Ursula von der Leyen s’est officiellement portée candidate pour un second mandat de cinq ans à la tête de la Commission européenne. Si elle devait être choisie, elle devra s’adonner à un véritable exercice d’équilibriste pour maintenir l’unité de l’Union européenne et garder l’extrême droite à distance.
Mettant fin à des mois de spéculation, Ursula von der Leyen a annoncé lundi (19 février) aux membres de son parti, l’Union chrétienne-démocrate d’Allemagne (CDU), qu’elle briguerait un second mandat à la tête de la Commission européenne.
« Nous devons nous défendre contre les divisions internes et externes. Je suis sûre que nous avons la force de le faire, et c’est la tâche que je me suis fixée », a déclaré Mme von der Leyen à Berlin, s’engageant à défendre l’Union européenne contre les forces qui cherchent à la diviser.
Sa candidature doit encore être approuvée par le Parti populaire européen (PPE), auquel appartient la CDU, lors d’une réunion à Bucarest le mois prochain.
La cheffe de l’exécutif de l’UE se positionne d’emblée comme la candidate la plus pressentie pour reprendre son propre poste, car le PPE devrait être le groupe qui remporte le plus grand nombre de sièges au Parlement européen lors des élections de juin, à l’issue desquelles le groupe ayant obtenu le plus grand nombre de voix aura le droit de nommer le prochain président ou la prochaine présidente de la Commission.
Malgré un soutien important, tout n’est pas gagné
Afin d’être reconduite à la tête de l’exécutif européen, l’Allemande devra aussi obtenir le soutien du plus grand nombre possible de dirigeants de l’UE.
Hormis le Premier ministre hongrois Viktor Orbán, aucun des 27 dirigeants de l’UE ne devrait s’opposer à sa candidature.
Certains ont déjà appuyé sa candidature, et presque tous les autres l’apprécient, la respectent ou comptent sur ses compétences pour tenir ses engagements, en particulier en période de crise.
Le Premier ministre finlandais Petteri Orpo, le Suédois Ulf Kristersson, la Lettone Evika Siliņa et la Première ministre lituanienne Ingrida Šimonytė ont déjà déclaré qu’ils soutiendraient Mme von der Leyen.
Même des dirigeants progressistes, comme le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez (Parti socialiste-ouvrier espagnol, Socialistes et Démocrates européens), ont déclaré appuyer sa candidature.
Ursula von der Leyen se retrouve face au défi de devoir satisfaire la plupart des dirigeants du bloc au cours des prochains mois, car ces derniers ne manqueront pas de formuler des demandes pour s’assurer que leurs intérêts — et ceux des acteurs clés — seront représentés durant la prochaine législature.
La présidente de la Commission, qui a été ministre dans les quatre cabinets de l’ancienne chancelière allemande Angela Merkel, est devenue la première femme à diriger l’exécutif européen en 2019.
À certains égards, sa candidature à un second mandat ressemble à l’approche de Mme Merkel, qui avait utilisé l’argument « Sie kennen mich » (« Vous me connaissez ») pour sa campagne en 2013. Mme von der Leyen espère en effet convaincre les dirigeants que ces derniers la connaissent et qu’ils ont pu résoudre des crises ensemble.
Cependant, le style de gouvernance de Mme von der Leyen, jugé trop audacieux par certains et souvent décrié par ceux qui travaillent au Berlaymont, a créé des tensions avec certains dirigeants de l’UE s’inquiétant de voir un exécutif ambitieux aller trop loin.
En octobre dernier par exemple, lors d’une visite à Tel-Aviv, la présidente de la Commission a soutenu le droit d’Israël à se défendre contre le Hamas, sans insister sur le fait que toute réponse militaire devait être conforme au droit international. Une position qui avait été vivement critiquée au sein de l’Union.
Tout au long de son mandat, Mme von der Leyen a considérablement accru les compétences et les ambitions de l’Union.
Son premier mandat aura abouti à un programme plus solide, façonné par la pandémie de Covid, le Brexit, une nouvelle guerre sur le continent européen, et l’unité politique sans précédent dont ont fait preuve les États membres pour soutenir l’Ukraine jusqu’à présent.
Avec la Commission von der Leyen, l’UE s’est engagée dans des transitions majeures : vers une économie verte et numérique, une refonte de la sécurité et de la défense du bloc, et un renforcement de sa souveraineté économique.
Nombre des initiatives de l’UE sous sa présidence auraient été impensables auparavant, qu’il s’agisse de l’achat conjoint de vaccins ou du financement des livraisons d’armes à Kiev, un sujet encore tabou il y a peu.
Une unité menacée
À un moment décisif pour l’Europe, potentiellement le plus significatif des 50 dernières années, cette unité durement acquise pourrait se heurter à la montée de l’extrême droite.
Compte tenu de l’évolution du paysage politique, un second mandat de Mme von der Leyen constituerait un gage de stabilité, d’autant plus nécessaire que les valeurs européennes fondamentales sont menacées tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’Union.
Les dirigeants de l’UE auront sans aucun doute ceci à l’esprit en appuyant ou rejetant sa candidature, mais le défi le plus important pour elle pourrait bien être la nouvelle composition du Parlement européen.
Mme von der Leyen devra en effet rallier la majorité des eurodéputés du prochain Parlement pour décrocher son second mandat.
Selon les derniers sondages, les partis d’extrême droite et anti-immigration de toute l’Europe remporteront plus de sièges lors des élections européennes de juin qu’en 2019, ce qui fera pencher la balance à droite.
Le nombre d’eurodéputés favorables à l’ancien président américain Donald Trump — qui pourrait être réélu en novembre et en revenir au « America-first » (« l’Amérique d’abord ») — risque donc d’augmenter.
Le principal défi auquel Mme von der Leyen devra faire face après sa réélection sera donc de veiller à ce que les Vingt-Sept restent unis alors que le bloc entre dans une période d’incertitude géopolitique.
Il est peu probable qu’elle puisse compter sur l’appui de Viktor Orbán, les relations entre Bruxelles et Budapest ayant été semées d’embuches au cours de son mandat.
M. Orbán, dont le gouvernement tente de débloquer les milliards d’euros de fonds européens suspendus par Bruxelles en raison des politiques du Fidesz, a récemment déclaré que la Hongrie « doit dire non au modèle européen actuel construit à Bruxelles ».
Les relations de Ursula von der Leyen avec la Première ministre italienne, Giorgia Meloni, pourraient être déterminantes pour sa réélection.
Mme Meloni, forte d’une rhétorique anti-immigration inébranlable, s’est imposée comme une figure de poids inattendue au sein de l’Union européenne et a démenti les critiques qui craignaient l’arrivée d’un gouvernement d’extrême droite dans la troisième économie de l’Union européenne.
Que ce soit à Lampedusa, dans la ville de Forlì (nord-est) après des inondations catastrophiques, ou à Rome pour le lancement d’un nouveau plan de développement pour l’Afrique, Mme von der Leyen a beaucoup courtisé l’Italie. Accorder plus d’importance à la sécurité intérieure et à l’immigration irrégulière pourrait contribuer à parachever cette démarche.
Les déplacements de Mme von der Leyen lui ont permis de développer ses relations avec Giorgia Meloni, qui est passé du statut d’opposante farouche à l’Union européenne à celui de conservatrice modérée.
Les dernières projections électorales prévoient une montée des partis de droite dans l’UE, et Mme von der Leyen voit en la Première ministre italienne une alliée solide dans sa tentative de réélection, son parti Frères d’Italie (Fratelli d’Italia) étant un membre influent du groupe de droite des Conservateurs et Réformistes européens (CRE).
Mme Meloni pourrait encourager ses alliés à troquer leurs slogans eurosceptiques contre la mise en œuvre de politiques de droite dans l’ensemble de l’Union.
Économie de guerre
Le deuxième mandat de Mme Von der Leyen débuterait à un moment où l’Union européenne cherche à renforcer sa sécurité face à la Russie, qui mène une guerre dangereusement proche de ses frontières.
Face à l’invasion russe en Ukraine, l’UE a dû user de sa diplomatie et prendre de nombreuses décisions sans précédent. La rapidité avec laquelle l’Union a réagi et l’unité dont elle a fait preuve constituent probablement le plus grand héritage de Mme von der Leyen.
Alors que beaucoup s’attendaient à une certaine lassitude des États membres face au coût de la guerre, l’engagement européen en faveur de Kiev est resté jusqu’à présent indéfectible.
Néanmoins, les États membres sont de plus en plus conscients du fardeau que l’adhésion de l’Ukraine à l’UE — et les candidatures d’autres pays, y compris ceux des Balkans occidentaux — ferait peser sur l’Union.
Ces adhésions pourraient transformer l’UE et elles nécessitent de profondes réformes du processus décisionnel et de la politique budgétaire de l’UE.
Expliquer ces réalités aux citoyens européens et aux gouvernements nationaux pourrait constituer un défi majeur du prochain mandat de la présidente de la Commission.
En outre, si sa réélection coïncide avec celle de Donald Trump, qui a laissé entendre que les États-Unis pourraient ne pas venir en aide aux alliés de l’OTAN qui ne consacrent pas assez de leur budget à la défense, Mme von der Leyen devra tenir sa promesse de construire une « Europe forte ».
Se déclarant elle-même « transatlantiste convaincue », Mme von der Leyen a noué de « très bonnes » relations avec l’actuel président américain, Joe Biden.
D’autant plus que l’Union européenne évolue lentement mais sûrement vers une logique d’« économie de guerre ». Le mot d’ordre sera en effet « dépenser plus, dépenser mieux, dépenser européen ».
L’Union devra accroître ses ressources en augmentant les dépenses consacrées à la production de matériel de défense et en veillant à ce que ce matériel soit fabriqué en Europe, de sorte que les milliards d’euros versés par les contribuables aillent à des entreprises qui créent des emplois sur le continent.
Le renforcement des capacités de production d’armements, l’autonomie et la préférence communautaire sont tous trois des éléments clés de la vision que le président français Emmanuel Macron a de l’avenir de l’Europe.
Mme von der Leyen a également fait part de son intention de créer un poste de « commissaire européen à la Défense » si elle était réélue.
« Je pense qu’il est très important pour les pays d’Europe centrale et orientale d’avoir de bons portefeuilles, et c’est un bon portefeuille », a-t-elle déclaré lors de la conférence de Munich sur la sécurité ce week-end.
Cette décision a été jugée intelligente, car elle répondait aux attentes des dirigeants des pays d’Europe centrale et de l’Est qui n’étaient peut-être pas encore totalement persuadés de l’engagement de la commissaire dans leur région.
L’héritage du Green Deal
Sous la Commission von der Leyen I, le Pacte vert pour l’Europe (Green Deal) et une stratégie ambitieuse, bien que controversée, de réduction des émissions de gaz à effet de serre ont été adoptés par les principaux partis politiques.
Mais une montée de l’extrême droite aux élections européennes pourrait freiner la transition écologique de l’UE, qui avait été l’une des priorités de la commissaire allemande lors de son premier mandat.
Comme pour la question de l’immigration, la politique climatique risque d’être affectée par un virage à droite des partis de centre droit.
En effet, la prochaine Commission européenne pourrait bien avoir du mal à mettre en œuvre de nouvelles mesures en faveur de la protection de l’environnement.
Ces derniers mois, les politiques environnementales de Mme von der Leyen ont été la cible de critiques de la part de sa propre famille conservatrice, qui cherche à mettre un frein au Green Deal, estimant qu’il impose un fardeau bureaucratique et un coût excessifs à l’industrie et à l’agriculture.
Lors d’un éventuel second mandat, Mme von der Leyen pourrait voir ses priorités changer, en accordant davantage de concessions aux agriculteurs européens, par exemple. Il sera important pour elle de trouver un équilibre entre les gagnants et les perdants de la transition écologique.
[Édité par Anne-Sophie Gayet]





