Débat au Parlement sur l’adhésion de la Turquie à l’UE

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La réponse du gouvernement turc aux manifestations du parc Gezi, qui ont divisé le pays au cours des trois dernières semaines, inquiétaient profondément les eurodéputés hier (12 juin). Certains législateurs se sont demandé si l’accélération des négociations d’adhésion à l’UE contribuerait au processus de démocratisation en Turquie. Un reportage d’EURACTIV Turquie.

 

 

 

Le vice-premier ministre turc, Bülent Ar?nç, a déclaré lundi qu'il s'attendait à ce que les plus grandes manifestations contre le gouvernement depuis des décennies touchent à leur fin. Il a laissé penser qu'une action radicale pourrait être prise pour chasser les manifestants.

« Toutes les mesures nécessaires contre l'anarchie et les activités illégales seront terminées d'ici ce week-end », a-t-il indiqué.

La forte résistance des manifestants mardi (11 juin), lors de la première intervention policière sur la place Taksim en une semaine, indique que les manifestations pourraient se poursuivre plus longtemps que prévu par le gouvernement (voir « Contexte »).

Le centre d'Istanbul s'est transformé en zone de carnaval bien barricadée. Les projets publics de réaménagement du parc Gezi ont d'abord donné lieu à une occupation pacifique locale, qui s'est ensuite transformée en manifestation nationale contre le gouvernement.

Lorsque la police antiémeute est revenue sur la place mardi matin (11 juin), les accrochages ont évolué en conflits à part entière quand la police a brusquement renvoyé tous les civils présents sur la place avec un degré de violence jamais vu depuis des jours.

Des dizaines d'avocats ont été brièvement détenus après avoir manifesté devant le palais de justice d'Istanbul, incitant des milliers de leurs collègues à protester mercredi à Istanbul et à Ankara.

« L'utilisation de canon à eau et de gaz lacrymogènes était intensive. Des scènes de violence ont également éclaté à Ankara et à Izmir. Les comptes rendus de blessures massives soulignent une nouvelle fois que ces tactiques policières sont très inquiétantes », a déclaré Catherine Ashton, la haute représentante de l'UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, lors d'un débat au Parlement européen mercredi (12 juin).

« Ce qui a commencé pacifiquement s'est transformé en violence », a déclaré l'eurodéputée néerlandaise Ria Oomen-Ruijten (Parti populaire européen), la rapporteure du Parlement sur la Turquie. Elle a également critiqué la manière dont le gouvernement gère la situation.

« Si le premier ministre [Recep Tayyip] Erdo?an avait été plus délicat, si le langage avait été plus délicat, et si la manière de gouverner ceux qui n'ont pas voté pour lui avait été plus délicate, cela n'aurait jamais eu lieu », a-t-elle indiqué.

« Pas un débat psychologique »

Le premier ministre turc est critiqué parce qu'il prend des décisions politiques sensibles sans consultation au préalable et qu'il riposte aux manifestations au lieu de chercher un compromis pacifique afin d'éviter une aggravation de la crise.

Une partie du débat au Parlement s'est donc concentrée sur M. Erdo?an lui-même.

Selon l'eurodéputée grecque Niki Tzavela (Groupe Europe libertés démocratie), étant donné qu'il est très difficile pour M. Erdo?an de faire marche arrière, l'UE devrait faire confiance au président Abdullah Gül. « Même s'il a signé la législation sur l'interdiction de l'alcool, il est le seul homme politique qui a cherché un compromis et une réconciliation », a-t-elle indiqué.

Le président Gül est un allié du premier ministre depuis des décennies. De fin 2002 à début 2013, il a brièvement occupé les fonctions de premier ministre intérimaire après la victoire du Parti pour la justice et le développement (AKP) lors des élections, lorsque l'interdiction d'activité politique de M. Erdo?an a été levée. Le président a approuvé lundi dernier une loi controversée sur les restrictions de vente d'alcool en Turquie, l'une des décisions hâtives du gouvernement qui a alimenté les manifestations.

L'eurodéputé Hannes Swoboda, le chef de file du Groupe des socialistes & démocrates (S&D), a qualifié la détermination du premier ministre turc dans la crise de « menace dangereuse ». Il a déclaré : « Oui, nous voulons de la Turquie [dans l'UE], mais la Turquie représentée aujourd'hui par M. Erdo?an ne peut avoir sa place en Europe. M. Erdo?an devrait changer pour changer la Turquie. »

L'eurodéputé Alexander Lambsdorff du groupe libéral ADLE n'était pas du même avis. « Nous n’assistons pas un débat psychologique. La question n'est pas de changer un homme ou non », a-t-il déclaré, en ajoutant que la culture politique en Turquie devait changer afin de permettre aux minorités de faire entendre leurs voix. Le pays n'est pas une « dictature de la majorité », a-t-il indiqué.

Accélérer le processus d'adhésion ?

Certains eurodéputés affirment que l'ouverture des chapitres 23 et 24 des négociations d'adhésion, qui couvrent l'appareil judiciaire et les droits fondamentaux, ainsi que la justice, la liberté et la sécurité, favoriserait le processus de démocratisation en Turquie.

Ankara a rejeté à maintes reprises les critiques de l'UE sur des thèmes tels que la liberté d'expression en indiquant que les chapitres concernés n'étaient pas ouverts aux négociations. En principe, ces deux chapitres sont les premiers ouverts lors de négociation d'adhésion, mais dans le cas de la Turquie, ils sont en réalité bloqués par Chypre. Comme l'a rapporté EURACTIV en février, la Turquie est frustrée de ne pas recevoir les critères de référence nécessaires pour ces chapitres depuis des années.

M. Swoboda a défendu l'ouverture de ces chapitres qui mettraient à l'épreuve la volonté du gouvernement turc à progresser dans ces domaines.

L'eurodéputée néerlandaise Emine Bozkurt (S&D) était du même avis. Elle a ajouté que même si le « programme constructif » couvrait ces questions, les évolutions récentes en Turquie n'étaient « pas aussi positives ».

La Commission européenne et la Turquie ont lancé un programme constructif l'année dernière afin de poursuivre les travaux techniques sur des chapitres qui ne peuvent être ouverts en raison d'un manque de consensus entre les 27 États membres de l'UE.

L'eurodéputé allemand Elmar Brok (Parti populaire européen), président de la commission des affaires étrangères du Parlement européen, a laissé penser qu'au lieu d'ouvrir de nouveaux chapitres, l'UE devrait aborder la Turquie d'une autre manière, en suivant entre autres l'exemple des relations avec la Norvège.

Depuis le lancement des négociations d'adhésion en 2005, la Turquie et n'a pas ouvert un seul chapitre ces trois dernières années. Les négociations sur le chapitre relatif à la politique régionale devaient commencer plus tard ce mois-ci, mais les complications dues aux évolutions récentes pourraient décevoir davantage Ankara.

Le commissaire européen en charge de l'élargissement, Štefan Füle, a déclaré au Parlement européen qu'il était déçu des blocages de l'UE.

« Comment cela se fait-il que le ministre de la justice en Turquie me demande tout le temps : "Où sont les rapports de criblage dans ce domaine que je peux utiliser pour les réformes ?"   Comment cela se fait-il qu'il me demande où sont les critères de référence pour l'ouverture et la fermeture des chapitres 23 et 24 ? », a-t-il demandé, en appelant à la résolution de l'impasse.

Recep Tayyip Erdo?an rencontre des militants

Le commissaire Füle s'est rendu à Istanbul la semaine dernière et a participé à une conférence sur les affaires européennes aux côtés de M. Erdo?an, après avoir rencontré les manifestants dans le parc Gezi. Il a déclaré au Parlement mercredi que les jeunes qu'il a rencontrés n'étaient pas les « vandales » que le premier ministre avait décrits auparavant.

Recep Tayyip Erdo?an a également rencontré mercredi soir un groupe de militants afin de discuter du parc Gezi. Le gouvernement a laissé entendre qu'il pourrait organiser un référendum sur la question. Les chefs de file de la manifestation ont cependant été écartés de la réunion et ont remis en doute la légitimité des personnes représentant le mouvement.

La résolution du Parlement européen sur les manifestations, qui sera mise aux voix mercredi, sera probablement mal accueillie par le premier ministre turc.

L'eurodéputé britannique Richard Howitt (S&D) s'est adressé directement à M. Erdo?an dans son discours et a déclaré : « S'il vous plaît, ne considérez pas nos critiques comme une forme de conspiration internationale contre vous. »

Le premier ministre turc était disposé à rejeter la faute sur les puissances étrangères au cours des dernières semaines.

Le chef de file de l'ADLE, Guy Verhofstadt, a fait part de sa déception au regard de la pusillanimité dont l'Union fait à nouveau preuve face aux violations flagrantes des droits fondamentaux dont se rend coupable la Turquie, soulignant qu'un pays candidat ne peut enfreindre des principes et des valeurs européennes.

« Ce qui se passe en Turquie s'apparente  à ce que John Stuart Mill appelait la tyrannie de la majorité.  Un système par lequel les décisions prises par la majorité empiètent et violent les droits des minorités ou des individus.  L'exemple des médias est éloquent puisque la Turquie est aujourd'hui la plus grande prison pour journalistes dans le monde, selon Reporters sans frontières. Elle est ainsi classée 154e, seulement trois positions au-dessus de la dernière dictature en Europe, la Biélorussie. »

Il a poursuivi : « Permettez-moi d'être clair.  Je ne conteste pas la légitimité démocratique du gouvernement élu en Turquie. Ce que je remets en question sont les phénomènes émergents de ce que j'appelle une démocrature. Mon groupe est un fervent partisan d'un choix européen pour la Turquie. Mais pas une Turquie qui fait fis (sic) des principes et des valeurs européennes. »

Des eurodéputés de gauche ont exprimé leur « solidarité totale » avec les manifestants de la place Taksim qui suscitent l'inspiration.

« La démocratie signifie qu'il faut écouter attentivement la population qui pourrait ne pas être d'accord avec nous. Il est plus qu'évident que le gouvernement turc ne sait pas ce que signifie le respect des opinions différentes », a déclaré l'eurodéputé chypriote Takis Hadjigeorgiou (GUE/GVN) lors du débat.

« Nous soutenons complètement les manifestants et nous demandons au gouvernement turc et aux forces de police de s'abstenir de tout acte de violence et de répression. Il ne peut pas y avoir de démocratie en Turquie sans accorder aux Turcs et aux Kurdes leurs libertés fondamentales. Il ne peut pas y avoir de démocratie en Turquie sans restaurer les droits fondamentaux des Chypriotes grecs et turcs. »

L'eurodéputé irlandais Paul Murphy (GUE/GVN) a déclaré à Catherine Ashton qu'il était « choqué » de son dernier communiqué de presse publié dimanche soir et dans lequel la haute représentante appelle au « besoin de modération de toutes parts ». « J'ai été personnellement témoin à Istanbul d'une violence massive et systématique, dont une utilisation considérable de gaz lacrymogènes et de canons à eau, de la part de la police turque contre les manifestants. Votre communiqué a été publié 24 heures avant que la police ne fasse brutalement irruption sur la place Taksim, la transformant en zone de guerre. Les manifestants que j'ai rencontrés à Istanbul étaient une source d'inspiration absolue : ils sont seulement coupables de demander leurs droits et leurs libertés. »

« Les 7 et 8 juin, j'étais sur la place Taksim et le degré de violence que j'ai vu était terrible », a déclaré Giorgios Toussas (GUE/GVN, Grèce). « Le gouvernement turc a attaqué des personnes ordinaires et des partis politiques. La violence policière et la répression des manifestants doivent cesser et les responsables des violences doivent rendre des comptes. »

Une occupation visant à s’opposer à la démolition du parc Gezi à Istanbul et à le remplacer par la réplique d'une caserne présente jusque dans les années 1940 a déclenché le week-end des 1er et 2 juin les manifestations antigouvernementales les plus violentes de ces dernières années en Turquie.

L'UE a exprimé ses préoccupations sur le recours à la force de la police alors que la protestation s'étend à d'autres villes.

La manifestation a commencé par un mouvement pacifique d'occupation en réaction à des projets de démolition d'un parc dans le cadre d'un réaménagement plus vaste de la place Taksim, dans le centre d'Istanbul. Elle s'est toutefois transformée en expression générale du mécontentement à l'égard du gouvernement.

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