Sans ses « experts », la France va perdre des postes d’influence au Parlement européen

Les autres pays utilisent le cocktail suivant pour leurs listes aux Européennes : un tiers de vétérans, un tiers d'eurodéputés ayant un mandat et un tiers de nouveau. Shutterstock

Seulement 20 eurodéputés sur les 70 que la France s’apprête à envoyer à Strasbourg connaissent les arcanes européennes.  «Comme une entreprise qui fonctionne qu’avec des stagiaires !» selon un élu.

« L’influence, ça dépend aussi du nombre ! Le Parlement européen aime les gros bataillons » raconte l’élu LR Alain Lamassoure. «  On était 30 en 2009 et là, on risque d’être moins de 20. Les socialistes français, on ne sait même pas s’il y en aura ! » .

Les deux principales forces actuelles, le S&D et le PPE ne devraient avoir que peu d’élus dans le futur Parlement européen, ce qui risque de peser sur l’expérience moyenne des eurodéputés que la France enverra à Strasbourg. Une large partie des eurodéputés français dotés d’une longue expérience européenne vont quitter leur fonction à la faveur des prochaines élections européennes, dont Pervenche Beres, Alain Lamassoure,  Jean-Marie Cavada ou Eva Joly.

Le scrutin européen frappé d’une crise de jeunisme

Pour enrayer leur perte de crédibilité, les partis français envisagent des candidats de plus en plus jeunes pour les représenter. Une stratégie qui risque de peser sur l’influence française déjà affaiblie.

Le raz-de-marée du Front national en 2014 avait déjà mis à mal la situation de la délégation française au Parlement européen. En 2019, le parti rebaptisé Rassemblement national pourrait de nouveau remporter un des principaux contingents d’élus français, avec LREM.

Selon les calculs d’Euractiv, seule une vingtaine d’anciens sont en position éligibles sur les 70 eurodéputés qui débarqueront cet été au Parlement européen.

« Ca va très très mal» résume une élue.

Expérience

Chez les Verts, la liste menée par Yannick Jadot, compte seulement trois eurodéputés sortants : Karima Delli et Michèle Rivasi , élues depuis 2009. Deux autres élus écologistes français quitteront leur fonction (Eva Joly et José Bové), tandis que Pascal Durand devrait être réélu, mais sous l’étiquette de La République En Marche (LREM).

Du côté des socialistes, on sait que deux élus sortants chevronnés, Sylvie Guillaume, vice-présidente du Parlement, et Eric Andrieu, sont candidats, a priori en place 2 et 4, mais la liste définitive du rassemblement de Place publique, Nouvelle donne et le parti Socialiste reste en discussion.

LREM apportera dans ses valises un contingent de nouveaux élus, qui devront se former à la mécanique particulière des négociations européennes, où l’art du compromis domine et où aucune famille politique ne peut s’assurer de majorité sans alliés.

Et pour l’heure, la liste « Renaissance » concoctée par LREM ne compte que deux eurodéputés sortants faisant état d’une expertise au sein de l’Hémicycle européen : Dominique Riquet , élu depuis 2009 et spécialiste des transports, et que Pascal Durand, transfuge d’EELV et élu depuis 2014.

Pascal Durand : « Il faut parfois mener des combats en terre hostile »

L’élu Vert Pascal Durand va rejoindre les macronistes de LREM, peu réputés pour leur sensibilité écologiste, pour les européennes. Il souhaite éviter qu’une alliance centre-droite et droite radicale ne mène la danse dans le prochain Parlement.

Le numéro 2 sur la liste, Pascal Canfin affiche également une brève expérience en tant que parlementaire européen entre 2009 et 2012.

Du côté du parti Les Républicains, qui a misé sur un trio pour mener sa liste aux élections européennes, seul Arnaud Danjean est député européen sortant.  Ce spécialiste des questions de sécurité et de défense a présidé sous-commission « sécurité et défense » entre 2009 et 2014.

Parmi les candidats en position éligible figurent le spécialiste de la pêche, Alain Cadec, l’actuel président de la délégation française et spécialiste du commerce Franck Proust, ainsi qu’Anne Sander, Angélique Delahaye et Geoffroy Didier (entré au Parlement en 2017). Les anciens ministres Nadine Morano et Brice Hortefeux, respectivement numéro 4 et 5 sur la liste des Républicains, mais ne sont pas les plus impliqués dans le travail parlementaire.

Enfin, du côté des Insoumis, la liste menée par Manon Aubry, deux eurodéputés sortants figurent en position éligible : Younous Omarjee et Emmanuel Maurel, qui a été élu en 2014 sous l’étiquette socialiste.

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La France boude le cocktail magique des trois tiers

Ce manque d’experts risque de se payer en termes d’influence. « Les partis vraiment organisé dans les grands pays, comme le Parti popular espagnol, la CDU en Allemagne ont une stratégie à long terme : 1 tiers de vétéran, 1 tiers de « un mandat », et 1 tiers de nouveaux. Là, on va avoir 80% de nouveaux qui vont devoir tout apprendre. C’est comme une entreprise avec seulement des stagiaires. 4 ou 5 Français seulement peuvent prétendre à occuper une présidence de  commission. » explique Alain Lamassoure.

L’équipe sortante avait plusieurs présidences ou vice-présidences de commission, une questeur et une vice-présidente du Parlement européen. Un score modeste, qui sera sans doute impossible à obtenir dans la future mandature.

«Pour avoir du pouvoir au Parlement il faut savoir faire une passation entre les expérimentés et les nouveaux arrivants. Avec trois mandats je peux dire une chose, c’est qu’en France il y a la maladie du renouvellement à tout prix.  Il faut un cocktail équilibré » renchérit Jean-Marie Cavada.

« Même En Marche n’a pas tiré les conséquences des débuts chaotiques de leur élus à l’Assemblée nationale », regrette Pervenche Beres, qui  torpille la perte d’expertise qu’entraine la stratégie du renouvellement à tout prix. D’autant que le fonctionnement du Parlement européen est à l’opposé de celui de l’Assemblée nationale : aucune majorité ou passage en force n’était possible, il faut négocier chaque bout de texte minutieusement.

« Il va y avoir une proportion moindre d’eurodéputés français dans les grands partis, peut-être 10 au PPE et peut être pas de socialistes » reconnait une source diplomatique. Mais « on aura une délégation relais de la majorité présidentielle avec LREM, ce qui n’est pas le cas d’aujourd’hui ».

« Le groupe centre (ALDE aujourd’hui) va passer de 67 à une centaine, ce qui en ferait le troisième partie du Parlement, donc renforcera son rôle charnière. Si les gens de LREM consacrent les prochaines semaines à décortiquer les postes au PE, alors ils doivent réfléchir tout de suite à qui ils mettront dans quelle commission, qui ils mettront comme coordinateurs, quelle présidence de commission ils peuvent viser. Les Français ont du retard comme d’habitude, les Allemands sont déjà prêts. »   estime Jean-Marie Cavada.

Chez LREM, Fabienne Keller et Pascal Canfin se préparent à briguer des postes d’influence. Il leur faudra néanmoins composer avec le reste de leur groupe politique ALDE rebaptisé, où les gros bonnets ne manquent pas.

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