«L’orchestration du marché de l’énergie doit prendre fin»

Si les dirigeants de l’UE pensent que les marchés ne peuvent pas fonctionner, alors il n’y a pas de raison d’avoir un prix du carbone pour encourager les énergies renouvelables. Le marché de l’énergie sera toujours « orchestré » par les gouvernements nationaux qui maintiennent les subventions aux combustibles fossiles, estime Hans Ten Berge.

Hans Ten Berge est secrétaire général d’Eurelectric, l’association de l’industrie de l’électricité en Europe. EDF et E.ON. en sont membres.

La Commission européenne a déclaré qu’elle mettrait des consommateurs et des citoyens impliqués au cœur du marché de l’électricité dans son prochain « paquet hiver » sur l’énergie. Soutenez-vous cette vision ? 

Nous sommes tout à fait d’accord avec cette vision. Toutefois, il ne s’agit pas seulement d’équiper les consommateurs d’un compteur intelligent pour qu’ils puissent adapter leur comportement lorsque les prix fluctuent fortement. Il s’agit aussi de proposer un prix « pur » de l’énergie.

Si vous regardez les factures d’électricité en Allemagne, le prix de gros de l’électricité est de 3 centimes d’euros par kilowatt-heure (Kw/h) alors que le prix total au détail est de 30 centimes d’euros. Les consommateurs ont donc 27 centimes d’euros sur leur facture qui n’ont rien à voir avec l’électricité en tant que telle : ce sont des charges de réseau et de soutien aux politiques. Cela signifie que quand de l’énergie est économisée, le fardeau de ces coûts passe d’un consommateur à l’autre. Ces tarifs réglementés peuvent représenter environ 50 % des charges des factures d’électricité des consommateurs en moyenne en Europe.

Donc avant de valoriser le consommateur, j’implore la Commission de s’assurer que les consommateurs ont les moyens de gérer leur facture d’électricité et n’évitent pas les taxes et charges politiques.

La vision d’un système de production d’énergie décentralisé implique plusieurs petits producteurs d’énergie – typiquement des citoyens avec des panneaux solaires sur leur toit – qui fabriquent leur propre énergie et la vendent à un prix garanti sur le réseau. Tous les producteurs d’électricité sont-ils prêts pour une telle révolution ?

Le problème est que les prix garantis sont toujours plus élevés que le prix du marché. Qui paierait pour cela ? Le contribuable.

Donc oui, nous sommes prêts pour une concurrence totale et équitable. Mais la Commission pense plus à stimuler la production décentralisée au détriment d’une majorité de consommateurs.

Les exploitants du réseau s’adaptent-ils assez vite selon vous à un système d’énergie plus décentralisé ? Par rapport à cela, les marchés de l’électricité sont-ils adaptés à un accord avec un signal de prix de l’électricité fourni en temps réel ?

Si vous vous concentrez sur le décentralisé, il s’agit principalement d’énergie solaire. Maintenant, imaginez que vous installez des panneaux solaires dans une zone donnée, ils génèreront de l’électricité en même temps, quand le soleil brillera. Cela veut dire qu’ils produiront de l’électricité environ 15-20 % du temps, au mieux. Les 80 % de temps restants, ils ne produiront pas tant que ça car le soleil ne brille pas toujours.

Quand les panneaux solaires génèrent tous en même temps, cela représente beaucoup d’électricité circulant dans le réseau et il faudra se débarrasser du surplus. À l’inverse, quand l’électricité est nécessaire, le soir par exemple, les panneaux solaires ne produisent pas assez et vous devez récupérer de l’énergie d’autres sources.

Donc que faisons-nous avec le réseau pour faire face à cela ? Je pense que nous devons d’abord accorder autant d’importance à l’énergie décentralisée qu’à l’énergie centralisée. Tant que ce n’est pas le cas, il y aura une question d’arbitrage entre les deux. Donc des tensions constantes sur le réseau, et cela est ma principale critique du paquet à venir.

Sommes-nous contre la production décentralisée ? Non, mais pour la soutenir il faut une économie adéquate, ce qui n’est pas le cas en ce moment.

En ce moment, le système électrique est très centralisé, donc si vous voulez encourager la décentralisation, il faut mettre en place des incitations, n’est-ce pas ? Et cela veut dire un certain arbitrage.

Pourquoi voulez-vous encourager le solaire décentralisé plus que l’éolien centralisé ?

C’est un objectif politique.

Si la décentralisation est un objectif politique, elle devrait avoir du sens pour le consommateur, et ne devrait pas se faire au détriment d’autres formes d’énergie. Pour le moment, la DG Concurrence dit que le volume d’énergie générée par le solaire décentralisé est si faible qu’ils ne s’en inquiètent pas. Dès que des volumes plus importants seront atteints, ils devront se pencher à nouveau là-dessus.

Les PDG du groupe Magritte demandent la fin des subventions aux énergies renouvelables car ils considèrent qu’elles ajoutent trop d’électricité à un marché en berne luttant déjà avec la surcapacité. Soutenez-vous ces appels ou pensez-vous que les subventions devraient continuer à être versées pour les renouvelables ?

Acheter de l’énergie renouvelable est important pour la décarbonisation et la réduction des combustibles fossiles. Je pense donc qu’il ne devrait pas y avoir de subventions pour les combustibles fossiles et que les prix du CO2 devraient être revus à la hausse pour aller plus loin dans la décarbonisation. Cela permettrait de garantir que les renouvelables ont la bonne valeur sur le marché et d’éliminer les subventions.

Les subventions aux renouvelables devraient donc être maintenues parce que le prix du CO2 est bas ?

Oui, mais ne nous concentrons pas sur cet objectif. L’objectif est de décarboniser et de faire remonter les prix du CO2. C’est cela qui va stimuler les renouvelables.

Au même moment, le groupe Magritte réclame des « mécanismes de capacité » pour subventionner le charbon, le gaz et le nucléaire, qui selon eux sont nécessaires pour des raisons de sécurité et d’approvisionnement. N’est-ce pas un peu hypocrite ? Demander des subventions pour les combustibles fossiles et le nucléaire, mais pas pour les renouvelables ?

Je ne pense pas. Je pense que la flexibilité permettant de garantir que vous pouvez avoir de l’électricité au moment où vous en avez besoin est importante. Et ce, peu importe qu’il s’agisse d’énergie provenant du charbon, du vent, du soleil, du nucléaire ou de l’eau.

Reste donc à savoir comment évaluer la disponibilité ? Pour les renouvelables, c’est en couvrant une partie du coût d’investissement et des capacités de paiement à l’avance. Et si vous le faites pour un type de production d’énergie, il faut le faire pour tous.

Tout cela à condition qu’il y ait un prix de CO2 décent. Je ne suis pas pour la promotion des centrales à gaz ou d’autres sources d’énergie spécifiques. La capacité peut consister en une combinaison hydro-éolien, gaz-solaire ou encore nucléaire-biomasse. Toutes ces options pourraient déboucher sur une bonne disponibilité des capacités.

Par ailleurs, la capacité ce n’est pas seulement la production, c’est aussi la demande. Si vous réduisez votre demande quand il y a des volumes limités d’électricité sur le marché, vous devriez être récompensés par exactement la même redevance de capacité que pour une centrale à gaz ou à charbon.

Les futurs systèmes seront basés sur cette évaluation des capacités. Et à la fin de la journée, l’un des meilleurs fournisseurs de capacités pourrait probablement être les batteries domestiques. Une batterie pourrait vous donner la capacité nécessaire quand le soleil ne brille pas et le vent ne souffle pas. Il faut évaluer cela dans le système, tout comme la capacité de production. Cela serait une alternative ou viendrait compléter les centrales à gaz ou hydrauliques.

Pouvez-vous donner des exemples de mécanismes de capacité qui devraient être approuvés et d’autres non ?

Au Royaume-Uni, le mécanisme de capacité inclut la réponse à la demande et la participation transfrontalière, ce que je soutiens. En France, le mécanisme de capacité est décentralisé et implique les détaillants, ce que j’aime beaucoup aussi.

Toutefois, je ne soutiens pas les appels d’offres pour de nouvelles formes de production d’électricité pour une réserve stratégique et des paiements de capacités administratives, comme cela est actuellement le cas dans plusieurs pays de l’UE. Pour autant que je sache, il y a plus de 28 mécanismes de capacités pour 11 États membres. Il est temps d’harmoniser tout ça.

Pouvez-vous être plus spécifique sur les mécanismes de capacité que vous ne soutenez pas ?

Je ne soutiens pas les paiements de capacités administratives, pour lesquels le prix n’est pas défini par le marché et le paiement est demandé à tout le monde. Ce n’est pas une solution pour l’avenir !

Nous devons être prudents avec les réserves stratégiques qui deviennent surdimensionnées et qui sont utilisées pour construire de nouvelles capacités. En Allemagne, ils ont ce genre d’immenses réserves et elles ont un impact sur le marché. Certains pays nordiques ont aussi des réserves stratégiques.

Ces réserves peuvent être une solution pour résoudre les problèmes d’adéquation à court terme. Leur utilisation devrait pourtant rester exceptionnelle et leur taille devrait être limitée.

Espérez-vous que le « paquet hiver » fournisse des solutions sur les mécanismes de capacité ?

Il y a une chose que j’aime beaucoup dans le projet – et qui j’espère sera conservée – ce sont les marchés régionaux de capacité grâce à la participation transfrontalière. En Allemagne et aux Pays-Bas par exemple, vous pourrez obtenir des capacités pour couvrir une pénurie en Belgique. Ce n’est plus national. Cela implique de mettre en place des interconnecteurs, ce qui n’est pas toujours le cas aujourd’hui.

C’est vrai. C’est une contrainte à prendre en compte en évaluant les capacités sur une base régionale.

Pour conclure, l’an dernier, E.ON a pris la décision osée de séparer ses activités dans le combustible fossile dans une entreprise distincte appelée Uniper et prévoit maintenant d’abandonner complètement le charbon. Voyez-vous cet abandon du charbon comme une tendance en hausse dans le secteur de l’énergie ?

Oui. Actuellement, nous perdons environ 6 % par an d’usines à combustibles fossiles – pas seulement au niveau du charbon, mais du gaz aussi. Et la raison est purement économique – elles ne couvrent pas les coûts fixes.

L’industrie du charbon continue de dire que le charbon est peu cher et abondant. Ce n’est pas vrai ?

Si ça l’était, pourquoi les fermerions-nous ?

Pour des raisons politiques, peut-être ?

Non, c’est purement économique.

Donc pour vous, l’abandon des combustibles fossiles est désormais irréversible ?

On peut débattre longuement là-dessus, donc regardez simplement les chiffres : via ses réserves stratégiques, le gouvernement allemand est en train d’essayer de conserver le charbon au lieu de s’en éloigner. Pourquoi le gouvernement allemand fait ça ? Car il a peur d’être déséquilibré. Donc il garde le charbon sous le coude. S’il ne faisait pas ça, le climat d’investissement pour la décarbonisation serait bien meilleur.

Comment Eurelectric aide à la transition pour délaisser le charbon et les combustibles fossiles ?

Nous faisons trois choses : s’assurer que les marchés fonctionnent, décarboniser, et utiliser de l’énergie propre pour le transport, le chauffage et le refroidissement. Dans des marchés en bonne santé, il n’y a ni subvention ni interférence – juste de la concurrence.

Mais cela n’arrivera pas dans un environnement si politisé où tout est subventionné. Ça semble un peu idéaliste

C’est vrai, mais si vous ne pensez pas que les marchés peuvent fonctionner, alors il n’y a pas de raison d’avoir un prix du carbone pour encourager les énergies renouvelables. Et vous n’obtiendrez jamais un marché de l’énergie, vous aurez un marché orchestré par les gouvernements.

J’espère un jour que les prix du carbone seront si élevés que les combustibles fossiles seront trop couteux. Il faudra alors choisir entre des activités de décarbonisation et vous aurez le choix entre la biomasse, le solaire, l’éolien, l’hydraulique, le nucléaire. Ce serait un bon environnement selon moi.

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