«Il est difficile de construire de nouvelles centrales en Europe occidentale»

La centrale nucléaire de Tricastin , en France.

Le climat politique n’est pas propice à l’énergie nucléaire en Europe, reconnaît William D.Magwood. Le futur de l’industrie se situe aujourd’hui davantage en Russie et en Asie.

William D.Magwood est le directeur général de l’Agence pour l’énergie nucléaire de l’OCDE depuis 2014.

L’énergie nucléaire bat de l’aile. Seule une poignée de réacteurs sont en train d’être construits en Europe et dans les pays de l’OCDE. L’énergie nucléaire a-t-elle un avenir ?

Personnellement, je le crois. Partout dans le monde, de nouvelles centrales sont construites. Dernièrement, je me suis rendu en Argentine, où ils prévoient de construire deux nouveaux réacteurs. Juste à côté, au Brésil, ils y réfléchissent également.

L’Argentine et le Brésil ne sont pas des pays de l’OCDE, mais l’Argentine est membre de l’AEN et le Brésil a déposé sa candidature pour rejoindre l’OCDE. La Roumanie, qui est aussi membre de l’Agence, prévoit de nouveaux réacteurs et la Slovaquie est en train d’en construire.

Il n’y a pas beaucoup d’activité au sein même de l’Europe, mais il se passe des choses au niveau mondial. La Russie, un autre membre de l’AEN, construit plusieurs réacteurs. Bien évidemment, la Chine (ni membre de l’AEN, ni de l’OCDE) est le pays qui connaît la plus grande activité et qui est en train de construire de nombreux réacteurs.

Voulez-vous dire que l’énergie nucléaire a un avenir radieux en dehors de l’Europe ?

Aujourd’hui, il est difficile de construire de nouvelles centrales en Europe occidentale. Le climat politique n’y est pas très favorable. L’accent se fait beaucoup plus sur les renouvelables.

La situation est tout autre en Europe de l’Est. Plus à l’est encore, en Russie et en Biélorussie, l’activité bat son plein. En Asie, la Chine et l’Inde sont aussi très actives. Sur le long terme, le nucléaire va jouer un rôle très important dans le monde, mais nous risquons aussi de voir un désintérêt dans certaines parties du globe, comme en Europe occidentale.

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Pensez-vous que la technologie russe – qui sera utilisée en Slovaquie, en Hongrie, en Finlande, mais aussi en Turquie et en Chine – va se développer au détriment des technologies occidentales ?

Aujourd’hui, nous assistons clairement à un changement de nature du cadre d’approvisionnement du nucléaire. Par le passé, la France et les États-Unis étaient les premiers fournisseurs. Ce n’est pas vraiment le cas aujourd’hui. Désormais, davantage d’énergie provient des fournisseurs russes, la Chine mène une véritable offensive commerciale, la Corée du Sud connaît aussi un grand succès et prévoit d’exporter vers les Émirats Arabes unis.

Mais la transition des vieux fournisseurs vers les nouveaux n’est pas une mauvaise chose. Car ces derniers amènent sur le marché quelque chose que les fournisseurs traditionnels ne pouvaient pas amener.

Quelle est cette chose ?

Des financements. L’accès à de grandes quantités de capitaux pour financer des projets est plus important que la technologie pour les clients aujourd’hui. La Chine et la Russie sont particulièrement à même de fournir cela.

Le financement de la construction de réacteurs est-il durable pour la Russie sur le long terme ?

Il faut demander aux Russes. Clairement, ça les a aidés à lancer des projets qui n’auraient jamais commencé sans cela – par exemple en Turquie ou au Bangladesh. Ces pays n’auraient jamais obtenu de financements via des canaux normaux à cause de la taille des projets ou de leurs économies.

Ce n’est pas que du financement, c’est aussi un soutien à l’infrastructure. Le projet coréen aux Émirats arabes unis se caractérise par un grand soutien technique. Des centaines d’ingénieurs et d’experts coréens vivent là-bas pour faire avancer le projet. Si les Américains ou les Français ne veulent pas être délocalisés pour une longue période, vous ne serez pas compétitifs face à la Corée, la Chine ou la Russie.

L’Europe ne construit pas beaucoup de réacteurs. Peut-on être un bon exportateur si on ne développe pas de compétences à domicile ? Prenez la France, par exemple.

Si vous ne vous développez pas au niveau national, c’est difficile de maintenir une chaine d’approvisionnement solide et d’être compétitifs à l’étranger. Il faut donc être très chanceux et avoir un large portefeuille d’opportunités d’exportations.

Cela signifie que le marché sera bientôt dominé par l’Asie, où la plupart des nouveaux réacteurs sont en train d’être construits.

Aujourd’hui tous les regards se tournent vers la Russie et l’Asie. Mais il est aussi possible que cette nouvelle activité ralentisse considérablement.

Au profit de qui ?

Des États-Unis et du Canada, où l’énergie nucléaire est largement acceptée en tant qu’option principale. Si les conditions économiques le permettent, des centrales nucléaires seront construites.

Le réacteur AP1000 de la société américaine Westinghouse est perçu dans le monde entier comme une excellente technologie. Une fois surmontés tous les obstacles à la construction des premiers projets, une chaine d’approvisionnement stable et une expertise seront établies, ce qui le rendra encore plus compétitif.

Par ailleurs, les petits réacteurs modulaires (SMR) devraient changer la donne.

Cette technologie a-t-elle déjà été commercialisée quelque part ?

Plusieurs technologies sont soit déjà disponibles soit  bientôt disponibles. La technologie coréenne Smart est en train d’être commercialisée. C’est un petit réacteur qui sera surtout utilisé dans les zones reculées ou pour des applications spécifiques comme la désalinisation de l’eau. Un accord a déjà été signé avec l’Arabie saoudite pour la construction de deux réacteurs Smart.

En Europe, aux États-Unis et au Canada, où les perspectives de croissance sont moindres pour l’électricité, et où il est moins nécessaire de construire de grandes installations, les SMR pourraient être plus pertinents.

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À quelle vitesse – et à quel coût – peut-on construire des petits réacteurs modulaires ?

Cela dépend du modèle, il y en a de types très différents. La technologie NuScale, par exemple, est fondée sur la construction de 12 petits modules qui se complètent dans une centrale. Le fournisseur m’a dit qu’il pouvait en construire un pour 3 milliards de dollars [environ 2,5 milliards d’euros]. 12 modules équivalent à 600 MWe, ce qui n’est pas mal du tout.

Le prix initial d’un réacteur pressurisé européen, le réacteur de 1 600 MWe d’Areva, a coûté environ 5 milliards de dollars [4,3 milliards d’euros].

C’est pour cela que je suis prudent avec les petits réacteurs modulaires. Leur gros avantage pourrait être qu’au lieu de construire de grandes structures sur place, ce qui entraine des complications et des incertitudes, on pourrait les fabriquer en usine.

On construit les avions en usine. Dans un modèle de chaine de montage, le contrôle de qualité est maintenu, les coûts sont beaucoup plus transparents, le calendrier est très clair.

À nouveau, vous mentionnez des technologies asiatiques ou américaines, et non européennes…

Il y a aussi l’Argentine Carem. Le Royaume-Uni a lancé certaines activités, mais en Europe continentale, les petits réacteurs ne font pas encore partie du paysage.

Ce marché sera donc probablement dominé par des non-Européens.

Il est trop tôt pour le dire. Si les petits réacteurs sont une réussite, les pays européens se pencheront peut-être sur cette technologie.

Dans le secteur de l’énergie, les entreprises font des projections à long terme, et c’est particulièrement vrai pour le nucléaire.

Ils font tous des projections, y compris l’Agence internationale de l’énergie, l’agence associée à l’AEN, mais ils n’ont aucune idée de ce qu’ils font. Durant ma carrière, j’ai vu des projections émanant de toutes les agences responsables possibles et imaginables, elles se sont toutes révélées fausses, parce qu’on ne peut prédire des choses comme le phénomène du gaz de schiste en Amérique du Nord. Qui aurait pu imaginer l’excès de pétrole d’aujourd’hui ? Qui a anticipé la catastrophe de Fukushima-Daichi ?

Dans le cadre du Brexit, le Royaume-Uni envisage aussi de quitter le traité Euratom. Cela posera-t-il un problème ?

Il s’agit à l’évidence d’une question nationale, sur laquelle je ne ferai pas de commentaire. Je peux cependant dire que j’ai été en contact avec certaines personnes au Royaume-Uni depuis la décision du Brexit et que je pense que le pays prend les mesures nécessaires pour s’adapter au monde post-Brexit. Ils négocient des accords bilatéraux et multilatéraux en ce qui concerne le nucléaire. Leur bureau de réglementation  nucléaire met en place les garde-fous et capacités  nécessaires à la sortie d’Euratom. Ils ont le temps de régler tout cela, et ils y parviendront.

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