Athènes s’oppose frontalement à l’Union de l’énergie

Panagiotis Lafazanik, ministre de l'Énergie, de l'Environnement et de la Reconstruction productive. [Wikimedia]

Le gouvernement grec refuse une Union de l’énergie qui serait contraire aux intérêts nationaux, selon le ministre grec de l’Énergie, Panagotis Lafazanis. Il veut aussi renoncer aux hypothèses de privatisation du secteur.

Le 8 avril, le Premier ministre grec, Alexis Tsipras, doit se rendre à Moscou pour rencontrer Vladimir Poutine. Panagotis Lafazanis, issu lui aussi du parti de gauche Syriza, a annoncé qu’Athènes était opposée à la forme actuelle de la stratégie de l’UE sur l’énergie.

« Nous ne remettons pas en question les objectifs déclarés de l’Union de l’énergie, mais nous doutons que les moyens proposés suffisent. Ils pourraient aussi finir par renforcer les inégalités et la situation sociale et économique douloureuse qui domine la zone euro et l’Europe en ce moment », a estimé le ministre de l’Énergie, de l’Environnement et de la Reconstruction productive, lors du forum sur l’énergie d’Athènes.

Un des éléments clés de l’Union de l’énergie est que tout accord énergétique conclu entre un pays membre et un pays hors UE doit être préalablement examiné par la Commission européenne. La Russie a toujours insisté pour que ces accords restent confidentiels.

L’UE pourrait également diversifier ses sources d’énergie grâce au corridor Sud pour le gaz, afin de limiter sa dépendance énergétique vis-à-vis de Moscou.

Tout comme Viktor Orbán, le Premier ministre hongrois, le ministre grec a clairement annoncé qu’une telle mesure serait contraire à la souveraineté nationale du pays et excluait de fait toute forme de « flexibilité » quant à la mise en place de politiques énergétiques respectant les intérêts nationaux.

>> Lire : Orbán considère l’Union de l’énergie comme une menace pour la Hongrie

« La Grèce ne deviendra pas un pion de l’UE et ne servira pas ses choix ou des coupes énergétiques unilatéraux, au nom de la soi-disant diversification des sources d’énergies européennes », a souligné Panagotis Lafazanis.

La Grèce est l’un des États membres ayant signé un accord intergouvernemental avec Gazprom en ce qui concerne South Stream, un projet de gazoduc abandonné depuis par Moscou.

>> Lire : La Russie tire une croix sur South Stream

L’ancien gouvernement, dirigé par le parti de centre-droit Nouvelle démocratie, s’était aligné sur la décision de la Commission de revoir tous les accords intergouvernementaux sur l’énergie afin de vérifier leur conformité au droit européen.

Privatisation et marché de l’énergie

Les nouvelles autorités grecques ont par ailleurs annoncé que le processus de privatisation du marché grec de l’énergie, une exigence clé des prêteurs internationaux, serait abandonné.

L’ancien gouvernement de coalition composé de Nouvelle démocratie et des socialistes de Pasok, s’était engagé à briser les monopoles dans le secteur de l’énergie, mais le gouvernement de Syriza assure que le secteur restera sous le contrôle de l’État. Athènes précise que l’investissement dans le marché de l’énergie restera libre, mais que certaines structures énergétiques publiques clés, comme les sociétés de gaz et d’électricité, resteraient entre les mains de l’État.

À l’heure actuelle, DEPA, l’importateur et distributeur de gaz naturel, et PPC, la société d’électricité publique, sont tous deux sous le contrôle du gouvernement. Panagaotis Lafazanis a assuré que l’idée de privatiser DEPA et PPC n’était plus d’actualité.

Gazprom avait envisagé de racheter DEPA, véritable épine dans le pied du précédent gouvernement, qui voulait le voir privatisé. Cependant, apprenant que la Commission européenne bloquerait le rachat, le géant russe avait fait marche arrière.

Quant à DEFSA, l’opérateur de transport de gaz grec, c’est SOCAR, la société pétrolière et gazière d’État azéri, qui en détient 66 % des parts. Les 34 % restants sont détenus par l’État grec.

La privatisation de DESFA a aidé le gazoduc transadriatique (TAP), qui fait partie du corridor Sud pour le gaz, à remporter l’appel d’offre face à son rival, Nabucco.

Depuis novembre 2014, le contrat est cependant examiné par la Commission européenne, qui souhaite vérifier sa conformité au droit européen. L’Azerbaïdjan a récemment fait état de ses inquiétudes quant à ce délai prolongé.

>> Lire : La Commission tarde à rendre son avis sur le gaz azéri

SOCAR a déjà consenti à une avance de paiement qui expire au mois de juin 2015. Selon les termes du contrat, SOCAR ne pourrait revenir sur son achat qu’après juin 2015 et dans le cas où la vente n’a pas été finalisée par sa faute.

Athènes attends le résultat de l’enquête de la Commission pour prendre sa décision finale sur la privatisation de DESFA, a expliqué Panagotis Lafazanis, qui ne s’est pas étendu sur le sujet.

Le gouvernement grec a exprimé son soutien au projet du TAP, mais remarque qu’il est « juste et raisonnable » de chercher à obtenir une compensation pour son passage en Grèce. Selon les informations qu’a pu obtenir EURACTIV, l’accord intergouvernemental en question comporte une disposition dans ce sens.

Un rapprochement avec Moscou ?

Le ministre grec de l’Énergie a également laissé entendre que la Grèce serait favorable à des coopérations avec d’autres pays hors-UE.

Après avoir clarifié la position de la Grèce et clarifié qu’Athènes n’était pas le « satellite » d’un autre grand pouvoir, Panagotis Lafazanis a assuré que le pays entendait construire « des relations multidirectionnelles avec tous les pays de notre région et d’Europe en ce qui concerne l’énergie ». Il a précisé faire référence à l’Europe dans sa « définition géographique la plus large ».

Cette attitude pro-russe n’est pas une surprise. En effet, le premier accroc entre le nouveau gouvernement grec et l’UE concernait la Russie. Athènes s’était opposée au durcissement des sanctions imposée à Moscou en raison de son rôle dans la crise ukrainienne.

>> Lire : Premier accroc entre Tsipras et l’UE sur la Russie

L’opinion de Syriza à ce sujet avait cependant été très clairement exprimé avant les élections grecques.Les eurodéputés de Syriza s’étaient initialement opposés à la signature de l’accord d’association avec l’Ukraine, qui avait irrité Moscou, et n’avaient pas soutenu un accord similaire entre l’UE et la Moldavie.

Panos Kammenos, le président du partenaire de coalition de Syriza, le parti des Grecs indépendants, qui est aussi ministre de la défense, partage cet avis.

Selon lui, il existe une autre solution. Le ministre a ajouté que les rumeurs selon lesquelles Athènes et Moscou ont des relations étroites « sont basées sur une réalité ».

Dans un entretien récent accordé à EURACTIV Grèce, le principal eurodéputé Syriza, Dimitris Papadimoulis, avait pourtant déclaré que le gouvernement Syriza ne « quitterait jamais l’Europe pour les beaux yeux de Poutine ».

Les États-Unis s’inquiètent d’un possible monopole

Lors de la même conférence, Matthew Bryza, ancien ambassadeur américain et directeur du centre international d’étude sur la défense, a averti que le retour d’un monopole d’État sur le gaz serait une mauvaise nouvelle pour les citoyens grecs.

« J’ai entendu le ministre de l’Énergie souligner la nécessité de mettre en place une politique énergétique multidirectionnelle et de s’assurer que les grands pouvoirs n’exploitent pas les petits. Nous n’avons pas d’objection à ça. Mais si ces objectifs sont ceux de la Grèce, la pire chose à faire serait de réinvestir dans le corridor Sud pour le gaz et de retourner à l’état de monopole qui a forcé la Grèce à payer son gaz naturel plus cher que les autres États européens. »

De fait, selon Eurostat, les consommateurs grecs payent leur facture de gaz naturel 35 % plus cher que le reste de l’UE. La Grèce achète 65 % de son gaz à Gazprom. Malgré un nouvel accord réduisant le prix du gaz de 15 % et sa dette astronomique, Athènes paye toujours la facture la plus salée d’Europe.

Selon les observateurs, le monopole exercé par DEPA, qui contrôle 90 % des ventes en gros et 51 % du marché de détail, a permis à l’entreprise de dominer totalement le marché et de faire des profits faramineux.

Selon le journal Kathimerini, DEPA a engrangé des profits colossaux malgré une baisse considérable de la demande (146,7 millions d’euros en 2013, 106.3 millions en 2012 et 190,2 millions d’euros en 2011).

Le 24 février, la Grèce a obtenu que le plan de sauvetage soit prolongé de quatre mois. Ce jour-là, ses partenaires de la zone euro ont accepté le plan de réforme économique proposé, qui faisait marche arrière sur certaines mesures et promettait que les dépenses sociales urgentes de la Grèce ne mettrait pas son budget en danger.

>> Lire : Accord à l’arrachée entre la Grèce et l’Eurogroupe

Le refus de l'Allemagne de la demande grecque pour un prolongation de six mois du délai de remboursement du prêt a poussé Athènes à faire des concessions, à repousser ses promesses de campagne de renverser l'austérité, d'abandonner le plan de sauvetage et de mettre un terme à la coopération avec la troïka.

>> Lire : La liste de réformes d’Athènes reçoit un bon accueil à Bruxelles

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