Comment la France a contré l’ingérence russe dans la campagne présidentielle

Le président français Emmanuel Macron et le président russe Vladimir Poutine lors du forum économique de Saint-Pétersbourg, Russie, 25 mai 2018. [EPA-EFE/DMITRY LOVETSKY / POOL]

Après le référendum sur le Brexit et l’élection de Trump, la campagne française de 2017 a  aussi été touchée par l’interférence russe. Mais contrairement aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, la France a réussi à préserver son intégrité démocratique.

Quelques heures avant le début du silence électoral – période pendant laquelle aucun candidat ne peut plus s’exprimer – et à deux jours du deuxième tour des présidentielles, des dizaines de milliers d’emails de l’équipe de campagne d’Emmanuel Macron ont fuité. Relayés sur le forum américain 4Chan, il s’agit de notes de synthèse, de photos, de factures. Des documents officiels auxquels se mêlent également des faux.

Les médias pro-Russes s'engouffrent dans le tout sauf Macron

Très attentifs à la campagne présidentielle française, Russia Today et Sputniknews témoignent de l’inquiétude du Kremlin face à la popularité du candidat europhile. A la télé russe, un leader nationaliste a promis de « faire élire Marine Le Pen ».

Heather A. Conley, vice-présidente pour l’Europe, l’Eurasie et l’Arctique du Center for Strategic and International Studies (CSIS), considère que la France a su réagir de la manière la plus efficace pour contrer la tentative d’ingérence russe.

Des institutions fortes

Dans un premier temps, deux structures en particulier ont joué un rôle de garde-fou : la Commission nationale de contrôle de la campagne électorale en vue de l’élection présidentielle (CNCCEP) et l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI).

Selon Heather Conley, les institutions françaises ont davantage protégé l’intégrité de l’élection que les Etats-Unis : « Les élections sont gérées au niveau des Etats, avec supervision de l’Etat fédéral. La protection des infrastructures critiques (comme les systèmes électoraux) est assurée par le Département de la Sécurité intérieure, mais il doit coopérer avec les Etats et ces derniers ont des approches qui leur sont propres. » La France dispose quant à elle d’une centralisation de la surveillance.

Une fuite peu crédible

Ensuite, il faut reconnaître que le piratage des données s’est fait de manière brouillonne. Parmi les vrais documents ont été créés des faux emails, trop peu crédibles, voire risibles. L’équipe de campagne de Emmanuel Macron a réagi en dénonçant ce cafouillage sur les réseaux sociaux et en le tournant en ridicule.

« Heureusement pour l’équipe Macron, aucune information compromettante n’a émergée de ces emails, et cela a même participé à améliorer l’image de M. Macron. Il était le candidat irréprochable, contrairement à d’autres concurrents pour la présidentielle. »

Le timing de ces fuites n’a fait qu’accroître la suspicion de déstabilisation démocratique de la Russie à l’encontre de la France. Pour Heather Conley, « rendre publics ces emails seulement quelques heures avant la période de silence électoral était risqué ». Ils n’ont pas eu suffisamment le temps de se répandre de manière efficace et l’opinion publique pouvait plus facilement croire à un canular – impression renforcée par l’amateurisme dans la création des faux emails. De plus, le fait que des pays comme les Etats-Unis ou le Royaume-Uni aient été touchés précédemment a renforcé la méfiance française.

Le candidat Macron en ligne de mire

Pour faire face au risque de piratage, l’équipe Macron avait pourtant pris des précautions : privilégier WhatsApp à Telegram, qui est une application russe, pour communiquer des informations confidentielles et n’utiliser les emails que pour échanger des informations peu sensibles. Au-delà du candidat Macron, les Français de l’étranger n’ont pas pu bénéficier du vote électronique, afin de réduire les risques d’ingérence.

Mais pourquoi cette ingérence russe en Occident, surtout dans un processus démocratique aussi fondamental que des élections ? Et pourquoi Emmanuel Macron a-t-il été particulièrement ciblé en France, et pas d’autres candidats ?

« L’interventionnisme russe a pour but de semer la discorde en creusant les divisions sociétales et saper la confiance en la démocratie. Comme pendant la Guerre Froide, la Russie a utilisé ce genre de technique bien connue pour être sur un pied d’égalité avec les démocraties libérales. Si la Russie et l’Occident sont égaux, alors on ne peut pas critiquer leur conception d’Etat de droit ou droit de l’homme », affirme Heather Conley.

Pour autant, selon Boris Toucas, chercheur associé au CSIS et spécialiste de la Russie, ces pratiques ne sont pas dans l’intérêt russe : « Si la Russie pense pouvoir compenser son manque d’influence en Occident en essayant d’infiltrer des institutions démocratiques, elle se trompe. Cela ne peut que compliquer davantage ses relations avec l’Occident. »

Quant au candidat Macron comme cible principale de l’ingérence russe, le chercheur précise : « Ce qu’on appelle les ‘Macron Leaks’ n’ont jamais été formellement attribuées à la Russie, même si Emmanuel Macron a clairement accusé Russia Today et Sputnik d’avoir été des organes d’influence et de propagande pendant la campagne, lors d’une conférence de presse avec Vladimir Poutine à Versailles moins d’un mois après son élection. »

Ukraine, Russie, propagande: Macron veut imposer des lignes rouges à Poutine

Les présidents russe et français ont tenté de réchauffer leurs relations lors d’une rencontre à Versailles, durant laquelle le président français s’est montré intransigeant. Il a notamment fustigé les organes de propagande russes, Sputnik et Russia Today.

Emmanuel Macron, contrairement à la candidate Front National Marine Le Pen, plus ‘pro-Poutine’, demandait un « dialogue exigeant » avec Moscou et s’est montré en faveur d’un maintien des sanctions européennes concernant l’annexion de la Crimée.

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