Jacques Delors montre du doigt ceux qui veulent « tuer » l’Europe

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Jacques Delors, l'ancien président de la Commission européenne considéré comme l'un des pères de l'Europe, a déclaré hier (28 mars) que les dirigeants européens étaient en train de tuer l'Europe en remplaçant la méthode communautaire par des solutions intergouvernementales et le nationalisme avec la complicité des institutions de l'Union.

Jacques Delors, président de la Commission européenne de 1985 à 1994, a reproché au président du Conseil européen, Herman Van Rompuy, de ne pas défendre la méthode communautaire. Il a également accusé les leaders européens de détruire l'héritage des pères de l'Europe.

Il s'en est aussi pris à la Commission européenne et à son président, José Manuel Barroso, pour son manque d'initiative et pour avoir joué au « pompier pyromane » dans la crise de la zone euro.

Parmi les dirigeants nationaux, il a pointé du doigt le président français, Nicolas Sarkozy, et la chancelière allemande, Angela Merkel.

M. Delors a tenu ces propos au Parlement européen où il s'est exprimé en faveur d'une « Alternative Socialiste Européenne », ce qui reviendrait selon lui à une « offensive de la social-démocratie au sens large ».

Devant un public conquis, M. Delors a expliqué que le Conseil européen, qui rassemble les chefs d'Etat et de gouvernement de l'UE, était moralement responsable de la crise économique.

Jeux de pouvoir nationalistes

M. Delors a affirmé qu'au cours des dernières années, la méthode européenne avait été « travestie », marquant un retour vers le Congrès de Vienne de 1814-1815 et au « cynisme » des rapports de puissance nationalistes.  

« Si l'on fait ça, c'est qu'on veut tuer l'Europe, c'est qu'elle n'existe plus, qu'elle n'aurait même pas dû exister », a-t-il expliqué.

Il a brièvement fait référence à Nicolas Sarkozy qui, selon lui, tente de rassurer le peuple français en lui disant que l'intergouvernementalisme est la règle en Europe, « comme si l'Europe pouvait être une Europe française ».

Visant directement M. Van Rompuy, qui dirige discrètement les sommets européens depuis qu'il a pris ses fonctions il y a deux ans et demi, il a déclaré :

« Non, M. Van Rompuy, vous ne défendez pas la méthode communautaire […] La méthode communautaire, c'est la présence constante de l'intérêt européen. C'est la responsabilité de chaque commissaire, non pas d'être là parce que c'est bien d'être là et qu'on gagne bien sa vie, mais d'être toujours dans le souci de l'intérêt européen. »

Faisant allusion au fait que les dirigeants justifient souvent leurs décisions en affirmant qu'il s'agit de la seule solution en raison de la crise économique, il a affirmé :

« Attention a cette explication qui nous est donnée actuellement et qui a pour but de détruire complètement l'héritage des pères de l'Europe. C'est cela qui est en cause, sous prétexte de la nécessite ou de je ne sais quoi. »

M. Delors, qui s'est adressé aux membres du groupe des Socialistes et Démocrates du Parlement européen en les appelant ses « camarades », a déclaré que l'UE actuelle était le contraire de ce qu'il avait tenté de mettre sur pied dans les années 1980 et 1990. Le dialogue social et la méthode communautaire sont sur le déclin, a-t-il affirmé. La montée de l'individualisme et le recours à l'intergouvernementalisme promus par les conservateurs prennent le dessus.

Solidarité en berne

« J'ai le regret de dire aujourd'hui que le dialogue social est absent. Et pourquoi cela me contrarie ? Non pas parce que c'est le contraire de ce que j'ai essayé de faire, mais parce que le dialogue social est à côté du système parlementaire l'un des fondements de la démocratie », a-t-il expliqué.

M. Delors a déclaré que la principale cause de la crise était « l'excès de l'idéologie du financement » et la philosophie selon laquelle la valeur ajoutée est « l'augmentation du cours en bourse ».

Selon lui, les leaders de la zone euro sont moralement responsables de la crise et ils ont fait fi des propositions qu'il avait formulées en 1997 en sa qualité de président du groupe de réflexion Notre Europe en matière de coordination des politiques économiques.

Les dirigeants n'ont fait qu'ajouter le terme « croissance » à celui de « pacte de stabilité », a-t-il expliqué.

« Quelle absurdité, quelle folie, quelle irresponsabilité ! »

M. Delors a toutefois admis avoir commis une erreur en pensant que si le fédéralisme n'était pas possible, la coopération serait une alternative. Il a poursuivi en expliquant que le marché commun avec sa monnaie commune avait mené à une plus grande diversification de la productivité dans l'intérêt de l'Allemagne et au détriment des autres pays.

« L'Europe est bâtie sur la diversité. Doit-elle vivre sur cette diversité, ou doit-elle accepter une domination implicite de l'Allemagne, that is the question », a-t-il déclaré, rendant hommage à Shakespeare en anglais.

Coopération renforcée vs méthodes punitives

L'ancien président de la Commission a affirmé que les leaders européens n'avaient pas souhaité avoir recours à la méthode de coopération renforcée instaurée par le traité de Maastricht de 1992, grâce à laquelle plusieurs pays peuvent décider de collaborer plus étroitement dans certains domaines sans porter atteinte à la méthode communautaire.

« Quelles que soient les contestations sur Schengen, elles sont surtout sarkoziennes. Est-ce qu'il y aurait eu Schengen si quelques pays n'avaient pas essayé de le faire ? », a-t-il demandé, faisant référence au discours électoral du président français qui a appelé à un changement radical de la manière dont l'Union gère ses frontières communes.

« La zone euro devrait être une zone de coopération renforcée avec ses propres instruments, c'est ça qui nous a manqué », a-t-il précisé. Il a ajouté que des « instruments de transfert » étaient nécessaires, dans la mesure où la réévaluation /dévaluation n'était pas possible.

M. Delors a fustigé le traité sur le pacte budgétaire et l'a qualifié d'« usine à gaz ». Il a affirmé qu'il manquait de références à la croissance et qu'il ne précisait pas clairement les rôles de chacun.

L’ancien président de la Commission a expliqué qu'il avait essayé de comprendre le sens du pacte budgétaire, du paquet de six « et du reste » en les rassemblant sur un document de sept pages, mais qu'il n'était pas parvenu à les comprendre en substance.

Au lieu d'un processus décisionnel impliquant les 17 pays de la zone euro, il a plaidé en faveur d'une délégation de pouvoirs avec l'accent placé sur le fédéralisme.

« La question est aussi brutale que ça », a-t-il affirmé.

Il a plaidé en faveur de politiques sur la gouvernance de l'Europe et contre des règles punitives. Selon lui, tous les pays ne peuvent pas adopter le modèle allemand et l'UE est une « union de la diversité ».

Pompier pyromane

M. Delors a fustigé la Commission pour la manière dont elle a abordé les problèmes des pays en difficulté. Il a cité en exemple l'Espagne et son gouvernement de centre-droit pour lequel il a affirmé ne ressentir aucune sympathie ou antipathie.

« Le gouvernement espagnol a expliqué qu'il ne pouvait pas en faire davantage », a-t-il expliqué, faisant référence au regain du déficit budgétaire dans le pays. « Ils lui sont directement tombés dessus, au nom de quoi ? De la peur des marchés. Mais c'est le syndrome du pompier pyromane ! En disant ça, ils ont renforcé la panique sur les marchés. Où est passé le sens des responsabilités de ces personnes ? », s'est-il exclamé, ajoutant que les Etats-Unis et la Chine s'inquiétaient pour l'Europe en raison de sa manière de gérer la crise.

« Ca a été la cacophonie pendant trois ans. Où est la responsabilité de l'Europe ? Mais ils n'ont rien compris ! » a-t-il martelé, acclamé par son public.

M. Delors a affirmé que l'Europe avait laissé des territoires en proie à la pauvreté, y compris en France, et que la politique de cohésion était un échec. Il a insisté sur le fait que l'alternative serait d'avoir recours à des euro-obligations afin de mettre en place un marché financier pour l'euro.

« Les Eurobonds ce n'est pas la fantaisie du moment. Ce n'est pas pour venir sans condition au secours de la Grèce ou l'Irlande. Les Eurobonds sont le complément nécessaire à l'existence de l'euro et d'un marché financier », a-t-il affirmé.

M. Delors a expliqué que les marchés eux-mêmes réclamaient ces euro-obligations et que seul « l'entêtement de Mme Merkel, peut-être d'autres », empêchait la mise en oeuvre de ce projet. Il a précisé qu'il ne faisait que lire les journaux et qu'il n'était pas le confident de la chancelière allemande.

 

Le ministre belge des entreprises, Paul Magnette, un socialiste influent, s'est lui aussi exprimé lors de cet évènement. Il s'est rallié à l'avis de M. Delors et a critiqué la microgestion des politiques nationales par la Commission qui a prétexté vouloir faire respecter les règles de gouvernance économique.

M. Magnette a fustigé la Commission sur l'une des ses recommandations concernant le « paquet de six » relatif à la gouvernance économique, à savoir l'abandon de l'indexation automatique des salaires. Il a affirmé qu'il s'agissait là d'une grande réussite qui datait des années 1920 et que ce système introduit par les socialistes ne devait pas être abandonné.

M. Magnette a également affirmé qu'au lieu d'approuver un traité sur le pacte budgétaire, les dirigeants européens auraient dû adopter un texte juridiquement contraignant dans le cadre des objectifs 20/20/20 sur le CO2 en mettant en place de « réelles institutions » pour mener ce projet à terme.

Il a ajouté que son pays, la Belgique, n'avait pas les moyens financiers de revenir à la croissance et que ce n'était que via l'UE que cet objectif pourrait être atteint. Il a argué qu'une taxe sur les transactions financières (TTF), des euro-obligations et une Banque centrale européenne plus ambitieuse pourraient constituer des instruments efficaces pour le retour à la croissance. 

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