Au 31 décembre 2019, le gaz partira-t-il en fumée ?

Un terminal gazier à Skopje EPA/GEORGI LICOVSKI [Georgi Licovski/EPA/EFE]

Cet article fait partie de l'édition spéciale L’Ukraine au coeur de l’imbroglio gazier entre l’UE et la Russie.

Le contrat à long terme de transit gazier entre la Russie et l’Ukraine arrive à son terme le 31 décembre. Et les chances que les deux parties parviennent à un accord d’ici là sont maigres.

La traversée de l’Ukraine vers l’Europe est une route essentielle pour le gaz russe, et l’accord conclu entre les deux pays sur le transit gazier prendra fin le 31 décembre. Le temps presse pour en établir un nouveau, alors que les tensions entre Moscou et Kiev sont vives depuis l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014.

L’Ukraine, qui récolte trois milliards de dollars par an grâce aux taxes de transit, souhaite préserver ces revenus. Le pays a, dans ce objectif investi dans un système de transport de gaz aux normes européennes.

De son côté, la Russie travaille sur deux grands projets de gazoducs qui contourneraient l’Ukraine : Nord Stream 2 approvisionnerait l’Allemagne en passant sous la mer Baltique et Turkish Stream traverserait la mer Noire avant de rejoindre le Balkan Stream pour continuer vers la Bulgarie, la Serbie, la Hongrie et l’Autriche.

Ces dernières années, les stratégies de Gazprom pour transporter le gaz consistaient à charger les dispositifs contournant l’Ukraine au maximum de leur capacité, et à n’utiliser le couloir ukrainien que pour répondre aux fluctuations de la demande.

De son côté, l’Ukraine n’achète plus de gaz russe depuis 2015. Les importations se font par inversions des flux avec des pays européens. À l’heure actuelle, il existe trois routes et la principale est slovaque (avec une capacité de presque 15 milliards de mètres cubes par an).

Moscou aime faire remarquer que le gaz provenant des flux inversés est également russe. Mais, selon Kiev, au vu des prix pratiqués par Gazprom à l’égard de Naftogaz, cette solution est moins chère.

En hiver, l’Ukraine utilise le gaz de ses installations de stockage souterraines (UGS), dont la capacité est immense et qui permettent aussi d’alimenter plusieurs clients occidentaux.

De nombreux obstacles empêchent la mise en place d’un nouvel accord : les différends politiques entre Kiev et Moscou, la rébellion pro-russe dans l’est de l’Ukraine et les contentieux entre le fournisseur de gaz russe Gazprom et la société énergétique Naftogaz.

De l'eau dans le gaz entre Kiev et Moscou

Les négociations sur le transit de gaz de la Russie et de l’Ukraine vers l’UE se sont soldées par un échec. Maros Sefcovic, chef de l’Union énergétique, appelle à trouver un accord rapidement .

La Commission Juncker avait tenté de servir de médiateur pour des « négociations trilatérales sur le gaz », mais sans succès. L’Ukraine et la Russie ont privilégié une voie bilatérale. La problématique a également fait l’objet de discussions à Paris, le 9 décembre, entre les présidents Volodymyr Zelenskiy et Vladimir Poutine.

Le vice-président de la Commission Maros Sefcovic, qui avait officié en tant que médiateur dans le cadre des négociations trilatérales, a indiqué que Bruxelles avait proposé à Kiev et à Moscou de conclure un accord de transit d’au moins dix ans, assorti d’une clause « ship or pay » d’un minimum de 40-60 milliards de mètres cubes de gaz par an, et de la possibilité de transporter des volumes supplémentaires, entre 20 et 30 milliards de mètres cubes de plus par an.

Ces dernières années, en comparaison, plus 80 milliards de mètres cubes de gaz par an ont traversé le territoire ukrainien dans les dispositifs sous-terrain. Et la capacité maximale des gazoducs en Ukraine est de plus de 140 milliards de mètres cubes.

Les chances de parvenir à un accord à temps pour éviter une interruption dans l’approvisionnement gazier sont maigres, car les négociations se révèlent être très complexes, impliquant des paiements contestés dans le cadre d’un litige, mais aussi en raison de l’intérêt de la partie russe à voir les prix du gaz augmenter dans un contexte d’incertitude. Or les stocks de gaz n’ont jamais été si hauts en Europe, ce qui compromet tout projet de voir les prix remonter rapidement.

Nord Stream 2 et Turkish Stream peuvent-ils remplacer le transit ukrainien ?

Pour diverses raisons, Nord Stream 2 (55 milliards de m³/an) a pris du retard et ne sera pas opérationnel avant mi-2020. Par ailleurs, le projet, de même que Turkish Stream, pourrait faire l’objet de sanctions américaines.

La première canalisation de Turkish Stream, d’une capacité de 15 milliards de mètres cubes par an, est destinée au marché turc. Et la construction de Turkish Stream en territoire bulgare, sous le nom de Balkan Stream, est toujours en cours.

Le gaz passant par le deuxième gazoduc offshore de Turkish Stream (15 milliards de m³/an) est destiné à approvisionner la Bulgarie, la Serbie et la Hongrie, avant que son surplus n’atteigne le terminal gazier de Baumgarten près de Vienne (le même centre de distribution qui recevait auparavant le gaz en provenance d’Ukraine).

À ce stade, il est impossible de prévoir quand les flux via la mer Noire arriveront à Baumgarten pour compenser les approvisionnements manquants transitant par l’Ukraine.

Il apparaît donc que la Russie n’est pas en mesure d’atteindre son objectif : maintenir son approvisionnement gazier aux clients européens par les deux gazoducs alternatifs, et ce, avant que l’accord avec l’Ukraine arrive à son terme.

En outre, lorsque le Nord Stream 2 et le Balkan Stream seront opérationnels, il sera toujours nécessaire de faire transiter du gaz par l’Ukraine. Le centre de Skolkovo, un think-thank russe, estime ce besoin à 40 milliards de m³/an, alors que la Commission a fixé ce chiffre à 60 milliards de mètres cubes. Moscou semble également admettre que certains transits par l’Ukraine subsisteront.

Les États-Unis feront tout pour arrêter le projet Nord Stream 2

Le secrétaire d’État américain Mike Pompeo a déclaré  à Varsovie que les États-Unis allaient faire tout ce qui est en leur pouvoir pour stopper le projet de gazoduc Nord Stream 2, qui relie la Russie à l’Allemagne.

Une nouvelle crise gazière dans l’air ?

Contrairement à l’hiver 2008-2009, lorsque le gaz a cessé de circuler en Ukraine, laissant plusieurs pays de l’UE dans le froid (au moins 11 personnes seraient mortes, dont 10 en Pologne), en 2019, l’UE est beaucoup mieux équipée pour relever un tel défi, en raison de stocks élevés.

Toutefois, en l’absence d’accord, au matin du 1er janvier, le gaz devrait cesser d’affluer de Russie en Ukraine. Dans un tel cas, les conséquences seront moins lourdes, mais tout de même importantes.

Simon Schulte, directeur des marchés du gaz à l’Institute of Energy Economics de l’Université de Cologne, fait remarquer qu’une interruption de transit pendant trois mois aurait de graves répercussions sur les prix du gaz. Les prix augmenteront partout, mais les pays d’Europe du Sud-Est seront probablement les plus touchés.

Jusqu’à présent, le transit ukrainien a permis de stabiliser les prix dans l’UE lorsque la demande était à son paroxysme, ainsi que pendant les travaux d’entretien du Nord Stream et des pipelines de Yamal (une fois par an). Le système ukrainien de transport de gaz — très flexible — ne connaît pas de telles interruptions.

L’impact potentiel le plus important se ferait sentir sur les prix au comptant. En fonction de la durée de l’interruption, les flux de gaz pourraient également être réorientés et la demande européenne de GNL pourrait atteindre des niveaux sans précédent.

Boyko Borissov : « Il n’y aura pas d’interruption »

Interrogé par Euractiv le 13 décembre sur ce qui se passerait si un nouvel accord de transit de gaz à long terme entre la Russie et l’Ukraine n’était pas conclu avant le 31 décembre, le Premier ministre bulgare Boyko Borissov s’est montré optimiste.

« Le transit du gaz via l’Ukraine ne s’arrêtera pas », a-t-il déclaré, ajoutant qu’il avait exprimé le même point de vue à l’occasion de sa récente rencontre avec Donald Trump à la Maison-Blanche et au sommet de l’UE la veille.

« Ceux qui dépendent de la production de gaz sont les exportateurs de gaz. Ils dépendent de notre argent, des factures qu’ils nous envoient et que nous payons. Vont-ils y renoncer ? Ils ne le feront pas. En fait, c’est même l’inverse : de plus en plus  d’entreprises essaient d’importer du gaz », a-t-il souligné, faisant allusion au GNL américain.

La Bulgarie a déjà importé du GNL des États-Unis, apparemment à des prix inférieurs à ceux qu’elle paie pour le gazoduc russe.

Les autorités russes devraient savoir qu’il n’est pas dans l’intérêt de leur pays de nuire à son image de fournisseur de gaz fiable. Cependant, Moscou est mêlée à tant de jeux de pouvoir en Europe et ailleurs, que les décisions de ses dirigeants sont vraiment difficiles à prévoir.

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