Le modèle économique des gaz de schiste n’est pas viable

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Les réparations en fin d'activité, les dommages sur la santé et l'environnement, et la pollution des eaux et des sols ne sont pas pris en compte dans les coûts, souligne un rapport de l'ONG Green Cross.

Nicolas Imbert est le directeur de Green Cross France.

Le rapport publié par Green Cross répertorie un certain nombre d'idées, que vous jugez fausses, sur les gaz de schiste. Tout d'abord, l'exploration de ces gaz ne fera pas baisser les prix. Pourquoi?

Techniquement et géographiquement, le marché mondial du gaz est extrêmement fragmenté. Ce qui se passe aux Etats-Unis sur le gaz de schiste aura un impact faible sur l'Europe. 

En revanche, continent par continent la solidarité entre le gaz et l'électricité est possible pour un certain nombre d'usages. Concrètement, certains pays peuvent substituer le gaz à l'électricité quand il y a un pic de demandes d'électricité, grâce, par exemple à la présence d'une chaudière à gaz et d'une installation électrique de chauffage, au même endroit.

Aujourd'hui, on assiste à une illusion de prix bas du gaz. L'offre est excédentaire par rapport à la demande et des sociétés sont au bord de la faillite. Le prix du gaz ne tient pas compte de ces externalités : réparation en fin d'activité, dommage sur la santé, l'environnement, pollution des eaux et des sols. Aujourd'hui, les prix correspondent quasiment à un coût d'extraction brut. 

Le rendement brut est actuellement de 1,3%. Pour un investisseur ça n'est pas rentable par rapport à d'autres investissements dans l'énergie, en particulier en tenant compte du risque d'image, de l'impact à venir d'une réforme du code minier et du renforcement du droit européen (directive-cadre sur l'eau, les sols, REACH). 

Pourquoi un certain nombre d'industriels veulent-ils au moins ouvrir ce débat sur les gaz de schiste en France et en Europe?

Une partie des acteurs économiques, notamment les techniciens des énergies fossiles, a l'impression de se trouver face à un nouvel eldorado. C'est presque la ruée vers l'or. Mais, il faut se souvenir que, dans cette ruée historique, seuls les vendeurs de pelles ont fait fortune. D'ici à 20 ans, l'administration Obama a annoncé s'attendre à ce qu'il n'y ait plus d'exploration de gaz de schiste sur le sol américain. Cette ressource est épuisable, ses défenseurs veulent simplement en tirer le plus de profits maintenant.

Sauf qu'elle mobilise actuellement les esprits et le débat, en faisant perdre du temps à l'Europe et à la France en particulier dans l'atteinte des objectifs 3×20, comme dans le développement de l'efficacité énergétique et des renouvelables.

Aujourd'hui, on constate un emballement médiatique et des professionnels des énergies fossiles sur le sujet, pour des investissements dont la rationalité, hors bulle spéculative, n'est pas démontrée. 

C'est en tout cas ce que notent par exemple l'Oxford institute for Environnemental Studies ou le Parlement Européen, dans deux travaux différents. Et que relèvent de nombreux experts américains, dont le Pr. Robert Bell, dans le New York Times et divers papiers scientifiques.

A tel point que les sociétés d'assurance font comprendre à leurs clients qu'elles vont cesser d'assurer leurs activités sur les gaz de schiste, et les majors (Exxon notamment, dont le PDG disait "we're losing our shirt") sont en train de dire que les gaz de schiste ne sont pas rentables en Europe. 

Mais, pour ne pas se retrouver complètement coupés de la technologie, les industriels, Shell notamment, sont en train de tester certains mécanismes en Ukraine et en Algérie, où les contraintes juridiques sont plus faibles. 

L'exploration des gaz de schiste ne permettrait-elle à la France d'être moins dépendante de ses importations en gaz?

Nous sommes dans le même conditionnement idéologique que sur l'énergie nucléaire. Des éléments de coût et de prix sont mis en avant. Mais ils ne tiennent compte ni des investissements nécessaires pour la préparation et la dépollution des sites, ni des nécessaires provisions pour le respect de la loi et la mise en place des principes de prévention, de précaution et pollueur-payeur, ni de la fin de vie des sites et de leur démantèlement. 

A conditions égales, on diminue beaucoup plus fortement la dépendance aux énergies fossiles en installant un site photovoltaïque au sol (pourtant souvent décrié, et à raison), qui produira régulièrement pendant 30 ans, qu'en occupant la même surface au sol avec un puits de gaz de schiste, dont l'hypothétique exploitation n'excédera pas 15 ans, mais qui consommera de manière certaine une grande quantité d'eau et risque de polluer le sol.

De plus, une grande partie des licences, brevets et capacités d'ingénierie nécessaire à l'exploration et à l'exploitation des gaz de schiste est anglo-saxonne, une partie plus limitée est française. 

La production des installations, par exemple, de panneaux solaires, est pourtant largement chinoise aujourd'hui…

Des travaux faits par le ministère montrent qu'entre 10 et 20% maximum de la valeur ajoutée de l'installation vient du panneau solaire. Pour le gaz de schiste, seuls quelques pourcentages de la somme totale des investissements sont une production locale. 

Une étude du cabinet Sia Conseil évoque pourtant entre 40 000 et 100 000 emplois créés d'ici 2020 grâce aux gaz de schiste…

Le seul emploi local maintenu sur la durée est une personne pour surveiller 4 à 5 puits. Les emplois, très ponctuels et générateurs de beaucoup de nuisance pour l'environnement sont les camions qui vont aller chercher de l'eau pour l'apporter sur le site. Pour 400 forages, une centaine d'emplois pourraient être créés. 

Les emplois les plus fiables sont ceux crées par les hôteliers et les restaurateurs. Mais la disparition de flux de touristes, liés au fait que l'endroit est devenu infréquentable ou la disparition d'emplois agricoles à proximité, n'est pas comptée. 

Plus on centralise l'énergie, plus l'intensité en emploi par kWh produit est faible. Le nucléaire est, par exemple, à peu près mille fois moins dense que l'efficacité énergétique et 100 fois moins que les énergies renouvelables par kWh produit. C'est la diversité et la complémentarité des sources d'énergie pour pouvoir passer du solaire à l'éolien à la biomasse qui créé de la valeur et aussi de l'emploi local.

C'est aussi le fait d'avoir des activités et des dispositifs de conseil et d'optimisation dans l'achat énergétique et dans le mix énergétique, de pouvoir installer et maintenir ces équipements. Des études sérieuses produites lors du Grenelle de l'environnement avec la participation du BCG évoquaient des gisements de 700 000 à 1millions d'emplois, ce qui n'est d'ailleurs pas énorme. 

Vos propositions visent à limiter l'exploration des gaz de schiste en France en rendant élevé le niveau des assurances/garanties financières par exemple?

Déclamer être pour ou contre le gaz de schiste n'a strictement aucun intérêt. En revanche plus le prix de l'énergie va augmenter, plus les démarches non conventionnelles vont apparaître. Mais, il faut observer le modèle économique des gaz de schiste. Une fois toutes les externalités négatives payées, le compromis est négatif, cette technologie n'est pas viable.

Cette méthode permet d'anticiper les distorsions de concurrence. L'idée que les énergies renouvelables sont avantagées par rapport aux énergies fossiles est souvent véhiculée. Mais, en réalité, les énergies fossiles sont systématiquement avantagées par rapport aux énergies renouvelables.

Les directives européennes sur l'eau et les sols, tout comme le protocole de Nagoya, vont obliger à changer de paradigme et donner un cadre de marché plus équilibré. Sans compter la suppression des aides directes et indirectes dommageables à la biodiversité.

Aujourd'hui, le débat sur la réforme du code minier a lieu en parallèle de celui sur la transition énergétique…

S'il y a une instance transparente et démocratique ou l'on discute de la réforme du gaz de schiste, ce n'est pas dans le cadre du Débat national sur la transition énergétique. 

Le lien entre la question de l'eau et des sols et du gaz de schiste n'est toujours pas fait. Nous ne percevons pas non plus la volonté politique d'émettre des signaux clairs sur la responsabilité des exploitants, la juste valorisation des ressources et impacts sur les sols, ni de signal-prix pour remettre les données de marché au carré sur le code minier. 

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