À Ferrare, la crise migratoire va peser dans les urnes

L'effet combiné de la crise économique et de la crise migratoire faire reculer la gauche à Ferrare. [Ale Argentieri/Shutterstock]

Reportage de notre partenaire, Ouest-France, dans une ville moyenne d’Emilie-Romagne, en Italie, où l’effet conjugué de la crise économique et de la pression migratoire favorisent la Ligue du Nord.

Ferrare est gouvernée depuis 1945 par la gauche, mais la Ligue du Nord (Lega Nord) est donnée en forte progression. En martelant sur la sécurité et l’immigration.

Il est 13 h, un jour d’hiver assez livide. Mon train arrive de Rome. « Comment ça va, à Ferrare ? », demandé-je innocemment à mon premier interlocuteur, le chauffeur de taxi. « O ! Troppi extracomunitari ! ». La réponse fuse, immédiate. « Trop d’immigrés non européens ! ». Je suis à peine installé dans sa voiture qu’il me parle du fameux « gratte-ciel », la tour qui domine la gare de Ferrare. « Avant, c’était des gens biens qui y habitaient, des employés de banques, des salariés. Aujourd’hui c’est plein d’immigrés. Heureusement, ils ont fait venir l’armée ».

Ferrara, 130 000 habitants. Une ville au patrimoine culturel important, mais aussi le parent pauvre désormais de la riche Emilie-Romagne. « Si vous allez à Bologne, à Modène ou à Parme, tout va bien. Nous, on a toujours été un peu en retard. Mais là, cela ne va plus du tout », reprend aussitôt Bernardo, le chauffeur de taxi. « Il faut un changement radical ». J’ose avancer deux mots. « La Ligue ? ». « Oui, si ils la laissent faire. Sinon, c’est la guerre civile ici ».

Une section de la Ligue du Nord

Alors je décide de me rendre l’adresse de la section de la Ligue du Nord que j’ai repérée sur internet. Deux militants me saluent, un peu surpris de voir débouler sans prévenir un journaliste français, mais sans plus. « Vous seriez venu hier soir, vous auriez vu Salvini », me lancent-ils. Dommage. « Il y avait plus de trois cents personnes, incroyable pour Ferrara ».

La ligue n’avait pas fait 3 % aux législatives de 2013, elle menace aujourd’hui le candidat du Parti démocrate, Dario Franceschini, le ministre de la Culture sortant. « Attendez, on va vous appeler notre secrétaire, c’est lui qui doit parler, pas nous ». Je regarde les affiches au mur. Toute la rhétorique de la Ligue s’étale. « Stop invasione », « Les Italiens d’abord ». Entre les deux posters, une photo de Trump sous-titrée en italien : « A coups de pied dans le cul ». Le décor migratoire est planté.

Emma Bonino met en garde contre l’euroscepticisme en Italie

L’ancienne commissaire européenne, l’Italienne Emma Bonino, revient sur le devant de la scène politique pour les élections du 4 mars avec la coalition +Europa et avec l’objectif d’éloigner « le danger » que représentent pour l’UE la droite et le Mouvement 5 étoiles. Un article d’Euroefe.

Le Barbier de Ferrare

Et voici arriver notre secrétaire, Nicola Lodi, le barbier de Ferrare. Sympathique, direct et plutôt chaleureux, Lodi s’est fait remarquer depuis cinq ans sur le territoire. Un peu plus tard, dans son salon de coiffure, il me montre deux sachets. « Tiens, c’est de la drogue que j’ai achetée à la sauvette. Je dois encore la donner aux carabiniers ». C’est la méthode Lodi. Aller sur le terrain, filmer avec des caméras cachées les zones de non droit. « C’est lui qui a créé le plus de soucis à la municipalité de gauche », nous explique un chroniqueur du journal local. « Il montrait des choses que personne ne voulait voir, et les autorités ont été obligées de bouger ».

Depuis six ans, Nicola Lodi mène une croisade. Contre les squats, « inadmissible qu’on ait des favelas ici ». Contre les dealers, « je les filme en caméra cachée, je leur achète de la drogue et je les signale aux Carabiniers ». Contre les réinstallations de demandeurs d’asile. L’été dernier, il a mobilisé deux cents manifestants dans une petite commune pour protester contre l’arrivée de 48 migrants.

Dans son salon de coiffure, le barbier raconte. « Lorsque le territoire a commencé à se dégrader, je suis allé dans les quartiers, dans les campements de roms. J’ai été menacé, mais je voulais comprendre la situation. Et j’ai pu filmer, documenter ce qu’il se passait pour le signaler aux autorités. La mafia nigériane, on en a parlé avant tout le monde ». Avec des groupes de trente ou quarante personnes, il a ainsi organisé les fameuses rondes de sécurité. « Les promenades », préfère-t-il les appeler.

Mais n’est-ce pas le travail de la police ? « Maintenant, ils le font. Le ministre de l’intérieur a compris, il a envoyé des patrouilles. Mais il faudra du temps pour se remettre ». L’autre soir, Matteo Salvini, le patron de la Ligue, était son hôte. « Il a promis de faire des contrôles migrant par migrant. Si sur dix immigrés, deux ont droit à l’asile. Faisons les choses sérieusement. En leur donnant la possibilité de travailler, de s’intégrer. Masi les autres n’ont rien à faire sur le territoire. Il n’y a pas un Syrien, à Ferrare. C’est des clandestins économiques. Mais ici, c’est la crise. Il faut les renvoyer chez eux ».

Nous marchons dans les rues qui bordent le centre de Ferrare, où se trouve son salon de coiffure, qu’il tient depuis vingt-quatre ans. « Ici, c’est déjà la GAD. Tout le quartier, qui va jusqu’à la gare, au stade et aux gratte-ciel. Il a fallu qu’on se batte pour que la situation dégradée soit reconnue pour ce qu’elle est. Depuis trois mois, il y a des patrouilles de l’armée toutes les nuits ». Et les dealers ont disparu ? « Ils se sont déplacés, mais ce qui est sûr c’est qu’il y a moins de rixes. Avant, ils se répartissaient la ville en zone et se battaient pour cela. Aujourd’hui, plus de bagarres ».

Renzi, candidat contesté des élections italiennes

Les Italiens sont très divisés quant à leur ancien Premier ministre italien, Matteo Renzi, mais pourquoi ? À l’approche des élections, notre partenaire, Italia Oggi, donne des éléments de réponse.

Le vote catholique divisé

Samedi dernier, lors de son grand meeting place du Duomo à Milan, Matteo Salvini, le leader de la Ligue, a brandi un chapelet et une bible, pour afficher ses racines chrétiennes. Un peu à la Trump, pour rallier un électorat catholique très divisé. Dans une salle de la mairie de Ferrare, un colloque a lieu ce matin. La fondation Migrantes, qui soutient au sein de l’Église catholique italienne les politiques en faveur des migrants, a décidé de choisir Ferrare pour présenter son rapport annuel.

Le préfet de Ferrare, Michele Campanaro, explique la politique du gouvernement sur les territoires. Ferrare accueille actuellement 1 200 demandeurs d’asile. « 700 ont été répartis dans 19 des 23 communes environnantes », explique le préfet. « Ferrare est un modèle d’accueil diffus sur le territoire, pour décongestionner les villes ». Les chiffres montrent une baisse des arrivées de migrants depuis 2017. « La politique du ministre de l’intérieur a contenu les flux, mais l’accueil ne suffit plus, il faut mieux intégrer » insiste un avocat proche de la fondation catholique Migrantes. « Sinon, que va-t-il rester de la Convention de Genève ? Ce sont les fondements de notre constitution qui sont menacés par la politique de rejet brutal de personnes en situation de besoin »

À Ferrare comme ailleurs, pourtant, le vote catholique est divisé sur le sujet. Car depuis 2013, l’Italie vit dans l’urgence migratoire et sans la moindre solidarité européenne. Quelques chiffres donnent la mesure du phénomène sur une période plus longue. En 2007, on comptait 3 millions d’étrangers résidents en Italie en situation régulière. En 2017, 5 millions. Sans compter les 200 000 demandeurs d’asile et 5 à 600 000 clandestins présents sur le territoire. En dix ans qui ont aussi été des années de crise économique, l’Italie a ainsi absorbé 3 millions de nouvelles arrivées. Alors que le revenu par habitant est aujourd’hui encore de 2 % inférieur à celui de… 1999. « Résultat », conclut un militant de la Ligue du Nord, « l’accueil diffus a surtout diffusé le problème ! ».

La Ligue du Nord envisage une sortie de l’Italie de l’UE

La Ligue du Nord, favorite des élections législatives du 4 mars, n’exclut pas une sortie de l’Italie de l’UE si Bruxelles refuse de renégocier d’ici deux ans ses règlements en matière de fiscalité et d’immigration.

Les épargnants en colère

Sur la place du Duomo, des militants du Mouvement 5 Étoile (M5S) installent des tréteaux. Le candidat local est venu parler des banques, le deuxième sujet sensible durant cette campagne. Le sauvetage en décembre 2015 de quatre banques italiennes par le gouvernement Renzi a fortement pénalisé 200 000 épargnants italiens. Une d’elles est la Carife, la Cassa di Risparmio di Ferrara.

Du jour au lendemain, « 32 000 épargnants ont tout perdu », explique Gian Pietro Zerbini, responsable des informations générales au quotidien local, la Nuova Ferrara. « Cela a frappé de manière transversale toute l’opinion publique ici, parce qu’il y avait des gens touchés dans de nombreuses familles ». « J’ai tout perdu en une nuit, 13 000 euros en actions et en obligations », raconte un retraité, Sergio Finessi, venu écouter le candidat du Mouvement 5 Étoiles. « Je vais voter pour eux, pour changer. Vu que les autres partis ont volé, même la Ligue ».

À Ferrare, la crise s’est fait durement sentir depuis dix ans. Désindustrialisation. Dénatalité (une naissance pour deux décès). Immigration. Le seuil de pauvreté, qui a longtemps été dans la fourchette basse à Ferrare, n’a cessé d’augmenter depuis 2008. Un résident sur dix est désormais en dessous de ce seuil. Un cocktail redoutable pour cette belle et élégante cité de 130 000 habitants. Dans la prospère Emilie-Romagne, où le chômage flirte avec les 5 %, la province de Ferrare (10,5 %) souffre. Ses usines ont été délocalisées. Ses foires agricoles n’attirent plus comme autrefois, victimes de l’effet aspirant de la métropole, Bologne, à 50 km. Seul le tourisme se maintient, grâce au patrimoine.

>> Lire la suite sur Ouest-France

Subscribe to our newsletters

Subscribe

Envie de savoir ce qu'il se passe ailleurs en Europe? Souscrivez maintenant à The Capitals.