Le « Made in France », peu efficace et anti-européen

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Les candidats à l’élection présidentielle veulent inciter les consommateurs à acheter français pour pallier les pertes d’emplois dans l’industrie. Mais la mesure peut s’avérer contre-productive et n’est guère conciliable avec l’esprit de la construction européenne.

La France a perdu 500 000 emplois dans l’industrie entre 2000 et 2007. La tendance est générale en Europe et l’Hexagone n’est pas le seul pays à être régulièrement confronté à des fermetures d’usine. Mais en temps de campagne électorale, les candidats français à l’élection présidentielle ne peuvent pas rester passifs face à une évolution pourtant jugée inéluctable par un grand nombre d’économistes.

L’éventail des mesures proposées est large. Aux extrêmes de l’échiquier politique, le mot d’ordre est la fermeture des frontières. D’autres, plus modérés, souhaitent soutenir les entreprises qui produisent en France, pour qu’elles souffrent moins des effets de la mondialisation.

Le candidat du Modem François Bayrou, et bien d’autres responsables politiques, veulent indiquer clairement le lieu de fabrication sur chaque produit et espèrent pouvoir compter sur le « patriotisme économique » des Français.

Dans cette optique, le candidat centriste prône la création d’un label indépendant « produit en France ». D’autres représentants des candidats, réunis pour un débat organisé par l’association « Pro France », sur le produire en France à Paris mardi 3 avril, se sont exprimés en faveur de cette mesure.

Idée simple

L’idée est simple. Face aux choix entre plusieurs produits, certains fabriqués hors de l’Hexagone, peu chers et peut-être de moindre qualité, et d’autres sortis d’une usine française, probablement plus cher et peut-être de meilleure qualité, le consommateur devrait faire jouer la « préférence nationale ». La demande des produits fabriqués en France augmenterait, et l’emploi industriel serait préservé.

Mais la réalité est bien plus complexe. Si les consommateurs français achètent davantage de produits français, plus chers, ils réduiront dans le même temps leur consommation d’autres biens, met en garde Sarah Guillou, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). « Et parmi les produits qu’ils n’achètent plus, il peut bien y avoir des produits français », explique-t-elle. Dans une pareille configuration, l’effet sur l’emploi en France est au mieux incertain, au pire négatif.

Il existe un autre contre-argument de poids. Le label « produit en France » a peut-être la vertu d’inciter les entreprises à relocaliser une partie de leur production en France. Mais les produits risqueraient de devenir plus chers et moins porteurs sur les marchés étrangers.

« Miroir aux alouettes »

L’Allemagne a perdu moins d’emplois dans l’industrie que la France. Les entreprises ont pu préserver leur compétitivité sur les marchés internationaux, du fait notamment de la délocalisation d’une partie de la fabrication dans les pays limitrophes de l’Europe de l’Est, rappel l’économiste de l’OFCE. Rien ne prouve, que le fait de fabriquer plus dans l’Hexagone sauvera, à moyen terme, des emplois. « L’argument économique n’est absolument pas démontré », estime Sarah Guillou. Pour elle, l’idée du label « produire en France » n’est rien de plus qu’un « miroir aux alouettes ».

Inciter les consommateurs à acheter national se heurtera aussi à des obstacles européens. « C’est une vraie mesure antieuropéenne. Si tout le monde s’inscrit dans cette logique, on nie complètement le principe du marché unique », rappelle Sarah Guillou.

Libre circulation des marchandises

Les traités européens interdisent, de manière générale, toute entrave au libre échange dans le marché intérieur. Un État qui rendrait obligatoire la mention « made in France » ou « made in Germany » se mettrait en porte-à-faux avec les règles européenens.

Des exceptions existent en matière agricole, où l’UE se montre plus flexible. Sous certaines conditions, et sous l’œil critique de la Commission, les pays européens peuvent autoriser l’utilisation « les indications géographiques » ou les « appellations d’origine contrôlée ». Mais pour être recevable, il doit y avoir un lien entre l’origine géographique, la qualité et la réputation du produit.  

La Cour de justice de l’Union européenne a ainsi rejeté en 2002 le label « qualité de marque du terroir allemand », soutenu par Berlin pour inciter les consommateurs à acheter des produits agricoles nationaux. Selon les juges du Luxembourg, ce « message publicitaire » nuit aux autres producteurs européens. L’Allemagne a donc été contrainte de permettre aux fabricants étrangers de pouvoir l’utiliser.

Non seulement les adeptes du « produit en France » devront prouver les effets positifs sur l’emploi, mais ils feront également face à une levée de boucliers en Europe. Le maire de Nice, Christian Estrosi (UMP), l’a lui-même admis : « La seule chose qui puisse nous permettre de faire un label origine, c’est d’avoir un feu vert de l’Union européenne. »

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