Les importations de pétrole russe de l’UE via la Bulgarie ont significativement augmenté

Selon l’analyse du CSD, Lukoil n’a aucune raison économique d’affaiblir sa position dominante sur le marché bulgare des carburants, même avec le retrait de la dérogation sur l’importation de pétrole brut russe. [SHUTTERSTOCK/shinobi]

La quantité de pétrole russe importée dans l’UE via la raffinerie de Lukoil en Bulgarie aurait augmenté de manière significative ces derniers mois, gonflant les caisses du Kremlin.

Le mois dernier, le groupe de réflexion bulgare Center for the Study of Democracy (CSD) et deux autres organisations européennes tiraient la sonnette d’alarme sur l’augmentation du transfert de carburant russe via la Bulgarie à destination de l’Europe de l’ouest.

Dans un entretien accordé à Euractiv Bulgarie, l’analyste spécialisé en énergie du CSD Martin Vladimirov explique qu’en raison de cette situation, la société pétrolière russe Lukoil, en charge de la raffinerie bulgare de Bourgas, a dégagé « plusieurs centaines de millions [d’euros] » de recettes ces derniers mois.

Lukoil n’a pas nié les faits et estime que cette pratique ne va pas à l’encontre des sanctions européennes imposées contre Moscou, car elle exportait de l’essence à faible indice d’octane, un carburant non couvert par les sanctions.

Pour frapper Moscou au portefeuille et l’empêcher de financer sa guerre contre l’Ukraine, l’UE a imposé une série de sanctions à l’encontre de la Russie, notamment un embargo sur le pétrole brut russe.

La Bulgarie s’est vue accorder une dérogation temporaire aux sanctions concernant le pétrole brut importé par voie maritime, mais Sofia envisage de mettre fin à la dérogation le 1er mars 2024.

Suite à cette annonce, Lukoil a menacé de fermer sa raffinerie en Bulgarie, située dans la ville de Bourgas. La décision d’abandonner la dérogation aux sanctions de l’UE pourrait donc dégénérer en crise pétrolière régionale, le géant russe étant le plus grand groupe de la région et le seul fournisseur de carburant pour l’aviation dans les Balkans.

Par ailleurs, pour M. Vladimirov, la fin de la dérogation ne permettrait pas d’arrêter le commerce du pétrole russe. En effet, la Bulgarie pourrait être utilisée pour « blanchir » le pétrole russe, qui entrerait toujours dans la région mais sous une autre étiquette.

« Il serait facile pour Lukoil d’essayer de blanchir le pétrole russe par le biais du pétrole kazakh et azéri en Bulgarie. Je ne serais pas surpris si, le 1ᵉʳ mars 2024, le mélange traité par la raffinerie contenait 100 % de pétrole kazakh », a-t-il déclaré.

D’un autre côté, « chaque mois de prolongation de la dérogation est une énorme aubaine pour la Russie », souligne l’expert.

Le différend entre la Bulgarie et la raffinerie Lukoil pourrait dégénérer en crise pétrolière régionale

Le retrait immédiat de la dérogation sur l’importation de pétrole russe pour la raffinerie bulgare de Lukoil pourrait conduire à une crise sur le marché des carburants dans les Balkans, a averti le Premier ministre bulgare Nikolaï Denkov dans une interview pour Euractiv Bulgarie.

Vers une vente de la raffinerie ?

Une analyse du CSD révèle que le régime du Kremlin aurait engrangé plus de 3 milliards de dollars rien qu’avec ses opérations en Bulgarie depuis le début de la guerre en Ukraine en février 2022.

Toutefois, Lukoil ne souhaitera pas rester sur le marché bulgare s’il ne conserve pas sa position préférentielle grâce à la dérogation aux sanctions de l’UE accordée à la Bulgarie, affirme Martin Vladimirov.

Dès lors, l’expert en énergie du CSD pense qu’une vente de la raffinerie Lukoil de Bourgas pourra être envisagée après l’abandon de la dérogation.

« Lorsque la dérogation tombera, l’entreprise sera intéressée par la vente, car elle a réalisé d’énormes bénéfices au cours de l’année et demie qui vient de s’écouler. Cela fait partie d’une stratégie plus large de Lukoil visant à vendre des actifs dans les secteurs du raffinage du pétrole et de la distribution de carburant », a-t-il déclaré.

« La chose la plus logique à faire [pour Lukoil] est de vendre la raffinerie de Bourgas, car la pression exercée par les autorités bulgares et la situation géopolitique rendront l’entreprise assez difficile à piloter », a-t-il ajouté.

Les intérêts de l’Azerbaïdjan

Selon des informations non officielles obtenues par Euractiv Bulgarie, l’entreprise publique azerbaïdjanaise SOCAR, qui représente déjà environ 30 % des ventes de gaz en Bulgarie, pourrait être particulièrement intéressée par le rachat de la raffinerie de Bourgas.

Interrogé sur le risque de remplacer l’entreprise russe par une entreprise d’un autre grand régime autoritaire, M. Vladimirov a répondu que « ce risque existe » bel et bien.

« Si nous sommes honnêtes, cette infrastructure [la raffinerie de Bourgas], qui se trouve sur la côte de la mer Noire, est pratiquement une enclave utilisée dans le passé pour toutes sortes d’opérations. Il y a eu des soupçons de trafic d’armes, d’évasion fiscale et de sanctions. Un tel actif devrait tomber entre les mains d’un investisseur stratégique occidental », a-t-il soutenu.

L’un des risques majeurs est lié au projet de la Bulgarie de construire l’oléoduc Alexandroúpoli-Bourgas, qui est « totalement inutile d’un point de vue économique ».

« Ce projet peut servir de prétexte aux autorités bulgares pour créer une situation similaire à celle de la Slovaquie, de la République tchèque et de la Hongrie, à savoir la volonté de continuer à déroger [aux sanctions concernant] le pétrole russe au-delà de 2024. »

« Les milieux pro-russes poussent à la construction de l’oléoduc Alexandroúpoli-Bourgas. Cela servira d’argument pour maintenir le statu quo chez Lukoil Neftochim », précise-t-il.

La Grèce, la Bulgarie et la Roumanie renouvellent leur soutien à la construction d'un oléoduc entre la Bulgarie et la Grèce

Le projet d’oléoduc reliant les ports grec et bulgare d’Alexandroúpoli et de Bourgas est à l’ordre du jour d’une rencontre entre la Bulgarie, la Grèce et la Roumanie, qui souhaitent accroître la connectivité en matière d’énergie en Europe du Sud-Est.

L’analyste du CSD explique également que l’affirmation selon laquelle les pétroliers peuvent difficilement passer par le détroit du Bosphore est un faux argument utilisé face à Bruxelles.

« Tous les types de pétrole brut peuvent [être transportés via] le Bosphore, et même aujourd’hui, la raffinerie Lukoil achète du pétrole norvégien et saoudien qui passe par le Bosphore sans aucun problème. Les affirmations selon lesquelles il y aurait des problèmes avec le Bosphore sont totalement absurdes. Il s’agit d’une tentative d’enfermer l’État bulgare dans un projet à long terme qui conduira, d’une part, au renforcement des réseaux d’influence russes et, d’autre part, à la préservation du statu quo dans le secteur pétrolier  », estime M. Vladimirov.

Outre les Azéris, l’analyste a indiqué que des investisseurs occidentaux s’intéressaient à la raffinerie bulgare de Bourgas, mais que cet intérêt n’était pas stratégique pour eux.

Le gouvernement bulgare pris en otage sur le sort de la raffinerie Lukoil

Le gouvernement bulgare est devenu otage de la décision sur l’avenir de la raffinerie Lukoil Neftochim à Bourgas, les partis de droite et du centre, qui ont jusqu’à présent soutenu la décision, insistent sur un arrêt immédiat des importations de pétrole brut russe, malgré les risques encourus par le secteur pétrolier local.

[Édité par Anne-Sophie Gayet et Paul Messad]

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