«Seule l’Ukraine applique la politique de diversification nucléaire de l’UE»

Mike Kirst [Georgi Gotev] [Georgi Gotev]

Contrairement aux cinq États membres de l’UE possédant des centrales nucléaires construites par la Russie, l’Ukraine est le seul pays à satisfaire les exigences européennes en matière de diversification des sources d’approvisionnement en combustibles fossiles.

Michael Kirst est vice-président du département stratégie et relations extérieures pour l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique chez Westinghouse Electric Company, la multinationale américaine fournissant des combustibles, des services et des équipements à l’industrie nucléaire.

L’hiver a été rude dans de nombreux pays européens. La Roumanie a été contrainte de décliner une demande d’énergie urgente de la part de la Bulgarie, au vu de la consommation record des deux pays, confrontés à des températures anormalement froides. Tout cela a eu lieu en dépit du mécanisme de réponse d’urgence mis en place au niveau européen. Cela signifie-t-il que ce mécanisme ne fonctionne pas dans des conditions exceptionnelles?

Nous sommes conscients que ces épisodes extrêmes risquent de se reproduire de plus en plus souvent. La Commission soutient une énergie flexible. En raison des obligations imposées par les énergies renouvelables, cette politique crée moins de stabilité dans le réseau électrique et dans la production d’électricité.

Vous avez cité la Bulgarie et la Roumanie, mais ce ne sont pas les seuls pays concernés. En effet, le problème ne cessera de se reproduire pour les pays d’une même zone climatique, à moins qu’ils puissent importer de l’électricité d’Espagne ou d’un autre État n’ayant pas les mêmes conditions météorologiques et dont la production d’électricité est excédentaire.

D’après la Commission, les centrales de base ne sont plus nécessaires étant donné que les pays vont s’orienter vers des unités de production de plus petite taille qui leur permettront de répondre à la demande d’approvisionnement de manière quotidienne ou hebdomadaire, en fonction du temps et d’autres facteurs. Cela semble être une idée merveilleuse, mais ce n’est pas réaliste.

>> Lire : Les émissions de CO2 stables, mais toujours trop élevées pour le climat

Voulez-vous dire que certains pays ne peuvent pas se passer des grands fournisseurs d’énergie, tels que les centrales électriques?

Oui, à l’heure actuelle, il n’existe que deux manières de produire de l’électricité à grande échelle, à savoir le charbon et le nucléaire. Le gaz répond avant tout aux besoins de chauffage. Il sera cependant de plus en plus utilisé comme source d’électricité grâce à des projets de gazoducs d’envergure, tels que Nord Stream 2 ou Opal.

La seule manière de rendre les énergies renouvelables efficaces, étant donné qu’elles ne peuvent pas fonctionner 24 heures sur 24, est d’assurer un approvisionnement de réserve. Le charbon pourra de moins en moins être utilisé en alternance avec les énergies renouvelables, au vu des problèmes environnementaux qu’il pose et du prix du CO2. Nous allons donc devenir de plus en plus dépendants du gaz.

Nous avons parlé de la Bulgarie et de la Roumanie, mais cela s’applique également à presque toutes les autres régions européennes, n’est-ce pas?

Absolument. Les conditions climatiques extrêmes enregistrées en Bulgarie et en Roumanie cet hiver n’ont fait que souligner à quel point les pays ne peuvent jamais complètement compter sur leurs voisins pour leur fournir de l’électricité quand ils en ont besoin. Et le modèle qui est sur le point d’être déployé accentuera le manque de stabilité et de sécurité de l’approvisionnement, étant donné qu’il reposera sur des sources d’énergie moins faciles.

La dernière fois que nous nous étions entretenus, vous aviez mentionné les projets de Westinghouse en Pologne, le plus grand pays de l’UE à ne pas posséder une capacité nucléaire. Comment la situation a-t-elle évolué depuis lors?

Nous avons rencontré les Polonais à plusieurs reprises. Vous aurez surement constaté qu’ils ont décidé de prendre un peu de recul, de réévaluer le programme de financement, et nous saluons cette initiative.

D’après les déclarations des autorités polonaises, le pays avancera dans son projet nucléaire seulement s’il peut choisir quelle technologie utiliser, sans influence indue. Cela signifie que des financements extérieurs conséquents sont souvent demandés aux pays fournisseurs, et que le projet devient dès lors davantage une compétition pour les banques qu’un choix basé sur la technologie. La Pologne ne veut pas qu’un gouvernement étranger dicte ce genre de choix.

La Pologne dispose par contre de grandes réserves de charbon.

Oui, et ce charbon devra à terme être remplacé par de l’électricité à faible taux d’émission. Or le charbon, qui représente aujourd’hui 90 % de la production énergétique en Pologne, n’est pas prêt de disparaître du réseau du pays.

Toutefois, pour atteindre les objectifs fixés par l’UE à l’horizon 2020 et 2030, la Pologne devra réduire son empreinte carbone. Si les Polonais peuvent la réduire grâce à l’implantation de quelques parc éoliens ou panneaux solaires, la construction d’une centrale électrique serait tout de même beaucoup plus efficace.

Le nucléaire ne menace pas le charbon. Mais d’une certaine manière, il permet aux Polonais de contrebalancer leurs émissions.

>> Lire : La réindustrialisation grâce à des combustibles fossiles est insensée

L’entreprise Westinghouse opère-t-elle également en Ukraine, en fournissant des combustibles aux centrales électriques?

Nous sommes très actifs en Ukraine, et très fiers du travail que nous y accomplissons.  Nous avons instauré une relation stratégique avec Kiev. Cette année, nous fournirons six de leurs 13 réacteurs VVER-1000 [centrales nucléaires construites par la Russie]. Ainsi, Westinghouse fournira près de 30 % de l’électricité du pays.

Par ailleurs, nous sommes soumis à une clause de force majeure dans notre contrat. Par conséquent, si un autre fournisseur, pour quelque raison que ce soit, n’est pas en mesure d’assurer l’approvisionnement, Westinghouse fournira la totalité des combustibles nécessaires. Nous offrons à l’Ukraine une couverture de sécurité : s’ils en ont besoin, nous interviendrons. Et nous pensons que ce contrat est bénéfique pour tous. L’Ukraine nous a confié que notre coopération, notre arrivée sur la marché, leurs prix ont diminué et la performance de leurs combustibles s’est améliorée.

Donc l’Ukraine, qui n’est pas membre de l’UE, respecte mieux que les pays européens la politique de l’UE visant à diversifier l’approvisionnement des centrales nucléaires construites par la Russie?

C’est là toute l’ironie de cette discussion.

Fournissez-vous actuellement des combustibles nucléaires à des pays membres de l’UE dotés de centrales nucléaires construites par la Russie?

Non, pas à l’heure actuelle. Dans le passé, nous avons approvisionné la République tchèque et la Finlande. Dans ces pays, il y a donc actuellement un fournisseur qui a le monopole, sans aucun autre fournisseur bien défini.

Que pensez-vous du choix de la Commission de laisser faire la Hongrie, qui a attribué à l’Agence fédérale russe de l’énergie atomique (Rosatom) la construction de la centrale de Paks sans même soumettre un appel d’offre?

Cette décision est très décevante. La direction de la centrale de Paks nous a confié que la possibilité de construire un réacteur AP 1000 était une option très séduisante et hautement concurrentielle, et nous aurions aimé répondre à un appel d’offre en bonne et due forme, mais nous n’avons pas pu.

 

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