«Les canicules permettent de comprendre l’ampleur de la pauvreté énergétique»

Événement de lancement de l'Observatoire européen de pauvreté énergétique. [European Commission]

Deux pays de l’UE sur trois ne mesurent pas leur taux de pauvreté énergétique. Une situation que Bruxelles compte changer avec l’Observatoire européen de pauvreté énergétique,  lancé le 29 janvier.

Stefan Bouzarovski est le président du tout nouvel Observatoire de la pauvreté énergétique et professeur de géographie de l’université de Manchester.

Qu’est-ce que l’observatoire de la pauvreté énergétique et quel est son but ?

Il s’agit d’un centre d’information qui a pour but le partage de données, de connaissances et de bonnes pratiques dans l’Union européenne. L’élément clé de l’observatoire est son site web interactif, qui fournit des données sur la pauvreté énergétique et ses structures en Europe, ainsi qu’un recueil de ressources et événements centrés sur ces connaissances. Plus largement, l’observatoire a pour vocation de contribuer à la croissance et au renforcement d’un réseau de patriciens, décideurs politiques et chercheurs travaillant sur le sujet.

Espérez-vous influencer indirectement la prise de décision politique, ou l’observatoire aura-t-il un rôle plus direct dans le processus législatif ?

L’observatoire est en quelque sorte un outil d’aide à la décision. Nous sommes un service à l’attention des décideurs de différents niveaux de pouvoir, de l’administration locale à l’UE. Nous voulons offrir une variété de ressources permettant de communiquer sur ce sujet et de faciliter l’application de programmes pour l’amélioration de la situation.

L'ère de la consommation traditionnelle d'énergie bientôt révolue

La manière donc les gens consomment de l’énergie va bientôt connaître un tournant majeur, a déclaré le commissaire au climat, Miguel Arias Cañete, le 13 juin avant de présenter sa stratégie pour que les Européens prennent le contrôle de la production et de l’utilisation de l’énergie.

La pauvreté énergétique est étroitement liée à l’efficacité énergétique et aux bâtiments. Que pensez-vous du consensus de l’an dernier sur la directive sur les performances énergétiques des bâtiments. Est-il assez ambitieux ?

Plus les objectifs de rénovation et d’efficacité énergétique dans l’UE sont élevés, plus le taux de pauvreté énergétique diminuera. Je suis bien conscient que ces questions sont politiquement très controversées, et les objectifs initialement proposés comme obligatoires sont souvent affaiblis.

D’après ce que j’ai compris, la directive contiendra un engagement explicite pour la réduction de la pauvreté énergétique en termes de rénovation des bâtiments âgés, et c’est très bien. L’obligation de mettre en place des stratégies de rénovation à long terme est également très importante.

La pauvreté énergétique affecte l’Europe de différentes manières, en fonction de facteurs comme le climat. Dans ce contexte, est-il facile de légiférer pour toute l’Union ? La Croatie et la Finlande ont sans doute des besoins très différents, par exemple, mais seront régies par les mêmes lois.

Il est vrai que la pauvreté énergétique est contextuelle et qu’il est difficile de traduire cela dans des politiques générales. Il n’empêche qu’il est possible de se pencher sur ses causes dans la législation et les politiques de niveau européen. Les maisons et appareils énergiquement inefficaces sont l’une des premières causes de la pauvreté énergétique, et il y a fort à faire à ce niveau.

Le développement urbain intelligent pourra aussi être porteur pour l’efficacité énergétique. Par ailleurs, des objectifs liés à la pauvreté énergétique pourraient encore être adoptés, notamment dans le cadre des efforts de rénovation et d’efficacité énergétique des bâtiments, de la réglementation des services et de la politique de cohésion.

L'UE et le paradoxe du grille-pain

Jean-Claude Juncker a promis de ne pas s’appesantir sur les « petits » dossiers. Pourtant, selon la directrice d’E3G, c’est parfois en se focalisant sur des choses à première vue triviales que l’on peut réaliser de grandes choses.

Nous avons constaté que d’autres domaines d’intérêt public ont bénéficié d’une attention et d’un soutien accrus après un pic de communication. C’est le cas de la pollution plastique, notamment grâce au documentaire Blue Planet de la BBC, ou du changement climatique après l’accord de Paris. Tirer la sonnette d’alarme de cette manière permettrait-il que la pauvreté énergétique soit prise plus au sérieux ?

Il est important de se rappeler que la pauvreté énergétique ne concerne pas seulement le chauffage des lieux de vie, mais aussi l’accessibilité financière et l’accès tout court à d’autres types de services énergétiques, comme la climatisation, l’éclairage, l’alimentation des appareils électroménagers et même des technologies de l’information.

Si un réveil dramatique devait se produire, je pense qu’il serait lié aux effets d’une vague de chaleur estivale plutôt qu’à un problème de chauffage en hiver. En Europe, ces vagues de chaleur sont de plus en plus fréquentes et intenses en raison du changement climatique – il suffit de se rappeler du « Lucifer » de l’été dernier! Si l’opinion publique associe la pauvreté énergétique à un refroidissement domestique inadéquat parmi les groupes vulnérables lors d’une vague de chaleur estivale dangereuse, cela pourrait constituer un tournant décisif dans la prise de conscience du public.

Vous voulez à faciliter le partage des connaissances entre les pays à travers l’observatoire. Selon vous, quels sont les États membres qui peuvent offrir les meilleures pratiques et les conseils les plus utiles aux autres ?

Notre observatoire propose un référentiel de politiques et de mesures classées par pays, type de mesure, groupes cibles, mode de financement et vecteur énergétique. De ce référentiel, vous pouvez voir que de bonnes pratiques de lutte contre la pauvreté énergétique existent dans toute l’UE, même si, traditionnellement, les États membres du nord-ouest tels que l’Irlande, la France et le Royaume-Uni ont toujours été à l’avant-garde sur ces questions.

J’ajouterais également que de nombreux pays d’Europe centrale – en particulier la République tchèque et la Pologne – ont fait des progrès considérables dans l’amélioration globale de l’efficacité énergétique de leur parc de logements, ce qui a contribué à réduire la pauvreté énergétique.

Vous voulez également améliorer la transparence. S’agit-il d’un problème au niveau de l’UE ou des États ?

J’envisage l’amélioration de la « transparence » au sens le plus large, c’est-à-dire l’assurance que les informations sur la façon de mesurer, de surveiller et de combattre la pauvreté énergétique sont facilement accessibles. Il existe de grandes différences entre les États membres à cet égard…

Je dirais qu’une partie du problème réside dans le fait que, dans certains pays, la pauvreté énergétique est considérée comme un sous-ensemble de la pauvreté monétaire. Cela va à l’encontre de ma propre position, qui considère la pauvreté énergétique comme une forme distincte de privation matérielle, bien sûr très liée au revenu, mais qui ne s’y limite pas. Les institutions européennes sont parmi les plus transparentes à ce sujet, étant donné que les informations et les rapports pertinents sont facilement accessibles et qu’il existe une meilleure compréhension de la pauvreté énergétique à ce niveau.

Les eurodéputés veulent dédier une partie du plan Juncker à l'efficacité énergétique

Le 14 avril, les eurodéputés ont voté l’affectation de 5 milliards d’euros du plan Juncker à l’efficacité énergétique, lors d’un vote en commission. Une décision qui agace Bruxelles, partisane d’une flexibilité totale sur l’allocation de fonds du plan de relance. 

Subscribe to our newsletters

Subscribe