Les pays anti-nucléaire sont sur la défensive, après que la France et la République tchèque ont réitéré mardi (9 janvier) leurs appels pour que la Commission mette l’énergie nucléaire sur un pied d’égalité avec les renouvelables.
Mardi, la ministre française de la Transition énergétique, Agnès Pannier-Runacher, s’est rendue à Prague pour promouvoir la collaboration franco-tchèque en matière nucléaire.
« Nous allons élever la politique énergétique européenne à un niveau totalement nouveau », a déclaré le ministre tchèque de l’Énergie, Jozef Síkela, à l’issue de ses échanges avec son homologue française.
M. Síkela a réaffirmé l’importance du rôle du nucléaire dans le « processus de décarbonation […] pour l’ensemble de l’Europe ».
« L’objectif principal est de réduire notre dépendance à l’égard des combustibles fossiles et de diminuer nos émissions de CO2 », a ajouté Mme Pannier-Runacher. Cela signifie « développer le nucléaire et l’hydroélectricité » et « les énergies renouvelables avec des capacités de stockage » pour fournir de l’électricité à tout moment, a-t-elle poursuivi.
De nouvelles ambitions pour 2024
La conférence de presse conjointe fait suite à une année marquée sur le plan du nucléaire. Les deux ministres ont lancé en février dernier une « Alliance du nucléaire » réunissant aujourd’hui un noyau d’une dizaine de pays de l’UE pour défendre les mérites de l’énergie atomique en Europe.
Le groupe fait pression pour que le nucléaire soit reconnu comme une technologie « stratégiques ». Elle a récemment accompagné l’annonce par la Commission européenne du lancement d’une future alliance industrielle en faveur des petits réacteurs nucléaires.
Son nouveau cheval de bataille consiste à ce que la mise à jour pour 2040 de la directive ne porte plus seulement sur les énergies renouvelables, mais sur toutes les énergies bas carbone.
La commissaire européenne à l’Énergie, Kadri Simson, n’a pas immédiatement rejeté l’idée lorsqu’elle lui fut présentée fin décembre : « cette proposition faite par certains États membres est également la voie à suivre pour nous », a-t-elle déclaré, après une réunion du conseil « Énergie » de l’UE le 19 décembre, ajoutant toutefois qu’il était trop tôt dans le processus pour fournir plus de détails.
Les futurs objectifs que doit se fixer la Commission européenne pour 2040 en février sont l’occasion, d’en remettre une couche. Les deux ministres vont « faire le point sur ce que nous allons porter comme vision pour la prochaine Commission européenne en matière énergétique », a déclaré lundi matin (8 janvier) Agnès Pannier-Runacher sur le plateau de Franceinfo.
Bas carbone ou renouvelable ?
Jusqu’à présent, les pays favorables aux énergies renouvelables et opposés à l’énergie nucléaire — l’Autriche, l’Allemagne et l’Espagne principalement — ne se sont guère exprimés sur le sujet. L’Espagne, notamment, sort d’une présidence du Conseil de l’UE durant laquelle la France a réussi à intégrer les actifs nucléaires existants dans le cadre de la réforme du marché européen de l’électricité.
Mais le gouvernement français a peut-être dépassé les bornes en présentant lundi un avant-projet de loi qui ignore les objectifs en matière d’énergies renouvelables fixés par la législation européenne.
Certains objectifs sont bien indiqués, précise le cabinet de la ministre Mme Pannier-Runacher, mais dans d’autres textes n’ayant pas la même valeur juridique et pas sous la forme indiquée dans la directive européenne, peut-on remarquer.
Pire, la France fait part, dans son plan remis à la Commission européenne, d’un objectif non pas renouvelable, mais bas carbone.
Les réactions autrichiennes et allemandes
L’Autriche estime que cette proposition n’est pas acceptable. La directive de l’UE sur les énergies renouvelables « doit bien entendu être respectée par tous les États membres », a déclaré le ministère autrichien de l’Environnement à Euractiv.
« La législation nationale doit s’assurer que ces exigences émanant de la directive sur les énergies renouvelables sont respectées », a ajouté Tiemo Wölken, eurodéputé allemand (Socialistes et Démocrates, S&D) et membre de la commission de l’Environnement (ENVI) du Parlement européen.
La ministre espagnole de l’Énergie, Teresa Ribera, est également montée au créneau en décembre.
« Nous n’avons jamais pensé à mélanger ou à échanger le renouvelable et le nucléaire, avait-elle déclaré à l’issue du dernier conseil Énergie de 2023. C’est la position traditionnelle de la plupart des membres des conseils de l’Énergie de l’UE. »
Les critiques les plus virulentes, sans surprise, proviennent des Verts allemands.
L’énergie nucléaire n’offre « aucune contribution pertinente à l’approvisionnement énergétique de l’Europe », a déclaré Ingrid Nestle, porte-parole des Verts sur les sujets énergétiques au Bundestag, le parlement allemand, à Euractiv.
« Lancer le débat est la tentative de certaines personnes de cacher qu’elles n’ont aucune solution à offrir », a-t-elle ajouté.
Pour défendre la politique de l’UE en matière d’énergies renouvelables, les anti-nucléaire se tournent désormais vers la Commission européenne, affirmant qu’elle doit faire respecter la loi.
« Nous partons du principe que la Commission examinera la conformité avec la rigueur nécessaire », a déclaré à Euractiv un porte-parole du gouvernement autrichien.
« Si la loi européenne n’est pas appliquée de manière constante, cela constitue une violation de la loi et j’attends de la Commission qu’elle remplisse son rôle de gardienne des traités et qu’elle lance des procédures d’infraction si nécessaire », a partagé M. Wölken.
Toutefois, « je ne recommanderais pas une action en justice contre la France », a expliqué Mme Nestle, ajoutant que « ce faux débat ne devrait pas prendre plus d’ampleur que nécessaire ».
La CDU, une alliée inespérée pour la France ?
Et le temps pourrait bien jouer en faveur de la France.
En Allemagne, la coalition de centre droit CDU/CSU est en tête des sondages d’opinion et semble sur le bon chemin pour diriger le gouvernement après les prochaines élections fédérales de 2025.
Friedrich Merz, l’actuel chef du parti et potentiel futur chancelier du pays, a promis de revigorer les relations avec Paris après une récente rencontre avec le président français Emmanuel Macron.
La relation franco-allemande est souvent présentée comme étant le moteur de l’Europe, mais « en termes de politique énergétique, nos gouvernements n’ont pas été à la hauteur de cette affirmation au cours des derniers mois », a expliqué Andreas Jung, député et référent du parti sur les questions énergétiques.
« La voie de l’Europe vers la neutralité climatique ne doit pas être entravée par les différends franco-allemands ; le partenariat franco-allemand doit devenir le moteur écologique d’une nouvelle dynamique », a-t-il déclaré à Euractiv.
Les ambitions nucléaires de la France seront également soutenues par le nouveau projet de la CDU approuvé en décembre 2023.
« L’Allemagne ne peut pas se passer de l’énergie nucléaire à l’heure actuelle », peut-on lire dans le document de la CDU. Il s’agit d’un changement radical par rapport aux positions du parti du temps de la chancelière Angela Merkel, qui avait ordonné la fermeture de tous les réacteurs nucléaires en Allemagne après l’incident de Fukushima en 2011.
[Édité par Paul Messad & Anne-Sophie Gayet]





