Le Premier ministre Gabriel Attal met en garde depuis une semaine contre les risques d’un « Frexit » si le Rassemblement national (RN) l’emporte lors des élections européennes, faisant du Brexit l’exemple à ne pas suivre.
« Qui étaient les premiers soutiens du Brexit ? Qui a baptisé dans les villes qu’il dirige des rues « Rue du Brexit » ? Qui s’est affiché ouvertement avec le leader du camp du Brexit ? C’est le Rassemblement National ! », a fustigé le Premier ministre lors de son discours de politique générale la semaine dernière.
Le RN ne cesse de dominer dans les sondages, à quatre mois des élections européennes. Mais déjà Gabriel Attal bat le fer contre son adversaire Jordan Bardella – et prend depuis peu le Brexit comme l’exemple concret de ce que la France deviendrait avec l’extrême droite à sa tête.
« [O]n ne peut pas vouloir sortir de l’Europe, sauf à avoir d’autres intérêts, sauf à servir un autre pays, une autre puissance », a encore affirmé le trentenaire lors de son discours, dans une allusion à peine voilée aux liens sulfureux que le RN entretient depuis de nombreuses années avec le Kremlin.
« Sortis de la servitude »
Le RN et son ancienne présidente Marine Le Pen – maintenant aux manettes du groupe parlementaire à l’Assemblée nationale – n’ont jamais caché leur enthousiasme pour le Brexit.
Dès la publication des résultats du référendum en juin 2016, Mme Le Pen s’était félicitée que les Britanniques soient « sortis de la servitude » et s’engageait à organiser un référendum pour sortir la France de l’UE si elle était élue présidente de la République en 2017.
Mal lui en a pris : l’idée d’un référendum a fait paniquer jusqu’à son électorat le plus fidèle et la mesure a dû être abandonnée tout de go.
« [L]a question se pose de savoir où se situe le RN, qui a renoncé à son opposition à l’euro qui inquiétait l’opinion, mais qui défend en même temps un souverainisme juridique susceptible de conduire à un Frexit de fait », souligne Thierry Chopin, conseiller spécial à l’Institut Jacques Delors, dans une tribune au Monde paru lundi (5 février).
Ce « souverainisme juridique » est particulièrement frappant en ce qui concerne les questions migratoires, alors que les cadres du RN appellent à l’unisson à la tenue d’un référendum – qui aurait comme objectif de sortir la France des obligations européennes en la matière.
Les questions migratoires « découle[nt] de la primauté du droit européen sur le droit français », précise le programme de Mme Le Pen pour la présidentielle de 2022. De fait, selon la logique du RN, les instances juridiques françaises « l’interprètent, toujours dans un sens interdisant la maîtrise de l’immigration ».
Le parti fait aussi porter la responsabilité de ce prétendu laxisme migratoire à la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) – un argument qui a fait mouche chez les responsables pro-Brexit britanniques, qui veulent se séparer de la CEDH, dont ils dépendent encore, afin de revoir leur système d’immigration de fond en comble.
Quant à Éric Zemmour, patron de Reconquête !, il ne fait pas mystère de son admiration pour le Brexit et ses principaux architectes, en premier chef l’ancien président du UK Independence Party (Ukip) Nigel Farage, que M. Zemmour rencontrait encore la semaine dernière à Londres.
La « ligne Viktor Orbán »
Et peu importe que le Brexit se résume, à bien des égards et selon une large majorité des observateurs, à une catastrophe économique et politique pour le Royaume-Uni.
« Toute personne s’intéressant un tant soit peu aux questions économiques ne peut nier un effet négatif du Brexit sur l’économie britannique », analyse John Springford pour Euractiv.
Cet économiste, associé au Centre for European Reform (CER), un think tank reconnu sur les affaires européennes, en veut pour preuve la dévaluation de la livre presque instantanée après le référendum, un PIB en perte de vitesse dès 2017, un recul de l’immigration intra-européenne à partir de 2018, et le coût des importations de l’UE vers le Royaume-Uni en hausse lorsque l’île sort du marché unique en 2019.
Une étude récente de l’université d’Aston, en Angleterre, a révélé en outre que 42 % des produits britanniques exportés vers l’Union européenne avant janvier 2021 ne l’étaient plus 15 mois après.
Quant au politique, la moitié des Britanniques estime que le Brexit a eu un impact négatif sur le Royaume-Uni en général, contre un quart qui en a une lecture positive, publiait The Guardian fin décembre.
Opinium, un institut de sondage, estime quant à lui que 55 % des Britanniques regrettent la sortie du Royaume-Uni de l’UE, contre 33 % qui y sont encore favorables. En février 2020, les courbes se touchaient, à environ 43 %.
Face à l’évidence, il est peu probable que le RN sorte radicalement de l’UE comme ont pu le faire nos voisins outre-Manche, explique M. Springford.
Selon lui, le parti d’extrême droite devrait plutôt rester fidèle à la « ‘ligne Viktor Orbán’ : rester dans l’UE parce qu’en sortir porte un coût trop important, tout en intensifiant les batailles contre le droit européen et en paralysant le processus de décision supranational ».
Assez pour faire dire à Valérie Hayer, eurodéputée Renaissance et présidente du groupe Renew au Parlement européen que les risques d’un « Frexit » pointent encore à l’horizon.
« Voilà à quoi mènent les mensonges populistes », martèle-t-elle auprès d’Euractiv : le Brexit serait le parfait exemple de « ce que c’est de sortir de l’Union européenne, ou de vouloir affaiblir le projet européen ».
Avec l’espoir, faible mais persistent, qu’un tel discours puisse convaincre quelques indécis de voter pour Renaissance plutôt que le RN.




