. Est-ce un modèle ?

Ce que j’emprunte au modèle allemand, c’est la nécessité de placer le dialogue social au plus près du terrain pour lui redonner de la vitalité et de l’efficacité. Je souhaite donc donner plus de place au dialogue social et aux syndicats, à l’accord majoritaire, directement dans l’entreprise et dans la branche. En revanche, l’État doit reprendre ses responsabilités sur les réformes d’intérêt général. Ainsi, sur la réforme de l’assurance chômage, je ne suis pas la logique allemande. Le système crée aujourd’hui une irresponsabilité puisque le financement dépend de l’État, mais que la gestion dépend des partenaires sociaux. Et il est très injuste, puisqu’il couvre les salariés, mais pas les agriculteurs, les artisans, les commerçants… Je veux passer à un système beaucoup plus fondé sur la solidarité. Ma référence en matière de chômage ce n’est pas l’Allemagne c’est la Scandinavie : un système exigeant, mais qui repose sur l’accompagnement et la conditionnalité, pas la dégressivité.  S’agissant du financement, je supprime donc la cotisation sociale que payent les salariés, et je la transfère sur la CSG. Tous les travailleurs y gagneront. Et comme c’est un financement par l’impôt, tout le monde y a droit, c’est-à-dire que les agriculteurs, les commerçants, les artisans, tous les indépendants auront dorénavant droit aux allocations chômage. Enfin, je n’irai pas dans le sens d’une baisse des allocations. En revanche, puisque c’est l’impôt du contribuable qui indemnisera le chômage, nous serons beaucoup plus légitimes à contrôler le fonctionnement du système. Les demandeurs d’emploi devront apporter la preuve qu’ils recherchent un emploi, et ne pourront pas refuser plus de deux offres d’emploi décentes.

Tout est dans le mot décent !

C’est pour cela qu’il faut prendre un peu de temps. Mais la vraie différence, c’est que j’accroche à cela la réforme de la formation professionnelle. Si vous êtes au chômage et qu’il n’y a pas d’offre décente pour vous, alors on vous paie une formation pour vous requalifier.

La violence est-elle dissociable de la question sociale ?

Ma politique est une politique d’émancipation. Ma priorité n’est pas de faire en sorte que ceux qui ont déjà réussi réussissent encore mieux. Mais je les laisse réussir ! Ma priorité, c’est que chacun puisse réussir d’où qu’il vienne. D’où un volontarisme dans l’école, avec le rétablissement des études dirigées, les classes bilangues, le pass culture, d’où la création des emplois francs pour soutenir l’embauche des habitants des quartiers les plus défavorisés. Ce qui crée de la violence, c’est le sentiment d’assignation à résidence, que ce soit dans les quartiers difficiles ou dans l’hyper ruralité. Car au fond, c’est la trahison de l’idéal républicain, celui qui veut qu’avec les mêmes droits et les mêmes talents vous devez pouvoir accéder aux mêmes choses. Or dans ces endroits, on n’a tout simplement pas les mêmes droits que d’autres ! La réponse à cela a évidemment une composante sécuritaire, de tolérance zéro face à toutes les formes d’insécurité, mais on ne peut pas y arriver si on ne retrouve pas le sel de la promesse républicaine en revenant à un principe simple : les mêmes règles et les mêmes droits pour tous.

Et pour le monde rural ?

Le choix de politique fiscale que je fais est en faveur des habitants du monde rural. En exonérant 80 % des Français de la taxe d’habitation, je favorise précisément la France périphérique et la ruralité, j’apporte un supplément de revenu net à l’ensemble des classes moyennes et populaires. C’est en effet l’impôt qui est le plus injuste socialement et territorialement. Je vais plus loin en simplifiant la vie de celles et ceux qui entreprennent : suppression du RSI, allégement des charges. Pour l’agriculture, en plus d’un plan de 5 milliards pour moderniser, je propose qu’on mette en place dès cet été des États généraux de l’alimentation qui viseront à définir, filière par filière, des contrats pour déterminer un partage équilibré de la valeur ajoutée pour qu’il n’y ait plus de prix payé inférieur au coût de production. Enfin ma priorité sera une politique d’accès aux services et au soins, avec le doublement des maisons de santé, et une accélération forte du déploiement du numérique et de la 3G-4G.

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