Une politique en matière de gazoducs ? La bataille pour l’énergie qui oppose la Russie et l’UE [FR]

Pipe in the sky

Alors que le géant du gaz russe Gazprom élabore des plans à long terme pour renforcer son emprise sur l’Europe en développant des projets de gazoducs soutenus par le Kremlin, les stratégies européennes en réponse à ces plans n’en sont qu’à leurs balbutiements.

Les ambitions de la Russie

Les évolutions récentes ont montré qu’en utilisant l’énergie comme un instrument, la Russie arrive de plus en plus à influencer la prise de décision de l’UE, essentiellement par le biais de la tactique « diviser pour mieux régner ». 

Enhardie par le flux de pétrodollars (et d’euros) des dernières années, la Russie a révélé ses ambitions de bloquer les plans visant à acheminer du gaz de l’Asie centrale vers l’UE en évitant le territoire russe. 

Par ailleurs, la Russie conçoit des plans pour éviter les pays de transit avec lesquelles elle n’est pas en bons termes. Les gazoducs Nord Stream et South Stream qui passent respectivement sous la mer Baltique et la mer Noire font partie de cette stratégie. En outre, Moscou pourrait garder les pays de transit traditionnels sous pression étant donné que l’approvisionnement de ces pays peut être coupé sans affecter les livraisons vers l’Ouest. 

La Russie : ses amis et ses ennemis en Europe

Une étude récente  réalisée par Stefano Braghiroli et Caterina Carta ont classé les pays de l’UE selon leur degré de loyauté à l’égard de la Russie. 

  • A une extrême se trouvent les pays d’Europe de l’Est qui font partie de l’ex-bloc communistes et qui sont aujourd’hui, pour la plupart, hostiles à Moscou : l’Estonie, la Lituanie, la Pologne, la Lettonie, la République tchèque et la Slovaquie. 
  • A l’autre extrême se trouvent les pays loyaux, qui maintiennent de bonnes relations avec la Russie : l’Italie, l’Autriche et la Grèce. 
  • Entre les deux, il y a les pays qui critiquent prudemment : la Roumanie, la Slovénie, la Suède, la Bulgarie, la Hongrie et le Royaume-Uni. 
  • Enfin, il y a groupe des partenaires qui acquiescent, le plus important. Celui-ci comprend la Belgique, le Danemark, la Finlande, la France, l’Allemagne, l’Irlande, le Luxembourg, les Pays Bas, le Portugal et l’Espagne. 

La sympathie ou l’antipathie ressentie à l’égard la Russie n’est peut-être pas la principale force perturbatrice au sein de l’UE. Toutefois, il semble clair que la Russie est prête à s’engager dans des projets de gazoduc avec des pays tels que l’Italie, l’Autriche, la Bulgarie, l’Allemagne et la Slovénie. Par contre, Moscou a clairement l’intention d’isoler des pays tels que la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie et les trois pays baltes. 

La crise géorgienne d’août 2008 a montré que les dirigeants russes ne craignent pas que l’UE impose des sanctions à leur pays. Le Kremlin pourrait s’attendre à ce que des pays « amis » tels que l’Italie, qui est au centre du puzzle Gazprom, exercent leur droit de veto sur des décisions sans concession. 

Toutefois la réaction modérée de l’UE par rapport à la réponse disproportionnée de la Russie à une attaque géorgienne irresponsable dans les régions séparatistes d’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud était probablement la bonne décision à prendre, étant donnée que l’alternative avait un relent de rhétorique datant de la Guerre froide. Néanmoins, on ne peut pas ne pas tenir compte de l’influence de la dépendance énergétique sur les décisions d’un certain nombre de pays de l’UE, même s’il est difficile de mesurer cette dépendance. 

Ce qui indiquerait le mieux que la Russie a regagné de l’influence en Europe, c’est l’opposition des membres de l’OTAN à accorder des perspectives d’adhésion claires à la Géorgie et à l’Ukraine en avril 2008 (EURACTIV 02/04/08). Selon les observateurs, c’est la première fois qu’un pays qui n’est pas membre de l’OTAN, à savoir la Russie, a pu exercer son droit de veto sur une proposition américaine visant à élargir l’alliance. 

La réponse de l’UE : vers un agenda européen en matière de sécurité énergétique

La deuxième analyse stratégique de la politique énergétique de la Commission européenne, dévoilée le 13 novembre 2008, met en garde contre le fait que l’Europe dépendra toujours des importations de pétrole et de gaz jusqu’à 2020, malgré les efforts pour basculer vers une économie à faible émission de CO2 (EURACTIV 14/11/08).

Il est dans l’intérêt de l’Europe que le marché international du pétrole fonctionne bien et qu’il se fonde sur la transparence, sur des prix raisonnables et prévisibles. Pour le gaz, par contre, la dépendance aux gazoducs génère des interdépendances tout au long de la chaîne d’approvisionnement, met en garde le document. 

En réponse, l’UE cherche un partenariat énergétique équilibré avec la Russie et fait pression en faveur du renouvellement de l’accord de partenariat et de coopération (APC) de vaste envergure, qui inclut les relations énergétiques comme faisant partie d’un accord commercial plus vaste. 

L’UE est préoccupée par rapport au fait que les entreprises russes limitent leur investissement au développement de champs de gaz et de pétrole. Elle s’inquiète également des difficultés juridiques rencontrées par les entreprises européennes qui investissent en Russie, telles que Shell et BP, qui ont été forcée de vendre des actifs clé à Gazprom pour que leurs opérations puissent se poursuivre. 

Toutefois, la crise géorgienne d’août 2008 a montré que les pays européens « amis » ne sont pas prêts à aller trop loin en ce qui concerne les sanctions économiques et le blocage des négociations dans le cadre du nouveau traité fondamental UE-Russie (EURACTIV 2/09/08). 

Si la Russie manquait à ses engagements en matière d’exportation dans les prochaines années, non seulement les prix du gaz monteraient en flèche, mais Moscou serait capable de choisir un certain nombre de pays européens à qui elle vendra du gaz et de ne pas tenir compte des autres. C’est la raison pour laquelle la seconde analyse stratégique de la politique énergétique utilise le terme de « résilience » lorsqu’elle se réfère à la capacité de résister aux perturbations de l’approvisionnement. 

Le document admet également qu’il n’y a actuellement aucun plan d’urgence définitif au niveau européen pour répondre aux pénuries ou aux perturbations de l’approvisionnement à court terme. Le Gas Coordination Group, un organe qui conseille la Commission sur des questions liées à la sécurité de l’approvisionnement  du gaz, pourrait devenir un forum pour ce genre de travail, indique la stratégie. 

En outre, en cas de ratification du traité de Lisbonne, un mécanisme devrait être introduit visant à renforcer la solidarité parmi les Etats membres si de sévères difficultés font surface dans le domaine de l’approvisionnement de certains produits, notamment dans le secteur de l’énergie. Par ailleurs, il a été confirmé récemment (EURACTIV 13/05/08) que le Parlement européen est parvenu à un consensus sur la création d’un autre poste de haut niveau, celui de haut représentant pour la politique étrangère en matière de sécurité énergétique. Ce nouveau poste ferait partie d’une future fonction de « ministre des Affaires étrangères » créée conformément au traité de Lisbonne. 

La crise gazière de janvier 2009

Le 31 décembre 2008, la Russie a arrêté de fournir du gaz à l’Ukraine à la suite d’un différend à propos d’un paiement. La Russie a déclaré que l’Ukraine volait pour ses propres besoins du gaz naturel destiné à l’Europe. L’Ukraine a nié l’accusation, mais a répondu qu’elle avait besoin de « gaz technique » pour pomper le combustible à travers le système de gazoduc (EURACTIV 05/01/09).

Le 6 janvier, les approvisionnements vers la Roumanie, la Grèce, la Macédoine, la Serbie et la Croatie ont été complètement interrompus (EURACTIV 06/01/09). Il est également apparu que certains pays, y compris la Bulgarie, ne disposaient pas de réserves suffisantes pour compenser une coupure d’approvisionnement. 

Le 6 janvier encore, le conflit a laissé l’Europe sans aucun approvisionnement de gaz ukrainien (EURACTIV 06/01/09). La Bulgarie a annoncé qu’elle pourrait rouvrir l’un des réacteurs nucléaires de sa centrale de Kozloduy, dont la fermeture avait été l’une des conditions de l’adhésion du pays à l’UE (EURACTIV 07/01/09). Elle a été imitée par la Slovaquie quelques jours plus tard (EURACTIV 12/01/09).

A ce stade, l’UE a accepté d’envoyer des observateurs pour surveiller l’approvisionnement en gaz destiné à l’Europe (EURACTIV 08/01/09). Plusieurs jours de diplomatie téléphonique intense ont suivi, des percées ont été annoncées, mais aucun gaz n’a circulé. Les aspects politiques de l’impasse ont commencé à faire surface, parmi des signes qui montraient l’affaiblissement de la position du président pro-occidental Victor Yushchenko, dont le soutien a baissé jusqu’à un chiffre stupéfiant de 2 % (EURACTIV 14/01/09). 

Le 17 janvier, au cours d’un « sommet » à Moscou qui a été presque boycotté par l’UE (EURACTIV 19/01/09), le Premier ministre Vladimir Poutine et son homologue ukrainienne Yulia Timoshenko ont conclu un accord, déclarant la crise terminée. L’UE a réagi avec prudence.

Selon l’accord, Kiev paiera 20 % de moins pour le gaz russe par rapport au prix du marché européen, soit environ 450$ les 1000 mètres cubes. Quant à la Russie, elle a déclaré qu’elle continuerait de payer 1,7 dollar américain par 1000 mètres cubes pour chaque 100 kilomètres de gaz acheminé par le biais du système ukrainien de gazoducs. De nombreux observateurs ont considéré que la Russie avait « gagné » la bataille, dans la mesure où les nouveaux termes sont apparus pires que ceux conclus un an auparavant.

Le 20 janvier, les approvisionnements vers l’Europe ont repris. Le président de la Commission, José Manuel Barroso, a salué la reprise des livraisons, après deux semaines d’arrêt qui ont laissé des millions d’Européens de l’Est sans chauffage au milieu de l’hiver (EURACTIV 22/01/09). Mais il a également prévenu que des leçons à long terme devraient être tirées de la crise. 

Le gaz : une matière première géopolitique

La Russie est le premier producteur mondial de gaz naturel, avec une production de 607 milliards de mètres cubes en 2007, selon les statistiques de BP. L’Iran en a produit la même année 112 milliards, l’Algérie, 83 milliards et le Qatar, 60 milliards. La production s’est élevé à 546 milliards de mètres cubes aux Etats-Unis et 184 milliards au Canada.

La Russie dispose également des plus importantes réserves naturelles de gaz au monde, avec 44 700 milliards de mètres cubes à la fin 2007, suivie par l’Iran avec 27 800 milliards et le Qatar avec 25 600 milliards. 

Contrairement au pétrole, qui peut être facilement transporté par container, le gaz est une matière première qu’il est plus difficile de transporter et de stocker. Malgré les efforts visant à développer le gaz naturel liquéfié (GNL), la technologie est toujours relativement coûteuse et les gazoducs sont d’une importance capitale, autant du point de vue économique que géopolitique. 

L’UE produit un quart du gaz qu’elle consomme. Elle en importe un quart de Russie, 16 % de Norvège et 15 %d’Algérie, le reste provenant de Libye, du Nigeria et d’Asie centrale.

De ce point de vue, la dépendance de l’Union au gaz russe n’est pas si dramatique, à moins de se pencher sur les chiffres de pays en particulier. Alors que l’Espagne n’importe pas du tout de gaz russe, la Pologne, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie et la Finlande subviennent à leurs besoins en gaz en important 100 % de cette matière première de la Russie. 

Il faut que la solidarité européenne tiennent compte de telles réalités, ainsi que de la situation dans des pays tiers comme l’Ukraine, qui est également très fortement dépendante de l’approvisionnement russe à la fois en tant que consommatrice et en tant que pays de transit. 

Vers une OPEP du gaz?

Lors d’une rencontre en avril 2007, les principaux pays exportateurs de gaz ont décidé de mettre sur pied un groupe d’experts qui examinera des questions telles que le prix du gaz. Bien qu’ils aient rejeté pour l’instant l’idée de former un cartel, le ministre algérien de l’Energie Chakib Khelil a indiqué que sur le long terme, l’objectif est de se diriger vers une OPEP du gaz (EURACTIV 10/04/07). 

Moscou est encline à développer un cartel qui déciderait du prix du gaz et des niveaux de production. La Russie est capable de poursuivre une stratégie claire pour soutenir un tel cartel par le biais de Gazprom, le géant énergétique contrôlé par l’Etat. 

En octobre 2008, des représentants de Gazprom ont rencontré des représentants de l’Iran et du Qatar à Téhéran avec l’objectif d’établir une troïka du gaz. Le PDG de Gazprom Alexei Miller a annoncé son intention d’institutionnaliser la structure en rédigeant une charte et en établissant des quartiers généraux. Ensemble, les trois pays détiennent environ 60 % des réserves mondiales de gaz connues. 

Les ministres de l’Energie des douze plus importants exportateurs de gaz naturel se sont réunis le 23 décembre 2008 à Moscou afin de créer un groupe de producteurs que les consommateurs craignent qu’il ne se transforme en un cartel du type de l’OPEP.

Le Premier ministre russe Vladimir Poutine, qui a présidé la réunion, a averti que l’ère du « gaz bon marché » touchait à sa fin. Il a déclaré que les membres du groupe coopéreraient pour rendre le marché du gaz prévisible. 

Cette mesure intervient à un moment de grande inquiétude à propos des approvisionnements russes en gaz, en conséquence de la dispute entre Moscou et l’Ukraine sur la fixation des prix et le non-paiement de la dette. 

Les experts considèrent qu’un groupement de producteurs de gaz ne pourra opérer de la même manière que l’OPEP, qui modifie les niveaux de production de ses membres de mois en mois en vue d’influencer le marché. Le gaz est en effet vendu sous des contrats à long terme qui sont très difficiles à résilier ou à amender. Toutefois, le nouveau groupe a déclaré qu’il chercherait à augmenter les prix à moyen terme. Le groupe des producteurs de gaz a décidé de se doter d’un secrétariat, basé à Doha, capitale du Qatar.

L’émergence d’un marché au comptant pour les chargements de gaz naturel liquéfié, qui peuvent être vendus où que ce soit même au prix le plus élevé, crée également du potentiel pour la gestion d’un marché à court terme. Le gaz naturel liquéfié, toutefois, ne représente qu’une petite proportion du total des ventes de gaz, et cela restera probablement le cas. 

Ere post-soviétique : les accords américains relatifs aux gazoducs empiètent sur les platebandes russes

A la suite de l’effondrement de l’Union soviétique, les stratèges américains ont réalisé leur ambition de diversifier les voies de transport en direction de l’Europe. Pour la première fois, les livraisons vers l’Ouest pouvaient éviter le territoire russe, aidant ainsi les Etats-Unis à créer un réseau d’Etats amis dans le Caucase et dans les pays d’Europe centrale et orientale. 

Les gazoducs Bakou-Tbilissi-Ceyhan et Bakou-Tbilisi-Erzurum en particulier ont pu être réalisés grâce au soutien explicite des Etats-Unis. Mais de telles réalisations ont fâché Moscou, alors que la Russie était frappée par une crise économique et perdait de son influence dans les Etats d’Europe centrale et orientale. 

La résurgence de la Russie depuis 2000

Les tentatives de la Russie visant à réaffirmer son autorité, en particulier depuis que Vladimir Poutine a succédé à Boris Eltsine à la présidence, peuvent être considérés comme une réaction au tourbillon d’activités américaines. 

Le premier avertissement a eu lieu le 1er janvier 2006, lorsque la Russie a brièvement interrompu ses approvisionnements vers l’Ukraine à la suite d’une dispute sur les paiements. Cette mesure, qui a été prise le même jour où la Russie a repris le flambeau de la présidence du groupe des huit nations industrialisées, a été perçu par l’Ouest comme un avertissement et une réponse à la tentative du président ukrainien Viktor Yushchenko d’adhérer à l’OTAN. 

Le gazoduc Nord Stream 

L’année suivante, la Russie a lancé un projet pour construire un gazoduc reliant directement la Russie et le Nord de l’Allemagne par la mer Baltique. Nommé « Nord Stream », le projet a été lancé en partenariat avec le géant gazier russe Gazprom et les entreprises allemandes E.ON et BASF. 

Des voix ont critiqué les tentatives de la Russie de contourner l’Ukraine, la Pologne, la République tchèque et la Slovaquie, pays dont les relations avec Moscou sont tendues. Les pays occidentaux et les pays de transit ont soupçonné le Kremlin de fomenter un scénario selon lequel leurs approvisionnements du gaz russe pourrait être suspendu sans que cela n’affecte l’Allemagne et l’Europe occidentale. 

En effet, outre les relations plus détendues qu’elle entretient avec certains pays de sa périphérie, la Russie a des liens plus chaleureux avec les principaux pays consommateurs. Fait révélateur, l’ancien chancelier allemand Gerhard Schroeder a été nommé à la tête du comité des actionnaires de la société opératrice du projet Nord Stream AG peu de temps après la fin de son mandat de chancelier en novembre 2005. M. Schroeder a été par la suite critiqué pour son implication dans un conflit d’intérêt évident. Juste avant la fin de son mandat de chancelier, il a signé une garantie d’Etat d’un milliard d’euros au cas où Gazprom ne réglait pas les échéances d’un emprunt. La garantie n’a jamais été utilisée. 

L’Ukraine fait pression en faveur du « White Stream »

Aujourd’hui, l’Ukraine est confiante en le fait que sa position comme principal pays de transit du gaz russe lui donne des garanties contre l’éventualité d’une agression russe. 

Mais le gazoduc Nord Stream pourrait changer cet état de fait. En effet, il pourrait isoler l’Ukraine en desserrant les liens avec les pays de l’Ouest qui comptent sur le gaz traversant son territoire. Pour contrer cette menace, le Premier ministre ukrainien Yulia Tymoshenko a proposé, lors d’une visite à Bruxelles les 28 et 29 janvier 2008, un projet conjoint UE-Ukraine pour transporter plus de gaz caspien en Europe. 

Le projet, dénommé « White Stream » convoierait le gaz depuis le Turkménistan vers l’Ukraine et le territoire de l’UE via la mer Caspienne, le sud du Caucase et la mer Noire. Mme Tymoshenko, qui s’habille souvent en blanc, a originellement exposé ce concept lors de son premier mandat de Premier ministre. 

Le ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner a récemment attiré l’attention sur un possible conflit entre la Russie et l’Ukraine similaire au conflit qui a opposé la Russie et la Géorgie. La réalité de cette menace a été soulignée par l’eurodéputé français Bernard Poignant (EURACTIV 19/09/08). 

Le gazoduc « South Stream » 

Le 29 avril 2008, alors que son mandat arrivait à terme, le président Vladimir Poutine a signé un accord avec le Premier ministre grec Kostas Karamanlis sur le gazoduc South Stream, un projet perçu comme le rival de Nabucco, le projet phare de l’UE.

South Stream a été lancé en 2007 par l’entreprise italienne ENI et le géant russe Gazprom. Il a été conçu pour acheminer 30 milliards de mètres cubes de gaz russe par année vers l’Europe, en passant sous la mer Noire puis par la Bulgarie, la Grèce, la Serbie et la Croatie jusqu’en l’Italie. 

Une branche du gazoduc South Stream traversera la Serbie et la Hongrie jusqu’en Autriche, terminant son voyage à l’unité de stockage de gaz de Baumgarten. Il y a près d’une année, le 25 janvier 2008, la compagnie d’Etat autrichienne OMV et Gazprom ont signé un accord pour transformer la plateforme de Baumgarten en une entreprise conjointe détenue par les deux parties à parts égales. Cet accord a été perçu par les observateurs comme un moyen de priver Nabucco de son noeud stratégique, ce qui est faux puisque la propriété du stockage de gaz ne change pas. Les gisements de gaz épuisés de Baumgarten sont désormais utilisés pour le stockage souterrain du gaz qui est nécessaire pour compenser la fluctuation entre la demande estivale et la demande hivernale. 

L’oléoduc  'Burgas-Alexandroupolis' 

Le mois suivant, M. Poutine, le Premier ministre bulgare Sergey Stanishevet et le Premier ministre grec Kostas Karamanlis, ont signé un accord intergouvernemental pour lancer le projet d’oléoduc « Burgas-Alexandroupolis », qui vise à acheminer le pétrole russe et caspien depuis Burgas, port bulgare de la mer Noire, à Alexandroupolis, port grec de la mer Egée en évitant le détroit de Bosphore à Istanbul. 

Dans un rapport du Sénat désignant ce projet comme le premier oléoduc européen géré par la Russie, les Etats-Unis, un allié solide de la Turquie, ont exprimé des préoccupations par rapport au fait que la Russie détienne une part de 51 % dans le projet. L’oléoduc devrait être terminé en 2011, la construction devant commencer en 2009. Parmi les problèmes de taille figurent la question de la propriété du terminal dans le port bulgare de Burgas.

L’oléoduc AMBO

L’oléoduc AMBO (acronyme formé d’après les noms des pays suivants : l’Albanie, la Macédoine et la Bulgarie) est un projet d’oléoduc partant du port bulgare de Burgas au bord de la mer Noire et allant jusqu’au port albanais de la mer Adriatique, Vlora. Cet oléoduc de 894 kilomètres vise à éviter les détroits turcs (qui relient les mers Noire et Egée via la mer de Marmara) lors du transport du pétrole russe et caspien. Le projet a le soutien du gouvernement américain, qui a financé une étude de faisabilité. L’oléoduc sera construit par une société basée aux Etats-Unis.

Le projet a été originellement proposé en 1993. En 2004, les Premiers ministres d’Albanie, de Macédoine et de Bulgarie ont signé une déclaration politique, suivie en 2007 d’une convention trilatérale définissant les opérations de construction, le fonctionnement et la maintenance de l’oléoduc. La convention a été ratifiée par les Parlements des trois pays. 

Dans une certaine mesure, AMBO représente une alternative au projet Burgas-Alexandroupolis. Bien que cet oléoduc soit plus long et plus cher, son avantage est qu’il prend le pétrole dans les grands fonds du port de Vlora, qui est plus accessible aux grands pétroliers qu’Alexandroupolis.

Les projets européens dans la région caspienne : Nabucco

Les exemples les plus frappants de la tactique russe « diviser pour mieux régner » employée dans l’Union européenne se trouvent dans la région caspienne. Une des victimes des difficultés de l’Union avec son partenaire russe pourrait être le projet phare de l’UE, le gazoduc Nabucco, qui vise à acheminer le gaz de la région caspienne à Vienne, en Autriche, de la frontière turco-géorgienne et de la frontière turco-iranienne. Le gaz serait transporté via la Turquie, la Bulgarie, la Roumanie et la Hongrie.

Cependant, le secteur privé hésitant toujours à financer le projet ainsi que la brève guerre entre la Géorgie et la Russie en août 2008 montrent que l’avenir de Nabucco est incertain (EURACTIV 25/08/08). Officiellement,  la Commission européenne refuse d’admettre des revers. Elle maintient également que Nabucco n’est pas un moyen de contourner l’approvisionnement russe mais un canal supplémentaire nécessaire (EURACTIV 4/07/08). Cette position a été confirmée par l’une des principales entreprises du projet Nabucco, le géant autrichien OMV. 

L’Institut français des relations internationales (IFRI) considère la crise géorgienne comme un tournant dans la tentative russe de reprendre le contrôle de la région caspienne. Il a relevé le fait que Moscou aurait pu détruire les oléoducs BTC (Bakou-Tbilissi-Ceyhan) et BTE (Bakou-Tbilissi-Erzurum) qui traversent la Géorgie, mais la Russie s’est abstenue d’en faire autant. Cela constitue pour l’IFRI un signe selon lequel la Russie, bien que tentée par des solutions militaires, préfère de plus en plus l’influence du marché.

A la suite de la dernière crise gazière, qui s’est terminée le 20 janvier 2009, les experts en énergie de haut niveau ont posé au Parlement des questions délicates au sujet de l’avenir de Nabucco (EURACTIV 20/01/09). Ils ont souligné le fait qu’il n’y avait pas de réponse à la question de savoir d’où va provenir le gaz et ont fait remarquer que les routes alternatives n’étaient pas sûres. 

Asie centrale et Caucase

Dans les cas du Turkménistan et de l’Azerbaïdjan, la Russie n’a pas utilisé la pression politique pour canaliser les ressources via ses propres gazoducs, préférant recourir seulement à des engagements financiers. En août 2008, en plein conflit géorgien, Gazprom a proposé d’acheter l’ensemble des exportations de gaz azéri au prix du marché et de les revendre à l’Ouest par son réseau privilégié de gazoducs (EURACTIV 25/08/08). 

La « finlandisation » de l’Azerbaïdjan et de la Géorgie – c'est-à-dire leur transformation en Etats neutres en échange de la conservation de leur souveraineté – achèverait la reprise russe dans la région caspienne, selon l’IFRI. Le processus a déjà été appliqué avec succès à l’Arménie, note l’IFRI.

Parallèlement, l’UE tente également de convaincre le Kazakhstan, le Turkménistan et l’Ouzbékistan, qui abritent une partie des plus grandes réserves mondiales de pétrole et de gaz, du besoin de diversifier leurs voies d’approvisionnement (EURACTIV 11/04/08).  

Cependant, les pays d’Asie centrale pourraient être tentés de choisir l’option russe, en particulier depuis que les groupes de défense des droits de l’homme demandent à l’UE de saisir l’opportunité de faire pression sur les gouvernements d’Asie centrale pour qu’ils améliorent la situation à l’égard des droits de l’homme dans la région. 

Nabucco : la mise à l’épreuve

Si les gouvernements européens finançaient Nabucco, à un prix estimé à 10 milliards d’euros, en dépit des incertitudes quant à la capacité du gaz à remplir les gazoducs, cela délivrerait un message politique fort. D’une certaine manière, cela correspondrait à la volonté politique de certains projets de Gazprom, tel le South Stream, qui selon les observateurs, serait loin d’être rentable. Toutefois, une différence majeure entre les projets Nabucco et South Stream est que le premier sera financé par des fonds privés et, par conséquent, devra être rentable. 

Selon une étude récemment présentée au comité des Affaires étrangères du Sénat américain par Zeyno Baran, directeur de l’Hudson Centre for Eurasian Policy à Washington, DC, Gazprom souhaite utiliser ses une faible capacité de ses gazoducs, perdant de l’argent sur le court terme. Après avoir tué toute concurrence, la Russie s’attend à se retrouver avec un réseau de gazoducs sous son surveillance, similaire au réseau sanguin d’un organisme. Une fois qu’un tel contrôle aura été établi, M. Baran pense que la Russie pourra user d’encore plus d’influence pour tirer des concessions politiques aux pays européens en échange de gaz.

Dans un récent entretien à Handelsblatt, le commissaire européen à l’énergie Andris Pielbags, a mis en évidence le fait que Nabucco demeurait un projet important pour parvenir à la diversité de l’approvisionnement. Il a ajouté qu’il espérait le début de sa construction en 2010, avec un premier flot de gaz en 2013, et ce malgré la persistance de problèmes, notamment le coût du transit par la Turquie qui doit encore être négocié et des garanties contractuelles quant à l’accès au gaz turkmène. Le Turkménistan a un long passé de fournisseur de gaz à la Russie, et Moscou exerce des pressions sur le gouvernement à Achgabat pour qu’il lui confère un accès exclusif au pays en vue d’explorer les possibilités gazières et d’exploiter le gaz.  
Construire Nabucco simplement pour contrer les ambitions  russes pourrait être une mauvaise stratégie, s’alarme un expert. Dans un récent rapport pour la présidence française, Claude Mandil, ancien directeur exécutif de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), a laissé entendre que l’UE devrait construire Nabucco non comme un rival de Gazprom mais avec Gazprom, en acceptant que ce gazoduc achemine également du gaz russe.

Le document, intitulé « Sécurité énergétique et Union européenne » semble indiquer un renouveau des relations UE-Russie dans le secteur de l’énergie, fondé sur une substantielle autocritique. M. Mandil se demande en particulier si l’UE n’a pas éloigné la Russie par une politique de doubles normes. L’expert en énergie français a déclaré que l’UE insiste pour que la Russie ouvre son marché intérieur du transport de l’énergie aux compagnies européennes, mais qu’il y a à l’intérieur de l’Union une politique visant à refuser un tel accès à des entreprises de pays tiers. 

De façon similaire, Bruxelles demande à Moscou d’ouvrir son marché de l’énergie et ses infrastructures aux investisseurs étrangers. A cet égard, M. Mandil se demande quelle est la réaction de l’Europe aux tentatives des investisseurs étrangers. Selon lui, il est injuste d’insister pour que la Russie ratifie le Traité sur la Charte de l’énergie, reconnaissant la pertinence d’un certain nombre d’arguments russes. 

L’expert en énergie français va jusqu’à conseiller l’abandon de la « clause Gazprom » (conçue pour limiter la pénétration du marché européen par le géant russe) et que le marché européen ne soit protégé que par la stricte application de règles valables pour tous.

Prenant la parole lors d’une conférence à Saint-Pétersbourg le 7 juin 2008, le directeur exécutif de Gazprom Alexei Miller s’est plaint du fait que l’on s’oppose à la participation de l’entreprise à des projets sur le territoire de l’UE. Selon lui, cette opposition est simplement stupéfiante, en particulier si l’on prend en considération la pénurie aiguë d’énergie à laquelle est confrontée actuellement l’économie européenne. On a l’impression que certains représentants européens sont encore incapables de décider de ce qu’ils craignent le plus : une véritable pénurie d’énergie ou la menace russe fictive, a déclaré M. Miller. Il a donné des garanties à ses homologues européens en disant que la situation du marché en Russie a changé : les profits de Gazprom ne proviennent plus uniquement des marchés étrangers. 

Le 8 juillet 2008, l’Alliance des Démocrates et des Libéraux pour l’Europe (ADLE) a publié une déclaration, exprimant ses inquiétudes en matière d’environnement par rapport au projet de gazoduc « Nord Stream » qui relie la Russie à l’Allemagne via la mer baltique. Cette déclaration va plus loin : les membres de l’ADLE partagent d’une part des inquiétudes en matière d’environnement mais soulignent et déplorent d’autre part la dimension politico-stratégique du projet, qui a conduit la Russie à négocier un accord bilatéral avec un Etat-membre pour éviter de demander l’autorisation et de payer des frais de transit pour un gazoduc terrestre, négligeant ainsi les inquiétudes des Etats baltes voisins.  

Prenant la parole le 24 mai 2008 au cours de la session de printemps de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN (AP OTAN), Roland Götz, chercheur au German Institute for International Affairs and Security, assure qu’il n’y a pas de risque géopolitique au regard de la diversification de la livraison de gaz, étant donné la densité du réseau de gazoducs reliant la Russie à l’Europe. 

M. Götz considère que cette analyse sera renforcée avec le développement de projets de gazoducs tels que Nord Stream, devant relier la Russie à l’Allemagne sous la mer Baltique, et Nabucco, qui doit amener le gaz naturel d’Asie centrale et d’Azerbaïdjan en Europe centrale. Contrairement au pétrole, il n’y aura certainement aucun problème d’approvisionnement en gaz en Europe au cours des vingt prochaines années, a déclaré M. Götz. 

Dans son rapport intitulé « La sécurité énergétique dans la région transatlantique », dévoilé à la session de printemps de l’assemblée parlementaire de l’OTAN, le député bulgare Mario Tagarinski a critiqué la Commission européenne pour son impuissance à s’opposer à la stratégie de Gazprom. Selon lui, l’actuelle Commission européenne est perçue comme libérale et pro-marché. Elle croit que les règles du marché, plus que les considérations géopolitiques, devraient être appliquées au secteur de l’énergie. C’est la raison pour laquelle la Commission promeut selon lui activement la libéralisation et la décentralisation des marchés de l’énergie en Europe, en dépit du fait que Gazprom accroît sa part du réseau européen de l’énergie.

Dans un document publié en 2005, Özden Zeynep Oktav, professeur à la Yildiz Technical University d’Istanbul, a critiqué les politiques américaines envers le groupe Bakou-Ceyhan comme menant à une polarisation croissante des politiques régionales. Le Pr. Oktav soutient qu’en favorisant un partenariat de l’Azerbaïdjan et de la Géorgie avec la Turquie, la politique de confinement et d’isolation menée par Washington a visé à bloquer l’influence de l’Iran dans la région et à empêcher la Russie de réaffirmer son hégémonie sur la région.

Mais dans un certain sens, le projet Bakou-Ceyhan a également encouragé un rapprochement entre la Russie, l’Iran et l’Arménie et consolidé une alliance stratégique entre l’Azerbaïdjan, la Géorgie, la Turquie et les Etats-Unis, a écrit le Pr. Oktav.

Quentin Perret, ancien chercheur à la Fondation Robert Schuman de Paris, explique dans un article publié en 2007 que le « nationalisme énergétique » russe a été largement suscité par ce qu’il appelle l’expérience des années 1990, qui a essentiellement discrédité les prescriptions économiques occidentales auprès de tous les russes. En conséquence, M. Perret se désole que désormais la plus grand contentieux aujourd’hui soit le destin des ex-pays républiques soviétiques.

L’Ukraine, la Biélorussie, la Moldavie et la Géorgie sont non seulement devenues des pions dans le jeu potentiellement destructeur de rivalité géopolitique entre l’UE et la Russie, mais aussi une pomme de discorde à l’intérieur même de l’UE, les nouveaux membres accusant les anciens de vendre les intérêts de ces pays au nom des relations pacifiques avec la Russie, selon M. Perret. Il conclut qu’à long terme, le différend est probablement le plus gros obstacle à toute politique étrangère européenne commune, y compris une politique commune énergétique.

Le Dr. Shamil Midkhatovich Yenikeyeff, chercheur à Oxford Institute for Energy Studies (OIES), écrit dans un Oxford Energy Comment publié en août 2008 que la compétition féroce entre la Russie, les Etats-Unis et l’Europe comme garants traditionnels de la sécurité dans les pays caspiens et d’Asie centrale va probablement déstabiliser la région encore plus.

Le Dr. Yenikeyeff a investi ses espoirs dans un rapprochement entre les Etats-Unis et l’Iran, qui selon lui pourrait changer considérablement la donne de l’énergie dans la région et donner un essor aux alternatives énergétiques en Europe et à de nouvelles routes pour le pétrole et le gaz des pays caspiens et d’Asie centrale. 

  • 1er jan. 2006 : la Russie interrompt brièvement l’approvisionnement vers l’Ukraine à la suite d’un différend lié au paiement. Cette décision suscite la critique à l’Ouest, qui accuse le Kremlin d’utiliser l’énergie comme un instrument politique.
  • 26 mai 2006 : mise en marche de l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan.
  • 4 oct. 2006 : un accord est signé entre la Russie et l’Allemagne sur le projet de gazoduc Nord Stream sous la mer Baltique. 
  • 15 mars 2007 : la Russie, la Bulgarie et la Grèce signent un accord sur l’oléoduc Bourgas-Alexandroupolis.
  • 29 avril 2008 : la Russie et la Grèce signent un accord sur le gazoduc South Stream, un projet perçu comme un rival au projet phare de l’UE, le gazoduc Nabucco. 
  • 16 oct. 2008 : le sommet de l’UE approuve un rapport de la présidence française sur la sécurité énergétique, invitant les pays et les institutions de l’UE à diversifier les sources d’énergie et les routes d’approvisionnement. 
  • 23 déc. 2008 : douze des plus importants exportateurs mondiaux de gaz naturel se sont réunis à Moscou pour créer un groupe de producteurs, lequel pourrait évoluer vers un cartel du type OPEP. Le Premier ministre russe Vladimir Poutine a déclaré que "l'ère du gaz bon marché touche à sa fin".
  • 1 jan. 2009 : début de la deuxième "guerre du gaz" entre la Russie et l'Ukraine. La crise s'est terminée le 20 janvier avec la reprise des approvisionnements en gaz et l'augmentation des prix du gaz pour l'Ukraine.
  • 2009 : achèvement de l’oléoduc Medgaz entre l’Algérie et l’Espagne, initialement prévu pour 2001.

Subscribe to our newsletters

Subscribe
Contribuer