S’il existait encore un espoir d’une union de la gauche avant les élections européennes, il s’est anéanti au vu des lectures radicalement divergentes que portent d’un côté les Insoumis et les Communistes, de l’autre les Écologistes et les socialistes, sur la guerre en Ukraine.
La saison des congrès politiques à l’aune des Européennes commence à peine que déjà une évidence s’impose : la gauche française ne parle pas la même langue sur la question de l’Ukraine, tant sur les actions immédiates à prendre pour arrêter le conflit que sur l’adhésion du pays à l’UE.
Le débat parlementaire la semaine dernière sur la situation en Ukraine et l’accord bilatéral de sécurité qu’ont signé Paris et Kiev fin février a mis en exergue les profondes divergences qui subsistent entre les partis de gauche.
La convention de La France insoumise (LFI) samedi (16 mars), durant laquelle Jean-Luc Mélenchon a incité Ukrainiens et Russes à s’asseoir à la table des négociations, n’a fait que renforcer l’écart qui existe avec la liste sociale-démocrate menée par Raphaël Glucksmann.
Espoirs de la NUPES
Ni LFI et les Communistes d’un côté, ni les sociaux-démocrates de l’autre, ont jamais abordé la question de l’Ukraine de la même manière, et ce avant même le début de la guerre.
Malgré cela, un espoir subsistait que tous les partis de gauche puissent, au sein de l’alliance de la Nupes, aller au-delà de leurs divergences et créer un programme commun pour 2024, avec en ligne de mire les présidentielles de 2027.
Mais presque deux ans après les élections législatives de 2022, il ne reste plus grand-chose de la Nupes. En octobre dernier, les socialistes ont suspendu leur participation, après le refus de LFI de qualifier le Hamas de groupe terroriste.
Les déclarations du président Emmanuel Macron le mois dernier, annonçant qu’un envoi de troupes au sol n’était plus exclu – des propos maintenus et répétés à plusieurs reprises depuis – n’ont pas manqué de remettre la question ukrainienne sur le devant de la scène, et avec elle les profondes divisions de la gauche.
Se battre ou négocier ?
« Le débat se recomplique aujourd’hui, et les tensions reviennent », note Philippe Marlière, professeur de sciences politiques au University College London (UCL), pour Euractiv.
Pour LFI, il n’y a pas d’autre solution à la guerre qu’un cessez-le-feu immédiat. « Il ne peut y avoir d’autre issue que celle où il n’y a ni vainqueur ni vaincu », a martelé M. Mélenchon samedi, appelant à une paix « qui donne à chacune des deux parties des garanties mutuelles », sous l’égide de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE).
Toute autre option reviendrait à créer une « guerre généralisée », a affirmé Arnaud Le Gall, député LFI et fer de lance sur les sujets internationaux, à Euractiv.
Le renforcement des capacités de production d’armes et de munition dans l’UE serait donc un casus belli sans précédent – alors que les États membres étudient l’envoi de missiles de moyenne et longue portée, et que l’Ukraine souffre d’un manque critique d’obus.
Dans cet esprit, les députés Insoumis et les Communistes ont rejeté la stratégie française vis-à-vis du soutien à l’Ukraine, accusant le gouvernement de faire preuve de « bellicisme ».
On ne pourrait imaginer positionnement plus à l’opposé de celui que préconise quant à elle la gauche sociale-démocrate.
Si M. Glucksmann se dit clairement contre l’envoi de troupes au sol, il soutient un réarmement massif de l’armée ukrainienne. « Les opposants au soutien à l’Ukraine confondent pacifisme et soumission aux tyrans. Ils pensent que la paix s’obtient en cédant à la tyrannie, [mais] c’est en restant ferme que l’on contribue à la paix », déclarait le candidat sur RTL la semaine dernière.
L’eurodéputé, auteur d’un rapport parlementaire sur les ingérences étrangères dans l’UE, estime que la Russie doit « perdre », et soutient sans équivoque un financement accru pour Kiev, ainsi que la livraison de nouvelles armes et munitions.
« Vladimir Poutine ne veut pas la paix, nous ferions mieux de l’accepter », expliquait il y a peu Aurore Lalucq, eurodéputée et coprésidente du parti Place publique (PP) de M. Glucksmann, lors d’un échange avec Euractiv.
Espérer négocier avec M. Poutine n’est hélas qu’un vœu pieux, ajoutait-elle : « C’est ce qui nous empêche d’avoir tout rapprochement d’ordre politique ou philosophique [avec LFI et les communistes] ».
Question d’internationalisme
Les désaccords entre partis de gauche ne se limitent pas à la réponse immédiate que la France doit porter sur le conflit en Ukraine : ils sont tout aussi profonds sur le long terme, et l’intégration du pays de l’Est au bloc européen.
Pour LFI, toute adhésion de l’Ukraine ne se fera pas sans « sans harmonisation fiscale, sociale et environnementale », a souligné Manon Aubry, eurodéputée et tête de liste LFI, samedi.
L’enjeu est avant tout économique : l’arrivée de l’Ukraine tirerait les salaires vers le bas et encouragerait l’industrie basée en France à se délocaliser plus à l’est, selon le parti. Cela est hors de question pour l’ancien Front de Gauche, alors que la crise agricole qui secoue le continent depuis janvier a mis en exergue l’effet de l’arrivée du grain ukrainien en Europe, qui a tiré les prix vers le bas.
« C’était au nom de la solidarité, des valeurs, que les dirigeants ont ouvert l’Union européenne à la Pologne, la Hongrie, la Roumanie et consorts [dans les années 2000]. Avec quelles conséquences ? Un cataclysme silencieux. Un million d’emplois industriels détruits. Des délocalisations en série », écrivait en janvier le député LFI François Ruffin, dans une lettre ouverte à l’intention de M. Glucksmann.
Un argument largement rejeté par le camp social-démocrate, pour qui l’intégration de l’Ukraine est au cœur même des valeurs fondamentales européennes.
« Entendre qu’inclure l’Ukraine équivaut à appauvrir l’UE, ça me heurte profondément », lance Mme Lalucq à Euractiv, qui refuse d’opposer la question sociale à la question ukrainienne, au nom de « l’internationalisme ».
« Ce sont des mauvaises politiques publiques qui ont engendré des souffrances chez les agriculteurs, qu’il nous faut changer », explique-t-elle. « Mais l’UE est un continent riche ; la France est un pays riche ; et il est possible de compenser les risques économiques liés à une adhésion de l’Ukraine ».
En somme, c’est bien « l’internationalisme à géométrie variable » de Jean-Luc Mélenchon qui pose problème, selon le chercheur Philippe Marlière.
« M. Mélenchon raisonne encore dans une logique de guerre froide, avec deux camps Est-Ouest, totalement délimités. Mais cette dichotomie n’a plus aucune valeur réelle » estime-t-il, voyant dans la position des Insoumis un anti-américanisme et anti-OTAN farouches plutôt qu’une réelle sympathie pour le Kremlin.
Avec une certitude : l’union des gauches en France va encore se faire attendre.
Clara Bauer-Babef a contribué à la rédaction de cet article.
[Édité par Anna Martino]





