La Norvège se lance dans la prospection minière des grands fonds marins

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Selon les opposants, l'extraction des minerais dans les grands fonds pourrait affecter de façon "irréversible" l’un des derniers écosystèmes à l'abri des activités humaines. [Andrey Tirakhov / Shutterstock]

Les parlementaires norvégiens ont voté mardi (9 janvier) pour l’autorisation de l’exploration minière des grands fonds marins, une première mondiale qui inquiète grandement les associations environnementales.

La Norvège est en passe de pouvoir exploiter ses abysses. Lors d’un vote au parlement national mardi (9 janvier), les députés ont donné leur feu vert à la prospection minière des grands fonds, dans une zone de 281 200 kilomètres carrés aux alentours de l’archipel arctique du Svalbard.

L’objectif : préparer le terrain pour l’exploitation commerciale des minerais dont le plateau océanique regorge dans l’Atlantique Nord.

Cuivre, manganèse, cobalt ou lithium : ces métaux stratégiques sont indispensables et le seront encore plus dans l’avenir puisqu’ils entrent dans la composition de nombreux appareils électroniques, mais aussi batteries électriques ou turbines d’éoliennes. Ils sont pour le moment extraits des terres dans une poignée de pays comme la République démocratique du Congo, la Chine ou la Russie.

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« Un jour de honte pour la Norvège »

Dans la journée de mardi, juste avant le vote, des militants internationaux et des organisations environnementales se sont rassemblés devant le Storting (Parlement norvégien) pour faire pression sur les députés. Avec un slogan : « stop deep sea mining » (stop à l’exploitation des grands fonds).

Selon les opposants, l’extraction des minerais pourrait affecter de façon « irréversible » l’un des derniers écosystèmes encore à l’abri des activités humaines.

« Cette décision entache irrémédiablement la réputation de la Norvège en tant qu’État océanique responsable », s’est ému Steve Trent, PDG et fondateur de l’Environmental Justice Foundation, à l’issue du vote.

« Nous en savons peu sur les grands fonds marins, mais nous en savons suffisamment pour être sûrs que leur exploitation entraînera la disparition d’une faune et d’une flore uniques, perturbera le plus grand réservoir de carbone », poursuit-il dans un communiqué.

Le WWF en Norvège y voit « un jour de honte pour la Norvège ». « Cette décision restera un chapitre sombre de l’histoire de ce qui était autrefois une fière nation portuaire », insiste l’ONG sur X.

Le 9 novembre dernier, une centaine de parlementaires européens avaient appelé leurs homologues norvégiens à s’opposer à la proposition du gouvernement, en s’appuyant sur les expertises de « plus de 700 experts scientifiques », dont le Conseil consultatif des académies européennes des sciences (EASAC). Ce dernier avait mis en garde en juin dernier, « contre les conséquences désastreuses sur les écosystèmes marins ».

Les militants mettent également en avant un avis de l’Agence norvégienne pour l’environnement — institut public chargé des évaluations environnementales —, selon laquelle l’évaluation de l’impact environnemental (EIE) de ces pratiques est « inadéquate ». Cette activité ne « peut être menée de manière sûre ou responsable », avait-elle avancé.

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Une ouverture « étape par étape »

Pour le gouvernement norvégien, ainsi que les partis conservateur et libéral qui ont fait pencher la balance lors du vote, il s’agit d’une opportunité pour accélérer la transition énergétique, en assurant des terres rares pour les besoins des technologies vertes.

Dans une interview donnée au média américain Cipher en septembre dernier, le Premier ministre Jonas Gahr Støre, porteur du projet, avait qualifié ces minéraux d’« élément essentiel de la transformation industrielle ».

Le Royaume pourrait ainsi faire profiter son industrie d’une manne très lucrative, qui selon les estimations avancées par le journal britannique The Telegraph, pourrait atteindre des centaines de millions, jusqu’à plusieurs milliards de dollars.

De plus, les choses doivent se faire « étape par étape », prévenait le député conservateur Bård Ludvig Thorheim dans le média Altinget début décembre.

« L’extraction ne sera pas autorisée tant que les connaissances futures n’auront pas démontré qu’elle peut avoir lieu de manière durable et responsable », a-t-il insisté, assurant que le gouvernement devra se baser sur des études d’impacts avant toute attribution de licence.

Interrogé par la BBC, Walter Sognnes, co-fondateur de la société minière norvégienne Loke Minerals — qui attend de pied ferme l’autorisation — a assuré qu’il y aurait « une période relativement longue d’activité d’exploration et de cartographie pour combler le manque de connaissances sur l’impact environnemental ».

Les défenseurs du projet mettent enfin en avant les promesses d’indépendance du pays en matière de minerais stratégiques, et une volonté de contrôle de l’industrie sur le plan environnemental et de droit du travail.

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24 États demandent un moratoire

Si la Norvège se lance dans la course aux grands fonds, de plus en plus de pays refusent de s’engager au nom du principe de précaution. La France, seul pays avec le Royaume-Uni à avoir annoncé son opposition à l’exploitation des abysses, a rappelé cette nécessité lors du One Planet-Polar Summit qui a eu lieu à Paris début novembre.

Aujourd’hui 24 États demandent un moratoire sur le sujet, mais d’autres comme la Norvège ou la Chine, l’Inde ou la Russie, s’y opposent.

De son côté, la Commission européenne a exprimé son inquiétude quant à l’impact environnemental de ces projets. Dans une résolution de 2022, le Parlement européen avait également appelé la Commission et les États membres à soutenir un moratoire international.

L’Autorité internationale des fonds marins, organisation affiliée à l’ONU qui statue sur ces activités dans les eaux internationales devrait se réunir cette année. Les pressions s’accentuent pour l’ouverture des droits d’exploitations, et un premier code minier pourrait être voté en 2025. Avec l’impulsion de la Norvège.

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