La colère agricole, au fur et à mesure qu’elle s’installe, marque le premier épisode de la campagne des élections européennes de juin, chaque parti voulant attirer le vote des agriculteurs.
Depuis une semaine, des manifestations d’agriculteurs secouent le pays et dominent l’agenda politique. Prix trop bas, concurrence déloyale avec les pays tiers, lourdeur administrative, rémunération trop basse — autant de revendications de la part d’une industrie à bout de souffle.
Des tensions qui ne cessent de monter en puissance, alors que le gouvernement s’apprête à présenter de nouvelles mesures vendredi matin (26 janvier).
« Vous cultivez la terre avec du savoir-faire, pas devant un écran », peut-on lire sur une des nombreuses banderoles accolées aux tracteurs qui bloquent autoroutes et entrées des villes.
Le monde agricole, en France mais également dans le reste de l’Union européenne, accuse les responsables politiques d’être déconnectés des réalités du monde rural, raison pour laquelle de nombreuses règlementations environnementales finissent par être impraticables sur le terrain au quotidien.
Assez pour lancer, beaucoup plus tôt que prévu, la campagne pour les élections européennes, alors que chaque force politique se démène pour réussir à devenir la porte-parole du malaise agricole.
« La campagne est lancée et il n’y a pas moyen de l’arrêter », glissait à Euractiv un cadre du parti présidentiel Renaissance, au risque qu’elle ne soit qu’un « “golden ticket” pour l’extrême droite ».
Patience et calme
Les organisations d’agriculteurs font pression sur le gouvernement français, demandant au Premier ministre nouvellement nommé, Gabriel Attal, de faire avancer les choses à Bruxelles, un mois avant le début du célèbre Salon International de l’Agriculture à Paris.
Le gouvernement marche sur des œufs. D’un côté, il a tout à perdre à tenir un discours critique de l’UE et du Pacte vert pour l’Europe (Green Deal), reniant ainsi une partie de son ADN politique – mais il est aussi contraint de répondre à la colère des agriculteurs par des mesures fortes de simplification des normes et d’accompagnement financier, sous peur de raviver le mouvement des Gilets jaunes.
« Il faut d’abord qu’on entende, collectivement, la colère qui s’exprime », a déclaré en début de semaine le ministre de l’Agriculture, Marc Fesneau cité par Le Monde.
M. Attal, quant à lui, prend le temps de rencontrer tous les syndicats. « Nous prendrons toutes les mesures utiles et nécessaires », a-t-il déclaré à l’Assemblée nationale mardi (23 janvier).
« Il faut entrer dans une phase constructive, pragmatique, rationnelle, et composer avec la période électorale qui arrive », expliquait Jérémy Decerle, eurodéputé Renaissance, à Euractiv.
« L’Europe de Macron »
Bien éloigné, dans les faits, de l’approche offensive de la droite et l’extrême droite.
Dans le Figaro, François-Xavier Bellamy, tête de liste du parti Les Républicains (LR), a critiqué le programme de « décroissance » de la Commission européenne, gangrené selon lui par des préoccupations environnementales au point de desservir la cause agricole.
Quant à Jordan Bardella, président du Rassemblement national (RN) et tête de liste aux européennes, il fustige « l’Europe de Macron », estimant que son rôle est celui d’un « lanceur d’alerte qui permet aux Français de savoir réellement ce qui se trame au sein de la Commission européenne ».
Il croit en une « convergence des colères », dont il veut être le porte-parole, alors que les pêcheurs rejoignent les cortèges.
Et peu importe que les affirmations de M. Bardella contre la politique européenne, en premier lieu la politique agricole commune, soient truffées de faits tronqués, voire complètement fausses : elles suffisent à renforcer ce sentiment de déconnexion entre la France rurale et les « eurocrates » qu’il dénonce.
L’extrême droite joue gros. Les données sur le vote agricole manquent, mais une étude publiée en 2022 faisait état d’un vote RN de l’ordre de 25 % chez les agriculteurs au premier tour de la présidentielle de 2022. Un soutien qui ne tient pas de l’évidence, mais doit aussi être vu à l’aune des 8 % que récoltait l’extrême droite en 2012.
C’est donc sans aucun doute que les droites conservatrices et radicales gagnent du terrain sur cette première bataille des européennes, précise Thierry Chopin, conseiller spécial auprès de l’Institut Jacques Delors, à Euractiv.
« L’extrême droite donne le ton du débat en se concentrant sur trois dimensions claires : socio-économique, dans un contexte d’appauvrissement des agriculteurs : politique, en renforçant le clivage urbain/rural et le discours anti-élite ; et identitaire, où l’agriculture est un marqueur culturel très fort », a-t-il déclaré.
Réforme complète de la PAC
Et dans ce discours politique qui penche à droite, la gauche peine à faire entendre sa voix.
« Nous avons été les seuls à nous exprimer contre l’accord commercial entre l’UE et la Nouvelle-Zélande », lance Manon Aubry, co-présidente du groupe de La Gauche au Parlement européen, à Euractiv. « C’est chiant d’avoir raison après, avec la force des choses ».
Elle veut une refonte complète de la PAC, la fin de tous les accords de libre-échange et des prix planchers. « Il y a une hypocrisie totale de la part de tous les partis politiques qui ont voté la PAC et soutenu l’agriculture intensive ».
Au Parlement européen, les écologistes partagent une même lecture des choses : il est grand temps que la politique agricole européenne fasse l’objet d’une réforme majeure, soulignait cette semaine Marie Toussaint, tête de liste pour les élections, qui veut mettre fin à l’« agro-industrie ».
Les Verts n’ont pas le vent en poupe : les derniers sondages montrent que leur popularité est en baisse. Les élections européennes, qui historiquement leur réussissent, devraient perdre des sièges au sortir du scrutin.
En fin de compte, dans un tel contexte politique, « la droitisation est un risque », affirme Laurent Warlouzet, chercheur spécialiste des questions européennes, à Euractiv, ajoutant qu’une sortie de crise nécessiterait avant toute chose de « rester nuancé et critique face à des accusations simplistes ».
Plus vite dit que fait.
[Édité par Anne-Sophie Gayet]





