Réseaux intelligents : une question de connexion

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Le projet européen de transition vers une économie à faibles émissions de carbone dépendra de la transformation du système de transmission transfrontalier pour y intégrer, entre autres, les énergies renouvelables et les compteurs intelligents, qui permettront de réduire la consommation d’énergie. L’Europe est-elle sur la bonne voie pour relever le défi ?

 

La transmission d'électricité en Europe dépend d'un système de réseau en grande partie établi lors de la période suivant la Seconde Guerre mondiale. Les réseaux d'électricité du XXe siècle ont été construits au niveau local, avant d'être développés et par la suite reliés.

Les plus grands et le plus élaborés de ces réseaux répartissaient et distribuaient l'électricité depuis un nombre limité de centrales électriques, principalement alimentées au charbon, au pétrole et au gaz. Avec les nouvelles préoccupations environnementales, il est devenu évident que ce système n'était plus adapté au XXIe siècle. 

Aujourd'hui, les systèmes de réseaux de transmission et les distributeurs doivent prendre en compte un éventail complexe de questions liées à la demande et à l'approvisionnement, telles que l'impact des carburants fossiles sur l'environnement, les défis de la transition vers des sources d'électricité plus propres mais plus « aléatoires » comme l'énergie solaire ou éolienne, la sécurité de l'approvisionnement en termes de besoins diversifiés et de protection contre des cyber-attaques et les « compteurs intelligents », qui peuvent contrôler l'électricité consommée au point de consommation et pourraient un jour permettre aux consommateurs de produire leur propre électricité. 

Selon la feuille de route de l'UE sur l'énergie pour 2050, les investissements cumulés en faveur des réseaux réalisés entre 2011 et 2050 seront compris entre 1,5 et 2,2 mille milliards d'euros en fonction du soutien apporté aux énergies renouvelables.

Toutefois, tous les scénarios de l'UE prévoient que la part d'électricité dans la demande énergétique double presque, passant de 22 % à 36-39 %. Pour atteindre les objectifs européens de 2020, la Commission estime dans sa proposition pour un réseau énergétique européen intégré à 140 milliards d'euros l'investissement nécessaire pour les réseaux électriques d'ici la fin de la décennie.

Une partie de cet investissement sera consacrée à la rénovation des lignes de transmission et des réseaux de distribution actuels. Mais au-delà des préoccupations environnementales, l'objectif des réseaux intelligents est de rassembler, de distribuer et d'analyser les informations numériques récoltées en fonction du comportement des fournisseurs et des consommateurs afin d'augmenter l'efficacité et la fiabilité des services liés à l'électricité et d'en contrôler le prix.

Les compteurs intelligents jouent un rôle clé dans ce projet, dans la mesure où ils permettent aux consommateurs de réduire leur consommation d'énergie, leurs factures, leurs émissions de carbone et d'alléger la pression sur les réseaux électriques aux heures de pointe.

Cependant, à peine 10% des foyers européens utilisent un compteur intelligent, malgré la modification de la directive sur l'électricité dans le troisième paquet pour l'énergie de 2009. Cette mise à jour prévoyait que 80 % des foyers européens utilisent ces compteurs d'ici 2020. 

Cadres réglementaire et juridique

Les réseaux intelligents sont essentiels si l'Europe veut atteindre ses objectifs en matière d'efficacité énergétique et d'intégration des énergies renouvelables dans le bouquet énergétique.

Les acteurs du secteur soulignent cependant le « manque d'adéquation » des cadres réglementaire et juridique qui, selon eux, entrave le développement pourtant nécessaire des réseaux. Conformément au principe de subsidiarité, la mise en œuvre de réseaux intelligents doit être effectuée sous l'égide des autorités nationales.

En ces temps de morosité économique, tous les Etats membres n'attachent pas la même importance à l'investissement en faveur des technologies propres. De même, toutes les réglementations proposées au niveau européen ne sont pas encore mises en oeuvre. Le bruit court parfois que les acteurs du secteur de la recherche et les décideurs au sein de la Commission européenne auraient des difficultés à accorder leurs violons.

D'autres questions d'ordre réglementaire ont également mis un frein aux projets pilotes de réseaux intelligents, affirme Jessica Stromback, la directrice générale de la Smart Energy Demand Coalition qui a examiné plus d'une centaine de programmes de ce type.

« La Commission financera un autre projet pilote formidable sans se rendre compte que dans le cadre réglementaire actuel, ce projet est illégal », a-t-elle déclaré à EURACTIV. Les projets subventionnés par l'UE visant à introduire le principe de la tarification dynamique au sein des réseaux ou des tarifs communs pour les opérateurs de réseaux relèvent de cette catégorie techniquement illégale, a-t-elle souligné.

Qui devrait payer ?

L'industrie, les consommateurs et la planète ont tout à gagner au développement de technologies plus efficaces, meilleures pour l'environnement et, à long terme, moins coûteuses. La seule alternative consisterait à poursuivre la rénovation et le développement des lignes sur les réseaux existants, une option à peine moins coûteuse.

Les réseaux intelligents offrent un éventail d'avantages à tous les niveaux. Mais qui devrait en assumer les coûts ?

Selon les associations représentant l'industrie, les gestionnaires des réseaux de distribution (GRD) couvriront près de 80 % des coûts d'investissement et devraient financer les réseaux intelligents, dans la mesure où les utilisateurs finals en bénéficieront. La décision d'accroître l'utilisation des énergies renouvelables et de réduire les émissions de dioxyde de carbone a été prise par la société, c'est donc elle qui doit en assumer les frais, selon ces associations. Les coûts d'infrastructure des réseaux sont généralement prélevés sur les factures d'électricité et les législateurs se sont basés sur cette pratique.

Les compteurs intelligents offrent aux consommateurs des prix avantageux grâce à un approvisionnement énergétique plus ingénieux. Les appareils intelligents permettent en effet aux consommateurs d'échelonner leur consommation énergétique pour éviter les heures de pointe et donc alléger leurs factures d'électricité et soulager la pression sur le réseau. Selon un communiqué publié par la Commission européenne en avril dernier, les foyers européens qui disposent de compteurs intelligents ont réduit leur consommation d'énergie de 10 %.

Cependant, malgré la troisième série de directives sur la libéralisation de l'énergie en 2009, qui devait permettre à 80 % des foyers européens de disposer de ce type de compteur d'ici 2020, seuls 10 % d'entre eux en bénéficient aujourd'hui. Les partisans de ce système ont concentré leurs efforts sur la proposition d'amendements de l'article 12 de la directive présentée. Ils souhaitent également que les consommateurs reçoivent des informations détaillées sur les compteurs intelligents qu'ils se voient attribuer, afin que les grandes entreprises énergétiques ne soient pas les seules à bénéficier de cet avantage.

Combler les lacunes en matière d'investissement

Les propositions de financement d'un réseau transeuropéen (RTE-E) pour l'énergie à hauteur de 155 millions d'euros sur sept ans font face à l'opposition grandissante de certains Etats membres de l'UE. La nécessité de consentir à des investissements de l'ordre de 70 milliards d'euros pour les infrastructures gazières et de 140 milliards d'euros pour l'électricité reste difficile à avaler pour les Etats. Jusqu'à présent, il semblerait que l'écart se creuse entre les nobles aspirations de l'UE et une réalité plus pragmatique.

La question des réseaux intelligents ne déchaîne pas les passions et dans la mesure où le marché vient tout juste d'être libéralisé, le secteur industriel manque de visibilité pour attirer des investisseurs capricieux. Les retours sur investissement, stables, mais à long terme, sont surtout intéressants pour les fonds de pension, qui sont prêts à adopter une approche à long terme.

Toutefois, à court terme, ce manque d'investissements pourrait avoir un impact sur l'« équilibre » de la capacité des réseaux. Cet équilibre nécessite des cadres clairs et prévisibles, en particulier au vu du besoin urgent de développer ces réseaux, suite à la décision de plusieurs États membres d'abandonner l'énergie nucléaire

Le secteur de la distribution d'électricité souhaite que les parties concernées financent la modernisation des réseaux, ainsi que l'agrégation de l'offre et de la demande et d'autres programmes axés sur la demande. Dans un premier temps, elle souhaite que les investissements pour les réseaux soient régis par des approches réglementaires.

Les défenseurs des énergies renouvelables se disent favorables à cette approche et estiment que ce sont les retours à court terme exigés par les investisseurs qui ont contribué au manque d'investissements en faveur des réseaux intelligents. Ils sont en outre favorables à une approche régionale qui prendrait en compte les avantages sociaux et économiques.

Aujourd'hui, de nombreux spécialistes des réseaux se demandent si la Commission européenne est sur la bonne voie pour atteindre ses objectifs pour 2020 en matière de compteurs intelligents, d'efficacité énergétique et de réduction du CO2. Les principales inquiétudes portent surtout sur la création d'un cadre réglementaire stable, d'une politique solide en faveur des énergies renouvelables (notamment en ce qui concerne les tarifs de rachat) et la promotion d'initiatives visant à intéresser les consommateurs au projet des réseaux intelligents par le biais de campagnes d'information par exemple.

De nouvelles réglementations en 2012 ?

La communication du 11 avril de la Commission européenne a proposé une « réglementation plus stricte sur la mise en œuvre des réseaux intelligents » d'ici 2012, si les Etats membres ne prennent pas les mesures nécessaire pour introduire les systèmes de compteurs intelligents en raison du lien étroit qui existe entre les réseaux et ces compteurs.

Mais certaines sources de l'industrie ne s'attendent pas à des progrès importants dans le domaine des compteurs intelligents en 2012, alors que l'UE s'enlise dans ses problèmes de codes de réseau communs. Dans sa communication, la Commission a également signalé que Bruxelles pourrait intervenir en définissant un code de réseau commun si les progrès accomplis en 2011 se révélaient insuffisants. Mais alors que le temps presse pour que la législation soit élaborée, négociée, acceptée et mise en œuvre, les espoirs pour 2020 s'amenuisent, même si l'élaboration de nouvelles réglementations est toujours d'actualité. 

L'exécutif européen pourrait également fournir une aide supplémentaire aux Etats membres sous la forme de spécifications, de fonctions, de calculs de rapport coût/efficacité, d'aide pour les frais généraux dans le cadre de projets pilotes de recherche et développement, et même de définitions des compteurs intelligents. L'Europe dispose d'une large gamme de compteurs intelligents, mais d'aucun critère spécifique pour la définition de ces appareils. À Bruxelles, certains fonctionnaires les qualifient de « compteurs de Mickey Mouse » pour indiquer que leurs fonctions sont hautement spécifiques et pourtant très simplement définies.

Une perspective trop nationale

Nombreux sont ceux qui pensent que les Etats européens privilégient leurs intérêts nationaux lorsqu'il s'agit du problème bien réel du développement des réseaux transfrontaliers, aux dépens de la région européenne dans son ensemble.

Gunnar Lorenz, le directeur de la division réseaux d'Eurelectric, a déclaré à EURACTIV : « Il est en effet frustrant de constater que l'Europe a parfois des idées et des objectifs honorables alors que les Etats membres ne font pas vraiment preuve d'enthousiasme au niveau national. »

Le troisième paquet pour l'énergie a introduit, pour la première fois, des réglementations européennes contraignantes sur les réseaux et la gestion du marché de l'électricité. Mais la lenteur des progrès en matière de codes de réseaux en a entravé le développement. Dans le paquet d'octobre 2011 sur les infrastructures énergétiques, Bruxelles a proposé la rénovation du RTE-E d'ici 2014. Cet aspect fait actuellement l'objet de discussions dans le cadre de la procédure de codécision.

Dans le même temps, le développement des réseaux intelligents est effectué selon « 27  règlements différents pour un seul marché », a expliqué Jessica Stromback, la directrice générale de Smart Energy Demand Coalition. « Cette situation mène à des marchés plus restreints, des bénéfices limités, un manque ou une absence de sécurité d'investissement et donc, dans le pire des cas, une absence d'investissement puisqu’aucune économie d'échelle n'est effectuée », a-t-elle déclaré à EURACTIV.

Intégrer les énergies variables

L'un des principaux défis concernant l'intégration des technologies variables (ou renouvelables) aux réseaux de transmission est le stockage.

Par exemple, lorsque le soleil brille à midi, suffisamment d'énergie pourrait être générée pour répondre à la demande énergétique de tout un pays. Certains pays pourraient même exporter leur surplus d'énergie. En revanche, lorsque les rayons du soleil sont moins puissants le soir et que les personnes rentrent du travail, on pourrait assister à une pénurie d'électricité.

À l'approche de 2050, cette possibilité est envisageable par le biais d'un approvisionnement de base issu de technologies à faible teneur en carbone, comme le gaz naturel, équipées d'un système de captage et de stockage du dioxyde de carbone.

Stocker l'énergie générée par des énergies renouvelables telles que le vent ou le soleil reste une opération coûteuse et la plupart des développements technologiques actuels sont effectués dans le domaine du stockage par batteries électriques, qui ne sont pas directement applicables. Les perspectives d'économies d'énergie sont plus importantes en termes de prévisibilité, un domaine dans lequel les prévisions météorologiques facilitent l'utilisation des vents forts, des vagues de chaleur ou des fortes marées. Les compteurs intelligents pourraient alors apporter leur contribution en créant des économies d'échelle, en permettant aux consommateurs d'accéder à la production (voir la section « Consommateurs producteurs » ci-dessous) et à une utilisation ciblée de l'énergie.

Les entreprises d'énergie renouvelable considèrent la capacité des réseaux comme le besoin le plus pressant, afin d'intégrer le nouveau cycle d'investissement destiné à certaines énergies renouvelables. Certains facteurs, comme les objectifs pour 2020, le marché intérieur de l'UE et les problèmes liés à la sécurité d'approvisionnement, ont contribué à l'expansion du marché des énergies renouvelables.

Cependant, certains experts des réseaux ont exprimé en privé leurs craintes de voir surgir des problèmes liés au recours accru à l'énergie solaire. « Ils veulent plus de panneaux solaires et nous voulons que les lumières restent allumées, mais si elles s'éteignent parce que les installations solaires ne sont pas en mesure de maintenir la qualité de l'électricité, ce n'est pas non plus dans notre intérêt », a expliqué l'un d'entre eux à EURACTIV.

« Si nous relions plusieurs choses que le système ne peut pas supporter, alors nous augmentons la pression. Certaines personnes pensent que les opérateurs de réseaux font preuve de conservatisme lorsqu'ils avancent cet argument, mais ce conservatisme pourrait être nécessaire si nous souhaitons maintenir un approvisionnement d'électricité stable. Il existe une sorte de compromis entre la sécurité d'approvisionnement, la fiabilité [et les énergies renouvelables] », a-t-il déclaré.  

Plus de législation européenne ?

Au cours de l'année passée, l'UE a proposé deux textes législatifs visant à développer la mise en œuvre des réseaux intelligents :

  • La directive sur l'efficacité énergétique, qui exhorte les opérateurs de réseaux à faciliter l'accès au système de réseaux électriques pour les projets de cogénération à haute efficacité énergétique et les unités de microgénération. Elle enjoint également les autorités nationales de réglementation énergétique à encourager les améliorations en termes d'efficacité.
  • Le paquet sur les infrastructures énergétiques qui alloue 9,1 milliards d'euros du budget de l'UE pour 2014-2020 à la modernisation des réseaux européens sous forme d'emprunts obligataires pour le financement de projets, de subventions, de prêts et de garanties de prêt. Ce paquet a innové en établissant un lien explicite entre, d'une part, l'introduction de réseaux et de compteurs intelligents et d'autre part, la capacité de l'Europe a atteindre son objectif de 20 % d'économie d'énergie d'ici 2020.

Cependant, de nombreux acteurs de l'industrie de l'électricité considèrent que ces mesures sont trop tournées vers le « marché de gros » et concernent donc surtout les opérateurs de systèmes de transmission. Le secteur des énergies renouvelables déplore le manque d'attention portée au renforcement des réseaux. Certains affirment que la plupart des 12 projets de corridors transfrontaliers de réseaux de transmission présentés dans le paquet sur les infrastructures énergétiques nécessitent l'utilisation de carburants fossiles. Seul l'un d'entre eux ne concerne que les énergies renouvelables, selon l'eurodéputé Vert Claude Turmes.  

Et après 2020 ?

Le commissaire à l'énergie, Günther Oettinger, a indiqué que la Commission européenne souhaitait que le Conseil et le Parlement européens proposent des mesures législatives visant à fixer des objectifs intermédiaires contraignants sur les énergies renouvelables et les émissions de CO2 d'ici 2030.

De nombreux défenseurs de l'environnement ont toutefois déploré que la feuille de route de l'UE sur l'énergie ne contienne aucune recommandation quant à des objectifs de ce type. 

En raison du délai nécessaire aux financements et à la planification pour les infrastructures de réseaux, les investisseurs veulent des garanties en termes de contexte réglementaire et de planification avant d'engager des fonds dans ces projets. Les projets lancés aujourd'hui, par exemple, n'aboutiront peut-être pas avant 2030. De nombreux acteurs de l'industrie des infrastructures de réseaux appellent l'UE à s'engager davantage et à clarifier sa position sur ce sujet.

ENTSO-E, le réseau européen des gestionnaires de réseaux de transport d'électricité, est chargé de produire la première vision paneuropéenne pour les réseaux intelligents, un plan de développement des réseaux sur 10 ans qui prend en compte le troisième paquet énergétique. Ses propositions finales pourraient mener à la mise en place d'installations pour une durée de 50 à 60 ans. 

L'ère du consommateur producteur

Les partisans des réseaux intelligents prévoient que d'ici 2050, les foyers seront capables de produire leur propre énergie grâce à des panneaux solaires et à des éoliennes dans leur jardin. Cela leur permettrait non seulement d'utiliser cette électricité pour leur habitation avec une assistance minimale des entreprises d'électricité, mais également de vendre leur surplus d'électricité à d'autres ménages.

De cette manière, les foyers deviendraient des producteurs en plus d'être consommateurs. Les associations de l'industrie prévoient que si les tarifs des réseaux et les contrats d'approvisionnement étaient modifiés, les fournisseurs pourraient par exemple offrir des réductions aux consommateurs qui rechargent leurs voitures électriques la nuit, en dehors des heures de pointe. 

Malgré cela, à l'heure actuelle, cette vision pourrait mettre du temps à prendre forme. Les prix de l'électricité, la réglementation du marché et les grandes entreprises énergétiques devraient d'abord changer. Certains groupes industriels restent toutefois optimistes et pensent que si les consommateurs pouvaient intégrer le marché de l'énergie et si des « tarifs dynamiques » étaient introduits, la situation pourrait s'améliorer plus rapidement que prévu.

Gunnar Lorenz, le directeur de la division réseaux d'Eurelectric, a déclaré à EURACTIV que la plupart des États membres de l'UE n'étaient pas conscients de l'impact de l'intégration des énergies renouvelables sur les opérateurs de transmission et de distribution d'électricité. « Cela doit être mis en œuvre dans un cadre réglementaire et au niveau national », a-t-il affirmé. « Au final, c'est la société qui a choisi de se tourner vers les énergies renouvelables et la réduction des émissions de CO2, nous pensons qu'il revient donc aux consommateurs finals d'en assumer les frais. Ils récupèreront leur argent grâce à de meilleures offres [de contrat], un environnement meilleur ou une meilleure intégration des énergies renouvelables. »

« Les réseaux intelligents présentent un bon rapport coût/efficacité, dans la mesure où l'autre solution consiste à bêtement étendre les réseaux en construisant de nouvelles lignes près de [celles qui existent déjà] », a-t-il expliqué. « En toute logique, si une nouvelle ligne doit être établie entre la France et l'Espagne, ces deux pays doivent en assumer les frais. Les réseaux intelligents fonctionnent plus ou moins de la même manière. Mais le premier investissement doit être effectué par les réseaux selon une approche réglementaire. »

Pour M. Lorenz, la planification pour 2050 était importante en raison de l'influence que différentes sources d'électricité peuvent avoir sur la combinaison des réseaux. « Nous pouvons soit continuer comme avant ou utiliser davantage ce dont nous disposons pour améliorer la capacité, c'est le raisonnement derrière le projet des réseaux intelligents. Les réseaux de distribution s'utilisaient de façon plutôt simple : il suffisait de fournir de l'électricité d'un côté, et d'en sortir de l'autre. À l'avenir, les entrées et les sorties seront présentes partout. C'est un aspect relativement nouveau qu'il faudra gérer correctement. Nous pensons que les réseaux intelligents seront à la hauteur de cette tâche. »

Paul Wilczek, conseiller sur les affaires réglementaires auprès de l'Association européenne de l'énergie éolienne, a déclaré que les ambitions politiques de l'UE étaient mises à mal par de nombreux facteurs : le renforcement des infrastructures de réseau, les investissements, les cadres réglementaires, et les contraintes budgétaires des États membres de l'UE. « En termes d'intégration des énergies renouvelables, le premier défi à relever concerne la capacité des réseaux. Les énergies renouvelables sont un moteur important, avec la sécurité de l'approvisionnement et les besoins du marché, et elles mettent en lumière les insuffisances des réseaux actuels », a-t-il déclaré à EURACTIV. Nous prévoyons de toute façon un nouveau cycle d'investissement dans le secteur des réseaux. En outre, les lacunes en termes de capacité de transmission sont le problème le plus urgent. »

« Le stockage est plutôt un problème à long terme », a-t-il affirmé. « Il s'agit d'une opération coûteuse pour le moment. Nous devons donc mieux utiliser les infrastructures en place, en contrôlant la température des lignes de transmission afin d'obtenir une plus grande capacité de transmission, par exemple. Tout le monde ne le fait pas. Il existe aussi d'autres bonnes pratiques telles que la mise en place de centres de contrôle de la production des énergies renouvelables. L'investissement est alors rapidement rentabilisé par les économies effectuées. Ce type d'optimisation doit être effectué avant la construction de nouvelles lignes. »

Historiquement, les infrastructures de réseaux étaient financées par des prélèvements sur les factures d'électricité (les utilisateurs du réseau assumaient les frais) et il s'agissait d'un « bien public », pour M. Wilczek. Le manque d'investissement « peut être comblé par des améliorations réglementaires », a-t-il avancé. « Nous devons nous pencher sur les faibles taux de rendement des opérations de transmission qui entravent les investissements. Nous devons changer le point de vue étroit des régulateurs nationaux, qui ne prennent pas en compte les frais supplémentaires pour la recherche et le développement ou pour les projets pilotes de réseaux intelligents. »

« Lorsqu'ils s'intéressent aux infrastructures transfrontalières, ils adoptent trop souvent une approche nationale plutôt que régionale. Avant de rendre leur décision finale, les régulateurs nationaux doivent adopter une approche plus innovante dans leur évaluation des avantages socio-économiques. »

John Harris, le vice-président de la grande entreprise de compteurs intelligents Landis+Gyr, a déclaré que les cadres réglementaire et juridique pour les réseaux intelligents omettaient certaines questions clés. « La partie la plus importante des réseaux intelligents se trouvera entre la sous-station et le point de consommation, là où il n'existe aucun [réseau intelligent] actuellement », a-t-il expliqué à EURACTIV. « Mais les négociations sur le financement de cette partie ont habituellement lieu entre le monopole réglementé (l'opérateur de réseau dans l'Etat membre concerné) et l'organisme national chargé de la réglementation. Il s'agit là de la pièce manquante pour l'UE.

Des règles plus claires au niveau européen pourraient aider les régulateurs nationaux à promouvoir les réseaux intelligents, mais elles doivent être mises en œuvre rapidement. « La situation évolue trop lentement », a déploré M. Harris. « Nous disposons de la technologie adéquate. Il faut juste commencer à l'utiliser. Je ne suis même pas certain que nous puissions atteindre le développement des compteurs intelligents prévu dans le troisième paquet sur l'énergie d'ici 2020. L'UE doit donner des directives claires aux Etats membres et à leurs organismes de réglementation pour permettre aux opérateurs du réseau d'investir dans la technologie des réseaux intelligents. » Selon lui, les organismes nationaux feraient mieux de répartir les coûts entre les opérateurs et les consommateurs.

En l'état actuel des choses, « le contexte n'est pas favorable aux investissements nécessaires », a affirmé M. Harris « La Commission essaye au moins de clarifier certaines des ambigüités et des incertitudes présentes dans la loi précédente sur les compteurs intelligents », a-t-il ajouté. Bien qu'une loi supplémentaire serait la bienvenue, « nous manquons de temps », a-t-il déclaré. « Il nous reste huit ans pour appliquer les technologies nécessaires afin d'atteindre les objectifs pour 2020 et le processus d'adoption d'une nouvelle loi prendrait un an et demi. En somme, bien que le contexte actuel n'attire pas les investissements nécessaires, adopter une nouvelle loi prendrait trop de temps. »

Jessica Stromback, la directrice générale de la Smart Energy Demand Coalition, a également déclaré que l'UE n'était pas sur la bonne voie pour atteindre ses objectifs de 2020 et a appelé à davantage de certitude réglementaire afin de créer un contexte plus favorable pour les investisseurs et d'impliquer un plus grand nombre de participants. « Les consommateurs européens sont à présent exclus, mais afin d'offrir une gamme complète de possibilités d'investissement, ils doivent être inclus dans les marchés de la capacité, des services auxiliaires et d'équilibrage, particulièrement rentables pour de nombreuses entreprises », a-t-elle déclaré à EURACTIV. « Cela ouvrirait la voie à une vague d'investissements dans un secteur totalement nouveau. Mais c'est bien plus facile à dire qu'à faire. »

À Bruxelles, en outre, « aucun organe législatif ne dispose d'une vision globale », a-t-elle ajouté. « Chacun s'occupe de son propre secteur. » C'est aussi le cas pour les projets pilotes de réseaux intelligents (elle en a examiné une centaine) : « Les chercheurs et les organismes de réglementation font leur travail, mais le lien direct entre le projet pilote et l'application de ce programme n'est pas complètement développé. »

Si les consommateurs pouvaient accéder aux marchés de l'énergie, l'ère des consommateurs producteurs « ne serait pas loin », a fait remarquer Mme Stromback. « Ce n'est pas difficile d'un point de vue technologique. Il suffit de disposer d'un simple compteur intelligent, d'un panneau solaire quelconque et de la liberté de participer. C'est faisable, mais il faut permettre aux personnes d'accéder au marché pour qu'elles puissent acheter et vendre de l'énergie. Il faut pour cela autoriser le regroupement. Ces questions sont réellement d’ordre réglementaire. Elles sont réparties en plusieurs catégories, mais jamais traitées par le même organisme, ce qui rend les objectifs difficiles à atteindre.»

  • 2005 : la plate-forme technologique européenne est créée en faveur d'une vision commune pour les réseaux européens à partir de 2020.
  • Sept. 2006 : mise en place du RTE-E sous la direction du Parlement européen et du Conseil des ministres de l'UE.
  • Jan. 2007 : publication de la communication sur le Plan d'interconnexion prioritaire.
  • Sept. 2007 : publication du troisième paquet de mesures sur l'énergie et le gaz.
  • 2009 : adoption du troisième paquet sur l'énergie.
  • Mars 2010 : proposition de loi visant à instaurer un cadre réglementaire pour les réseaux intelligents.
  • Avril 2011 : communication sur les réseaux intelligents.
  • Oct. 2011 : le paquet sur les infrastructures énergétiques évalue à 9,1 milliards d'euros l'investissement nécessaire pour les corridors prioritaires de réseaux énergétiques.
  • Oct. 2011 : adoption d'une série de critères fonctionnels communs sur les compteurs intelligents.
  • Juin 2011 : directive sur l'efficacité énergétique.
  • Déc. 2011 : Feuille de route sur l'énergie 2050.
  • 3 sept. 2011 : renforcement de la loi si les projets et les calendriers pour le déploiement des compteurs intelligents n'est pas assez avancé, comme spécifié dans l'annexe 1.2 de la directive sur l'électricité.
  • Juin 2014 : la Commission européenne devrait décider si les objectifs d'efficacité énergétique doivent devenir contraignants.
  • 2020 : Les États membres de l'UE se sont engagés à augmenter de 20 % leur part d'énergies renouvelables dans le bouquet énergétique et à réduire leurs émissions de CO2 de 20 % par rapport aux niveaux de 1990. Ils doivent également améliorer de 20 % leur efficacité énergétique par rapport aux niveaux de 2005, mais cet objectif n'est pas contraignant.

 

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