Comment l’Italie est passée de pro-européenne à désenchantée

Luigi Di Maio, leader du Mouvement cinq étoiles et candidat au poste de Premier ministre, célèbre les résultats depuis le podio in Pomigliano d'Arco. Crédits: EPA

La victoire des partis eurosceptiques aux élections du dimanche 4 mars tranche dans un pays auparavant connu pour être très pro-européen.

Les effets du cataclysme électoral italien continuent de se faire sentir. Dimanche 4 mars, les Italiens ont plébiscité des forces eurosceptiques : le Mouvement cinq étoiles (M5S) arrive en tête des scores par parti avec 32 % des votes, tandis que La Ligue du Nord (extrême droite) a multiplié ses voix par 4 par rapport aux élections de 2013. Un coup dur pour l’Europe, d’autant plus que la population italienne a pendant longtemps été considérée comme l’une des plus pro-européennes du continent.

« Trois décennies plus tôt, les Italiens étaient très pro-européens, mais aujourd’hui ils sont parmi les plus « euromoroses » des nations de l’Union européenne », soulignent les chercheurs Daniel Debomy, Emmanuel Rivière et Arno Husson dans une analyse pour l’Institut Jacques Delors.

En 1991, 79 % des Italiens pensaient que l’appartenance de leur pays à l’Union était une bonne chose contre seulement 36% à l’automne 2017 (41% des répondants restant néanmoins indécis). Ce score est inférieur de 21 points à la moyenne européenne et l’Italie se place en troisième position des pays les moins favorables à l’Union, après Chypre et la République tchèque.

Emma Bonino met en garde contre l’euroscepticisme en Italie

L’ancienne commissaire européenne, l’Italienne Emma Bonino, revient sur le devant de la scène politique pour les élections du 4 mars avec la coalition +Europa et avec l’objectif d’éloigner « le danger » que représentent pour l’UE la droite et le Mouvement 5 étoiles. Un article d’Euroefe.

Une tendance qui remonte aux années 1990

Pour expliquer ce désenchantement, la crise migratoire et l’inefficacité européenne pour apporter une aide au pays sont souvent mises en avant dans le débat politique.

« L’Europe a laissé l’Italie se débrouiller toute seule face à un problème majeur qui concerne tout le continent », a dénoncé Pierre Musso, professeur à l’Université Rennes 2 lors d’une journée d’étude consacrée aux résultats organisée par le CERI (Centre de recherches internationales) le  7 mars.

« Il est clair que dans l’opinion [des Italiens], l’Union européenne (et à l’intérieur de celle-ci les États membres voisins) a montré une grande indifférence et un manque de solidarité à l’encontre de leur pays », affirment les auteurs de l’analyse publiée par l’Institut Jacques Delors.

Rome et Athènes fustigent «l’Europe à la carte» en matière de migration

Le Premier ministre grec, Alexis Tsipras, et le président du conseil italien, Paolo Gentiloni, ont rappelé aux chefs d’entreprise à Davos que la crise migratoire ne pouvait pas être résolue individuellement par les États.

Pour autant, certains chercheurs évoquent des racines plus profondes au mal-être européen de l’Italie. Marc Lazar, directeur du Centre d’histoire de Sciences Po et spécialiste du pays, identifie « trois décrochages » par lesquels les Italiens se seraient progressivement éloignés de l’Europe.

Le premier date des « années 90 [avec] l’application des critères de Maastricht, qui met fin au type de développement de l’économie et de la société italiennes basé sur l’amplification de la dette et du déficit publics ». Viennent ensuite « la crise économique et financière de 2007-2008 » et la crise migratoire dès 2013 avec les naufrages de bateaux de migrants sur les côtes de Lampedusa.

Incertitudes sur l’avenir italien en Europe

Pour l’heure, l’incertitude prédomine sur l’avenir européen du pays. Bien que les forces eurosceptiques soient arrivées en tête du scrutin, aucune n’a obtenu assez de voix pour disposer d’une majorité absolue et les tractations débuteront le 23 mars pour tenter de former une coalition gouvernementale.

La position européenne du futur gouvernement dépendra largement de ces négociations. Même dans le cas d’un gouvernement dirigé par un parti eurosceptique, les experts restent indécis sur les conséquences pour l’Europe.

Marco Tarchi, professeur à l’université de Florence, minimise les effets de l’arrivée potentielle au pouvoir de partis eurosceptiques. « Quel que soit le gouvernement » qui ressortira des négociations, « il ne devrait pas remettre en question l’adhésion de l’Italie à l’Union européenne ni même l’adhésion à la zone euro ». Pour l’expert, la principale conséquence pourrait être un gouvernement italien plus dur dans les négociations au niveau européen, prêt à relancer ces dernières « au lieu d’obéir simplement, systématiquement et sans discussion ».

Marc Lazar pointe de son côté le risque de marginalisation du pays, en particulier dans le cas d’une relance du moteur franco-allemand. « L’objectif de la politique italienne par rapport à l’Europe est d’essayer de rentrer dans ce moteur (…). Si elle se marginalise elle-même ou si elle est marginalisée par Paris et Berlin, cela ne pourra qu’entretenir le sentiment de frustration (…) d’une nation qui se sent abandonnée par les pays européens. »

Sur une note plus positive, Federico Santi, chercheur au sein du think tank Eurasia Group juge dans des propos rapportés par l’AFP que l’extrême-droite et le M5S pourraient modérer leur position une fois au pouvoir, dans l’optique de « prouver leur statut de partis gouvernementaux crédibles ».

L’euroscepticisme se fait discret dans la campagne électorale italienne

L’imminence des élections législatives en Italie, dimanche 4 mars, a pour effet d’adoucir le discours des partis les plus eurosceptiques. Un article d’Euroefe.

 

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