Martin Schulz rebat les cartes de la politique allemande

Martin Schulz veut convaincre les électeurs allemands qu'il ne sera pas conciliant avec la Grèce s'il est élu. [Parti socialiste/Flickr]

L’ancien président du Parlement européen a permis la renaissance d’une fracture droite-gauche dans la campagne électorale allemande. Un article de notre partenaire La Tribune.

Qui l’eût cru ? L’ancien président du Parlement européen, Martin Schulz, a redonné au parti social-démocrate allemand (SPD) un lustre qu’il avait perdu depuis 2005. Depuis l’annonce de la candidature de ce dernier, la SPD, qui se traînait encore dans les sondages aux alentours de 20 % est désormais donnée entre 28 % et 33 % des intentions de vote. C’est la première fois depuis plus de dix ans que ce parti atteint un tel niveau dans les enquêtes d’opinions.

Selon un sondage Emnid du 18 février, la SPD devancerait même la CDU/CSU avec 33 % des intentions de vote contre 32 % au parti d’Angela Merkel. Cette enquête est cependant isolée et la CDU/CSU demeure globalement devant la SPD, avec une tendance lors des derniers sondages à un tassement de cette dernière, à un niveau cependant élevé. Ainsi, l’enquête Forsa publiée ce 22 février accorde 34 % des voix à la CDU/CSU et 31 % à la SPD (autant que la semaine dernière, mais 10 points de plus qu’il y a un mois).

La renaissance du débat droite-gauche

Une telle situation change cependant la donne en vue des élections du 24 septembre prochain. Le retour de la SPD au-delà des 30 % lui permet désormais de revendiquer avec réalisme le poste de chancelier fédéral. Angela Merkel se trouve donc face à un concurrent sérieux, pour la première fois depuis 2005.

Cette concurrence conduit, par ricochet, le débat allemand à se structurer à nouveau, et là aussi pour la première fois depuis fort longtemps autour d’un axe droite-gauche et non plus seulement dans la captation du « centre » qui a longtemps été l’obsession des grands « partis populaires » de la République fédérale (au « nouveau centre », slogan de Gerhard Schröder en 2002 a répondu le slogan d’Angela Merkel en 2009 : « la CDU. Le centre »).

C’est la première victoire de Martin Schulz, celle d’avoir recréé cette rupture historique qui redonne à la SPD une « utilité » qu’elle avait perdue dans le jeu politique allemand. C’est bien le retour de cette « utilité » qui explique la forte progression des Sociaux-démocrates qui ont réussi à mobiliser deux types de populations : les abstentionnistes qui avaient largement déserté les rangs de la SPD depuis 2005 et la population « fluctuante » qui, depuis 2009, hésitent entre plusieurs formations (FDP libérale, Verts, Pirates…) et font bouger les grandes masses au sein du jeu politique.

>> Lire : Allemagne : un nouveau mandat d’Angela Merkel, pour quoi faire ?

Un personnage neuf

Mais comment Martin Schulz a-t-il pu réaliser ce tour de force ? Par deux moyens. D’abord, par son existence même. En Allemagne comme ailleurs, le désaveu de la classe politique est relativement forte. Jusqu’ici, seules les deux figures tutélaires d’Angela Merkel et de Wolfgang Schäuble y échappaient réellement. L’ensemble de la direction de la SPD en était, en revanche, frappé, à commencer par le président du parti Sigmar Gabriel, jugé opportuniste, flou et peu charismatique. Martin Schulz a certes une vieille carrière politique derrière lui, mais elle a été pratiquement entièrement réalisée au niveau européen.

Finalement peu connu, il incarne donc un renouveau qui, non seulement, comble le rejet général des élites en place, mais, de plus, donne un coup de vieux à Angela Merkel. L’irruption d’un candidat nouveau met à jour immédiatement la lassitude envers une chancelière en place depuis 2005. Un sondage publié le 11 février par le Spiegel indique ainsi que si Angela Merkel et Martin Schulz sont à égalité en matière de « satisfaits » (55 %), les mécontents de la chancelière sont près de deux fois et demi plus importants (43 % contre 17 %). Et naturellement, les déçus d’Angela Merkel voient dans Martin Schulz le recours que Sigmar Gabriel, vice-chancelier et vieux routier de la politique allemande, ne pouvait incarner.

Une autocritique d’envergure

L’autre élément fondateur de la popularité de Martin Schulz est une rupture assumée avec plusieurs points des réformes Schröder et de la politique européenne d’Angela Merkel. Lundi, dans Bild Zeitung, l’ancien président du Parlement européen a dit vouloir revenir sur plusieurs points des réformes Hartz portées par Gerhard Schröder, notamment la réduction de la durée de la couverture des allocations-chômage. Cette critique vise ceux qui s’étaient détournés de la SPD, pas forcément pour voter pour Die Linke, mais pour se réfugier dans l’abstentionnisme ou dans l’électorat « errant ». Même position sur la question de l’Europe : Martin Schulz critique la politique d’Angela Merkel sur la Grèce que la SPD – lui y compris en 2015 – avait soutenu et promeut une vision beaucoup plus solidaire de l’Europe.

En reprenant un aspect social, protecteur, en prenant le contre-pied de la défense de la compétitivité externe à tout prix, la SPD fait l’autocritique de son propre passé et se réconcilie avec une partie de ses électeurs déçus. Un semblant de correction avait certes été entamé en 2013, mais il était très modeste et les réformes Schröder restaient un tabou au sein du parti, notamment parce que ses dirigeants étaient tous des proches de l’ancien chancelier. Avec sa « virginité » politique allemande, Martin Schulz peut prétendre à une remise en cause plus sincère.

« Populiste » ?

Ce mouvement est-il durable ? Rien n’est moins sûr alors qu’il reste sept mois avant le scrutin lui-même. En 2009 et en 2013, les candidats sociaux-démocrates avaient aussi connu des poussées d’enthousiasme vite retombées. Mais la situation était différente : la SPD n’engageait alors aucune autocritique et n’incarnait aucune véritable alternative.

Cette fois, la CDU est contrainte à une réplique de fond : celle de la défense des réformes Schröder et des intérêts de la compétitivité allemande. La position de Martin Schulz a ainsi été qualifiée par Wolfgang Schäuble de « populisme » et comparée à celle de Donald Trump. Une réponse qui conduit à une division droite-gauche qui est clairement un fait nouveau qui manquait en 2009 et 2013 où les différences entre CDU et SPD étaient beaucoup plus tenues.

Reste à savoir si Martin Schulz tiendra pendant sept mois. Déjà, plusieurs médias explorent des accusations de corruption contre lui, notamment son usage de l’argent public lorsqu’il était président du Parlement européen. Ces accusations lui nuiront-ils ? Ce sera la clé de la campagne. Il faudra aussi qu’ils s’expliquent sur ses incohérences passées, notamment lorsque Martin Schulz organisait la « grande coalition » entre socialistes et conservateurs au Parlement européen, ou lorsqu’il fustigeait les demandes grecques début 2015.

La question de la future coalition

Mais la question centrale ne sera sans doute pas tranchée avant l’élection, c’est celle de la future coalition que cherchera à construire Martin Schulz. Avec la progression de la SPD, l’option d’une majorité « rouge-rouge-verte » de gauche, regroupant SPD, Die Linke et Verts redevient possible (elle recueillerait environ 48 % des voix). Cette alliance est la seule à pouvoir rejeter Angela Merkel dans l’opposition et à conduire à un véritable changement de politique en termes sociaux et d’investissement public. Martin Schulz ne l’évoque pas encore, car elle effraie beaucoup l’aile droite du parti. Mais sans elle, l’alternance promise par le candidat SPD n’est pas possible.

Les Verts, dont les dirigeants sont tentés par une alliance avec Angela Merkel, sont, pour le moment, les perdants de cette poussée de la SPD. En un mois, ils sont passés de 10 % à 7 % des intentions de vote. Du coup, leur rôle de « faiseur de rois » s’amenuise. Certes, une alliance « Jamaïque » (jaune-vert-noire) avec la CDU et la FDP libérale serait possible, mais elle rejetterait clairement les écologistes à droite de l’échiquier politique en assurant la survie d’Angela Merkel. Il n’est pas certain que le reste des électeurs des Verts suivent. Du coup, Martin Schulz pourrait bien enterrer de facto le « recentrage » des Verts voulu par ses dirigeants.

Avec son irruption, Martin Schulz rebat donc les cartes de la politique allemande. La question est de savoir si son positionnement est avant tout tactique et si cette irruption est durable.

>> Lire : En Allemagne, les Verts se rapprochent un peu plus d’Angela Merkel

 

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