L’ascension des Verts en Allemagne, opportunité et défi pour la France

Alors que son parti mène dans les intentions de vote en vue des élections fédérales au mois de septembre, Annalena Baerbock, la candidate des Verts à la chancellerie, pourrait se retrouver à la tête du gouvernement allemand avant la fin de l'année. [Henning Schacht/epa]

À moins de quatre mois des prochaines élections outre-Rhin, le bouleversement du paysage politique allemand semble plus que probable. En entretien avec EURACTIV, le spécialiste des relations franco-allemandes Éric-André Martin fait le point sur les changements à attendre et leur possible impact pour la France.

Les chiffres sont parlants : avec plus d’un quart des intentions de vote, les Verts allemands font la course en tête pour la chancellerie allemande, selon le site officiel dédié aux élections qui auront lieu en Allemagne au mois de septembre. Le parti écologiste devance actuellement la CDU (chrétiens-démocrates) de la chancelière sortante Angela Merkel de plus d’un point et passe loin devant les autres formations politiques.

Compte tenu de cette tendance, « il parait aujourd’hui difficilement imaginable de ne pas voir les Verts dans la future coalition au pouvoir », constate Éric-André Martin, secrétaire général du Comité d’études des relations franco-allemandes (Cerfa) à l’Institut français des relations internationales (IFRI).

L’opinion favorable que leur porte le grand public s’est déjà manifestée dans les élections régionales au Bade-Wurtemberg plus tôt cette année : les Verts y ont remporté un tiers des suffrages (32,6 %), contre seulement 24 % pour la CDU. Les électeurs ont ainsi reconduit, pour la troisième fois d’affilé, un Vert à la tête du Land. Sur les 16 Länder allemands, les Verts se retrouvent par ailleurs dans 11 gouvernements en tant que partenaires de coalition.

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« L’Allemagne est en train de s’orienter vers une transition »

Contrairement aux écologistes français, les Verts allemands ont « montré leur capacité d’exercer de la responsabilité », explique M. Martin. Alors que la CDU vit une « chute très importante » dans les sondages et « a du mal à se repositionner », le discours politique des Verts, « volontariste » et « responsable » à la fois, rassemble, selon l’expert du Cerfa.

S’il faudra évidemment attendre les résultats des élections en septembre et les discussions de coalition qui s’ensuivront, « on s’aperçoit que l’Allemagne est en train de s’orienter vers une transition », sur le plan politique bien sûr, mais aussi en matière d’économie et de politique étrangère, indique M. Martin. En tant que parti au pouvoir en Allemagne, « les Verts font accélérer le rythme et avancer le pays, de manière déterminée, sur la transition écologique de l’économie et de la société », précise-t-il.

Côté affaires étrangères, il faudra s’attendre à une « réorientation de la politique étrangère qui serait beaucoup plus démarquée vis-à-vis des régimes autoritaires, notamment la Chine et la Russie, avec plus d’accent mis sur les valeurs comme les droits de l’homme », explique le spécialiste. Sur la table, également : l’arrêt de Nord Stream 2, ce projet de gazoduc entre la Russie et l’Allemagne très controversé et auquel les Verts « devront renoncer » s’ils arrivent au pouvoir.

Les Verts allemands affichent en outre la volonté de se rapprocher des États-Unis de Joe Biden « pour conduire la transition écologique et mieux appuyer les valeurs partagées » avec l’Europe, selon l’expert.

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Autant de changements à anticiper et qui toucheront sans doute les relations avec la France et l’Union européenne : l’élection vraisemblable des Verts à la chancellerie allemande « aura un effet sur l’ensemble du débat européen et la façon dont la France voit sa marge de manouvre », selon Éric-André Martin.

Une Allemagne dirigée par les écologistes enverrait un signal fort à l’ensemble de l’UE, démontrant que la tendance verte se confirme en Europe. « Avoir un pays qui pousse vraiment sur la transition écologique donnerait une force motrice importante » à la Commission européenne – engagée depuis 2019 avec son Pacte vert – et pourrait faire « pencher la balance », estime le chercheur du Cerfa.

Pour la France, l’élection des Verts allemands serait une « opportunité qu’elle devrait saisir pour accélérer sa propre transition économique », affirme M. Martin. Si le parti écologiste allemand se montre « très volontariste » en matière d’investissements publics pour accompagner la transition écologique et devrait encourager le recours à l’emprunt, « les chaines de valeur vont se recomposer autour de ces nouveaux moyens », explique le chercheur. Une « course » à la transition écologique comme économique à laquelle la France devra « participer pleinement » pour ne pas se faire larguer.

Mais si la montée au pouvoir des Verts sera gage d’opportunités, elle risque aussi d’engendrer des conflits entre l’Allemagne et la France. « Il y a un potentiel de conflit dans la mesure où l’Allemagne s’engage sur un modèle très décarboné », avance M. Martin. La transition écologique voulue par les Verts allemands risque ainsi de faire monter les prix de l’énergie. Or, « les deux sociétés ne sont pas forcément prêtes à payer leur énergie plus chère dans la même mesure », avertit le spécialiste des relations franco-allemandes. La crise prolongée des « gilets jaunes » en aura amplement témoigné.

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Enfin, si la transition verte devrait s’inscrire amplement dans le programme politique allemand à partir de cet automne, quid de sa place au sein du paysage politique français à l’approche du scrutin présidentiel au printemps 2022 ?

Une chose est sûre : si les Verts allemands ont aujourd’hui atteint « la légitimité d’un parti de gouvernement », ce n’est pas du tout le cas pour les écologistes français, argue M. Martin. « Toujours entredéchirés », les Verts français sont à la traine dans les intentions de vote : le candidat écologiste potentiel Yannick Jadot (EELV), en recueille seulement 6 %, selon la dernière étude de Harris Interactive. Et si 16 % des Français disent avoir une opinion positive de M. Jadot, ils sont beaucoup plus nombreux à en avoir une opinion négative (46 %) voire aucune opinion du tout (36 %), preuve de sa faible notoriété, selon le dernier baromètre politique d’Ipsos-Le Point.

Ainsi, ce sont bien les autres partis politiques qui « essaient de se positionner » sur la question verte pour séduire les électeurs, selon M. Martin. A l’instar d’Emmanuel Macron, qui a déclaré que l’écologie était le « combat du siècle » – même si son projet de loi Climat et résilience est critiqué pour son manque d’ambition. Ou encore de sa principale adversaire Marine Le Pen (RN), ancienne climatosceptique, qui a annoncé sur BFMTV vouloir inclure un volet écologique à son projet présidentiel en mars dernier – quoique sous un angle « protectionniste et identitaire », selon la chaîne de télévision.

Alors qu’ « à l’heure actuelle, aucun autre candidat n’apparaît en capacité de concurrencer » Emmanuel Macron et Marine Le Pen, à 26 % des intentions de vote tous les deux, d’après Harris Interactive, la question de la transition écologique en France dépendra donc très probablement des ambitions concrètes de LREM et du RN – et de la réponse que ces deux partis apporteront aux élections en Allemagne.

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