La victoire de l’opposition redessine le paysage politique slovaque

Igor Matovic [EPA-EFE/MARTIN DIVISEK]

Le mouvement conservateur, le parti des Gens ordinaires (OĽaNO), a remporté les élections parlementaires du 29 février en Slovaquie. Son dirigeant, Igor Matovič, prône une tolérance zéro face à la corruption.

Le parti des Gens ordinaires et personnalités indépendantes (OĽaNO, CRE) a remporté 25,02 % des voix, renvoyant dans l’opposition le parti au pouvoir SMER, qui a largement dominé la politique slovaque ces 12 dernières années.

Igor Matovič a entamé des négociations pour un potentiel gouvernement de coalition avec trois partis : les libéraux de Liberté et Solidarité (SaS, CRE), le nouveau parti centriste de l’ex-président Andrej Kiska, Pour le peuple, et le parti populiste « Nous sommes une famille », également allié d’Identité et Démocratie de Marine Le Pen.

La participation des électeurs a atteint 63,94 %, le taux le plus haut depuis 2002.

La soirée des élections d’Igor Matovič ressemblait à un concert de rock star. Au lieu de célébrer sa victoire avec des invités triés sur le volet, il a ouvert la soirée d’OĽaNO au grand public dans sa ville natale de Trnava.

« Les citoyens ont fait preuve de grandes exigences… Nous prenons les résultats comme une demande de la population de nettoyer la Slovaquie. Rien que d’en parler j’en ai la chair de poule », a commenté le leader lors de sa victoire. Il est le seul candidat au poste de Premier ministre.

Le parti Smer-SD (socio-démocrate) a terminé second avec moins de 19 % des voix. Le Premier ministre sortant, Peter Pellegrini, et le dirigeant du parti, Robert Fico, ont confirmé leur passage dans l’opposition. La réputation du parti Smer a été entachée par de nombreux scandales de corruption et par les événements suivant l’assassinat du journaliste d’investigation Ján Kuciak et de sa fiancée Martina Kušnírová.

La corruption du gouvernement slovaque irrite le Conseil de l'Europe

Aux yeux du Conseil de l’Europe, la Slovaquie devrait adopter des mesures pour endiguer la corruption dans son gouvernement. Selon un rapport de l’institution, le cadre juridique slovaque est trop faible.

Même si la défaite a été plus douce que prévu, le potentiel de coalition du parti Smer-SD est quasiment nul pour le moment. Les deux partis qui formaient l’alliance au pouvoir avec Smer – le parti national slovaque (SNS) et le parti de la minorité hongroise Most-Híd (PPE) – ont quant à eux essuyé une défaite humiliante et vont quitter le parlement.

Qui est Igor Matovič ?

Igor Matovič, magnat régional des médias, fait partie de l’opposition politique slovaque depuis dix ans. Il n’a jamais occupé de poste exécutif. D’abord élu comme joker sur la liste électorale du parti SaS, il a rapidement rompu les rangs et créé la plateforme indépendante OĽaNO.

OĽaNO n’a jamais été et n’est toujours pas un parti politique traditionnel. C’est même plutôt un projet politique assez vague sous le contrôle presque entier d’Igor Matovič. Le mouvement n’a rendu publique qu’en février la liste des 10 membres de la présidence du parti.

En tout et pour tout, OĽaNO compte 45 membres, le minimum établi par la loi pour un parti politique. Décrit par ses opposants politiques comme imprévisible, Igor Matovič a pour habitude d’enregistrer ses conversations privées avec d’autres responsables politiques et de les rendre publiques.

Tout au long de sa carrière, Igor Matovič a sans arrêt dénoncé les scandales de corruption et  les fautes du Smer-SD, souvent de manière très dramatique. L’un des plus importants coups de pub de la campagne d’OĽaNO fut le voyage d’Igor Matovič et d’autres candidats à Cannes pour diffuser en streaming une vidéo de la villa appartenant à l’ancien ministre des Finances du Smer-SD, Ján Počiatek.

Le sérail politique slovaque secoué par la corruption

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Un succès qu’ils ont réédité à Chypre, où ils se sont rendus pour montrer à leurs spectateurs sur Facebook où se trouvait le domicile fiscal de nombreuses sociétés-écrans liées au groupe financier slovaque Penta, actif dans le secteur de la santé en Slovaquie.

En dehors de sa tolérance zéro face à la corruption, le parti défend peu de politiques claires. Ses membres se qualifient d’« euroréalistes » et soutiennent la place de la Slovaquie dans l’UE et l’OTAN, mais les messages contradictoires du partis rendent son identification d’eurosceptique ou de pro-européen difficile par les universitaires.

Le parti a eu un député européen pendant la période 2014-1019, Branislav Škripek (CRE), et un autre eurodéputé, Peter Pollák (CRE), d’origine rom, siège actuellement au Parlement.

Igor Matovič est un grand défenseur de la démocratie directe. Au cours de la campagne, il a posé plusieurs questions dans un sondage ouvert en ligne. Les résultats, a-t-il promis, serviraient de condition d’entrée à OĽaNO dans tout futur gouvernement. Cet exercice a donné lieu à 67 000 interactions. Dimanche, il a fait l’éloge des référendums nationaux du Premier ministre hongrois Viktor Orban.

Le parti est également assez conservateur, surtout après avoir inclus quelques petits partis conservateurs et des candidats pro-vie sur sa liste électorale. Igor Matovič proclame que des questions comme les partenariats enregistrés ne seraient jamais sur la table si OĽaNO faisait partie de la future coalition.

Il a par ailleurs récemment précisé qu’il souhaitait laisser au Parlement le soin de voter sur les questions éthiques, ce qui pourrait ouvrir la voie à des changements.

Coalitions possibles

Igor Matovič a déjà entamé des négociations avec trois partis d’opposition, dont Nous sommes une famille, dirigé par l’homme d’affaires controversé Boris Kollár.

Si le passé de Boris Kollár a été quelque peu problématique pour les autres partis d’opposition, Igor Matovič semble plus généreux, compte tenu de son objectif de majorité constitutionnelle plus forte, qui permettrait d’apporter des changements substantiels, par exemple, dans le processus de nomination pour le poste de procureur spécial.

Tous ses partenaires potentiels ont obtenu beaucoup moins de voix, allant de 5 à 9 % contre 25 % pour OĽaNO, et ont de ce fait une influence beaucoup plus faible. Quant à la stabilité de tout nouveau gouvernement, le poids de la responsabilité obligera les parties à coopérer, même si des frictions personnelles et divergences politiques sont à attendre.

Les libéraux et chrétiens-démocrates écartés

L’une des plus grandes surprises a été l’échec de la coalition pro-européenne libérale-centriste Slovaquie progressiste/Ensemble (PS/Spolu, Renew/PPE), qui n’a pas réussi à atteindre le seuil des 7 % pour entrer au Parlement.

Les chrétiens-démocrates (KDH, PPE), qui font partie de l’opposition démocratique classique, ont également échoué à revenir sur l’échiquier politique. Leur chef de file, Alojz Hlina, quittera son poste de président. Pour la première fois, la minorité hongroise ne sera pas représentée au Parlement.

Le Smer-SD partagera les bancs de l’opposition avec le parti néofasciste Kotlebovci-ĽSNS, qui a obtenu plus ou moins le même score qu’en 2016.

L’élection a eu lieu le jour du 100e anniversaire de l’introduction du suffrage féminin en Tchécoslovaquie. Seules 30 femmes, soit 20 % du parlement, ont été élues lors du scrutin de samedi. Le nombre réel de femmes qui prendront leur mandat ne sera connu qu’une fois le gouvernement formé.

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