Attendue depuis deux ans, la nouvelle « stratégie nationale biodiversité » (SNB) présentée lundi (27 novembre), détaille 40 mesures pour mettre fin à l’érosion du vivant à l’horizon 2030. Face aux critiques des organisations environnementales, le gouvernement assume de ne pas pouvoir contenter tout le monde.
« L’effondrement du vivant est une menace existentielle pour nos sociétés. Pour l’endiguer et inverser la tendance, nous nous dotons d’une stratégie nationale biodiversité 2030. Notre ambition est claire : ancrer la transition écologique dans le quotidien ! », a annoncé Elisabeth Borne sur X (ex-Twitter) ce lundi (27 novembre), jour de présentation de la nouvelle stratégie nationale pour la biodiversité.
Déclinaison française de l’accord de Kunming-Montréal de décembre 2022 à la COP15 Biodiversité et de la stratégie européenne en faveur de la biodiversité pour 2030, cette feuille de route prévoit la protection effective de 30 % des terres et des mers, la restauration de 30 % des écosystèmes dégradés et une réduction de moitié de l’utilisation des pesticides.
« L’effondrement de la biodiversité est si fort, si rapide, si généralisé, qu’une sixième extinction menace. […] En un mot, l’effondrement de la biodiversité est une menace existentielle pour nos sociétés. Nous devons l’endiguer rapidement et inverser la tendance fortement », a ajouté la Première ministre dans son discours.
D’après les évaluations de l’IPBES — le « GIEC de la biodiversité » — un million d’espèces dans le monde sont menacées d’extinction. Trois quarts des écosystèmes terrestres sont considérés comme dégradés et deux tiers des milieux marins. La France est, quant à elle, le 6e pays hébergeant le plus grand nombre d’espèces menacées.
L’effondrement du vivant est une menace existentielle pour nos sociétés.
Pour l’endiguer et inverser la tendance, nous nous dotons d'une stratégie nationale biodiversité 2030.
Notre ambition est claire : ancrer la transition écologique dans le quotidien ! #FranceNationVerte pic.twitter.com/BowNWJvvQU
— Élisabeth BORNE (@Elisabeth_Borne) November 27, 2023
40 mesures pour sauvegarder et restaurer les espaces naturels
Pour casser cette dynamique, le gouvernement propose ainsi 40 mesures de protection et de restauration des espaces naturels. L’une des principales exige que 10 % du territoire soit mis sous « protection forte » d’ici à 2030 — contre moins de 5 % aujourd’hui.
Les espaces marins d’outre-mer sont particulièrement concernés (récifs coralliens, mangroves…), mais également les glaciers métropolitains qui devront être intégralement protégés en 2030, alors qu’à peine 60 % le demeurent aujourd’hui.
Parmi ces mesures, également : la lutte contre l’artificialisation des sols, les pollutions plastiques et sonores sous-marines, l’interdiction d’importation de produits contribuant à la déforestation à l’étranger, la division par deux des pollutions lumineuses, ou encore la réduction de l’impact des produits phytosanitaires.
La restauration de la nature est également au cœur de la stratégie, alors que l’UE vient de voter une loi sur la restauration de la nature prévoyant de restaurer 30 % des surfaces terrestres et marines dégradées d’ici à 2030.
Pour ce faire, la France prévoit la plantation de 50 000 km de haie et la création de 50 000 hectares de zones humides. En tout, 120 000 hectares par an d’espaces naturels doivent être restaurés et leur destruction divisée par deux.
Moyens humains et budgétaires
Pour mettre en application ces mesures, le gouvernement promet un budget « inédit » d’un milliard d’euros en 2024, en hausse de 250 millions d’euros par rapport aux deux stratégies précédentes. 141 emplois seront créés dans les services de l’État pour « amplifier ces actions » et le pouvoir de police de l’environnement des 1 700 inspecteurs de l’Office français de la biodiversité (OFB) va être renforcé.
Des moyens seront également alloués aux recensements exhaustifs de la biodiversité dans l’hexagone et les outre-mer en renforçant les réseaux naturalistes et en analysant l’ensemble du territoire national via les nouvelles technologies de l’ADN environnemental.
Enfin, Elisabeth Borne a insisté sur la co-construction de cette stratégie avec l’ensemble des acteurs, « dont le monde de l’entreprise ». Car selon elle, « la biodiversité est l’angle mort du monde économique ».
Pour le ministre de la Transition écologique Christophe Béchu, qui a détaillé la stratégie après la Première ministre, cette troisième stratégie est la mieux dotée budgétairement et humainement. « Qu’on soit obligé de reprendre les objectifs d’il y a 15 ans, ce n’est pas réjouissant », admet-il, « mais cela montre qu’on n’avait fait des annonces sans moyens humain et budgétaire ».
« Une éponge contre un Karcher »
Présentée en juillet dernier dans les grandes lignes, la stratégie avait subi quelques critiques, en particulier de la part du Comité national de la biodiversité, qui réunit 150 scientifiques, collectivités ou ONG, dénonçant l’ambition « partielle et perfectible ».
S’il reconnaît que cette stratégie est « ambitieuse », le président de la Ligue de protection des oiseaux (LPO) Allain Bougrain Dubourg, présent lors de l’annonce, a interpellé le ministre sur les « zones d’ombre » qui entourent les 10 % du territoire en « protection forte ».
« Une zone en protection forte avec de la chasse, de la pêche ne sera pas comprise, il y aura un malentendu évident. Ces zones doivent être sanctuarisées », prévient-il.
De son côté, le président du Syndicat des énergies renouvelables regrette que « la seule activité humaine interdite soit l’énergie renouvelable », alors que le réchauffement climatique — conséquence des émissions de gaz à effet de serre — est le troisième facteur d’érosion de la biodiversité.
Alain Bougrain Dubourg a également interpellé le ministre sur sa volonté de réduire les « budgets néfastes à la biodiversité », comme les subventions à l’agriculture intensive de la Politique agricole commune (PAC). « L’agriculture est pudiquement représentée », a-t-il fait remarquer.
La Secrétaire d’État à la biodiversité, Sarah El Haïry, a toutefois annoncé lundi à l’AFP qu’une « mission » allait être lancée « avec les ministères de l’Économie et de l’Agriculture » afin de les « réorienter pour accompagner la transition écologique ».
M. Bougrain Dubourg a tenu à rappeler que ces objectifs avaient déjà été annoncés en 2007 lors du Grenelle de l’environnement. « On connait ces budgets, ils représentent entre 6 et 10 milliards d’euros. Mais il faut des mesures », martèle-t-il, au risque de desservir les ambitions de la stratégie.
Un problème également soulevé par l’association WWF France, qui regrette sur X « un manque d’ambition » à ce sujet : « Tant que [les subventions] représenteront 10 milliards d’euros par an, toute stratégie biodiversité restera une éponge contre un Karcher ».
« C’est impossible de contenter tout le monde », a réagi Christophe Béchu à l’issue des échanges. « On a besoin plus que jamais de préserver la nature et en même temps de ne pas tout mettre sous cloche. »
Selon lui, les débats qui ont entouré la loi sur la restauration de la nature au Parlement européen donnent une idée des lignes de fracture, entre ceux « qui demandent toujours plus et ceux qui demandent toujours moins », les deux ayant souvent voté contre le texte pour des raisons différentes.
« On peut toujours faire plus, mais le fait est qu’on ne fait jamais moins », a-t-il conclu, au regard des précédentes stratégies.



