Au Parlement européen, l’extrême-droite mobilisée contre l’efficacité énergétique

Plenary session week 37 2017 in Strasbourg - Dieselgate: strengthening EU environment, health, consumer rights standards in connection to recent actions by Member States, including Germany and Austria [European Parliament]

Après des mois de débat intenses, les eurodéputés votent le 28 novembre une loi cruciale sur les économies d’énergie d’ici 2030. Pour défendre une moindre ambition, la droite a fait appel à l’extrême-droite.

Difficile de prédire l’issue du vote, qui aura lieu en commission (ITRE) au Parlement européen. Depuis que le Parti populaire européen (PPE, de centre droit) a courtisé l’extrême droite, en quête de soutien, la victoire des environnementalistes est loin d’être gagnée.

Les factions progressistes, menées par les socialistes et démocrates (S&D), semblent prêtes à soutenir pleinement le rapporteur Adam Gierek (S&D) et son objectif contraignant de 40 % d’efficacité énergétique en 2030, alors que les conservateurs sont derrière Markus Pieper (PPE) et sa proposition à 30 %.

Ces derniers bénéficient du soutien des groupes CRE (Conservateurs et réformistes européens) et Europe des Nations et des libertés (extrême droite), qui compte Marine Le Pen dans ses rangs. Quant aux progressistes, ils sont soutenus par les libéraux de l’ALDE et les Verts/ALE.

L’alliance inattendue entre le centre-droit et l’extrême droite rend le vote presque parfaitement équilibré. Une seule voix pourrait faire la différence entre les deux  amendements.

Le PPE pourrait en outre rater son but d’un objectif de 30 % si les membres les plus progressistes du centre-droit choisissent de s’abstenir, plutôt que de soutenir les amendements de l’extrême droite. Les chances de Markus Pieper d’arracher une victoire reposent sur le nombre de ses collègues qui parviendra à faire coïncider les positions des deux partis.

Le vote de la commission intervient près de trois mois après l’adoption quasi unanime par la commission environnement d’un objectif contraignant de 40 %.

Les eurodéputés soutiennent un objectif de 40 % d’efficacité énergétique

Les eurodéputés se sont accordés le 7 septembre pour rehausser l’objectif proposé par l’UE pour l’efficacité énergétique post-2020 afin d’accroître les chances du bloc de remplir ses obligations dans le cadre de l’accord de Paris.

Markus Pieper contre le monde

Markus Pieper soutient que ses amendements sont conformes à l’analyse d’impact de l’exécutif européen.

Toutefois, une nouvelle analyse publiée par la Commission le 27 novembre à la demande du secrétariat de la commission ITRE, remet cette affirmation en doute en concluant que plusieurs aspects des propositions de Markus Pieper « réduiraient sérieusement l’ambition » de la proposition originale.

Par exemple, l’analyse affirme que le projet de l’eurodéputé d’atteindre les objectifs d’économie d’énergie pour 2021-2030 en utilisant les mesures mises en œuvre actuellement sabrerait le niveau d’ambition de la Commission de 100 %.

Une autre de ses propositions pour limiter les exemptions à 35 % plutôt qu’à 25 %  diminuerait l’ambition de l’exécutif de 13 %.  Même si la Commission reconnaît que les amendements de Markus Pieper ne changeraient pas grand-chose à la proposition initiale, elle révèle que le projet du groupe S&D relève le niveau d’ambition de 68 %.

L’eurodéputé allemand a notamment fustigé les ONG et groupes environnementaux faisant pression pour un objectif de 40 %, les accusant de diffuser « des fake news et de faire campagne de manière partiale ».

Dans un communiqué de presse publié le 27 novembre, le PPE condamne « l’approche utopique du S&D vis-à-vis des économies d’énergie » et insiste sur le fait que les socialistes et leurs alliés « sont devenus la proie du populisme et du lobbying d’ONG extrémistes ». Et que l’objectif de 40 % n’est que pur fantasme.

Pourtant, les affirmations du PPE sont parfois contredites par les grandes entreprises du secteur. Lors d’un entretien avec Euractiv la semaine dernière, la PDG du groupe français Engie, Isabelle Kocher, a appelé les eurodéputés à adopter des objectifs d’économies d’énergie très ambitieux et contraignants, tout en soutenant l’objectif de 40 %.

Engie: 'Sortir totalement du charbon, aussi vite que possible'

Isabelle Kocher, la PDG d’Engie, veut «accélérer» la transition énergétique. Après la COP23 à Bonn, elle prévient que l’Europe «n’est pas dans le bon rythme» et plaide à la fois en faveur d’objectifs «très élevés et obligatoires» pour les économies d’énergies, et pour un prix plancher du carbone.

L’objectif de 40 % est aussi soutenu par l’Alliance européenne pour l’économie d’énergie, une coalition de grandes entreprises qui comprend Veolia, Siemens, Philips Lighting et Danfoss, entre autres.

Dans un communiqué, l’alliance prévient que l’abaissement du niveau d’ambition « établirait des objectifs politiques bien en-deçà de la trajectoire actuelle d’amélioration de l’efficacité énergétique et qui n’auraient pas d’impact dans la pratique ».

La coalition d’entreprises appelle les eurodéputés à soutenir un objectif de 40 % pour incarner la promesse de la Commission européenne de faire de l’efficacité une priorité dans toutes les politiques énergétiques.

Le PPE a réaffirmé sa volonté de composer avec les socialistes et de leur proposer « une fourchette d’objectifs contraignants située entre 30 et 35 %, qui pourrait être évaluée à intervalles réguliers », mais le S&D a refusé le compromis.

La mission du rapporteur Adam Gierek a quant à elle été mouvementée puisque ses propositions initiales ont été vivement critiquées au sein de son propre groupe. Selon des sources, l’eurodéputé polonais aurait de fait cédé le contrôle du dossier à son groupe afin de sauver la face.

Milliers de milliards d’euros en jeu

La semaine dernière, le groupe d’investisseurs institutionnels sur le changement climatique (IIGCC)a envoyé une lettre aux eurodéputés de la commission énergie pour les encourager à adopter un objectif contraignant d’efficacité énergétique d’au moins 30 %.

La PDG du groupe, Stephanie Pfeifer estime que l’objectif « enverrait un signal clair et positif aux investisseurs assez rapidement pour assurer une transition en douceur vers une économie à faibles émissions de carbone. De la même façon, les engagements annuels d’économies d’énergie devraient être étendus après 2020 et le niveau d’ambition actuel de 1,5 % revu à la hausse. »

L’IIGCC représente un capital d’une valeur de 20 000 milliards d’euros, soit six fois le PIB de l’Allemagne. Dans sa lettre, le groupe prévient que ses membres, même s’ils préfèrent investir en Europe, se tourneront vers d’autres régions du monde si l’issue du vote ne donne pas aux investisseurs la certitude nécessaire.

Étant donné que les amendements de Markus Pieper soutiennent un objectif non contraignant de 30 % et sont bien moins ambitieux sur les économies d’énergie, la lettre de l’IIGCC pourrait être interprétée comme un soutien indirect à la position du S&D.

Le vote sur l’efficacité énergétique clôturera la session matinale de la commission ITRE, qui inclut aussi un débat tant attendu pour les objectifs d’énergies renouvelables.

Après le vote, les eurodéputés de la commission ITRE devront décider s’ils donnent à Adam Gierek le mandat d’entamer les négociations trilatérales. Reste à savoir si le S&D laissera Adam Gierek négocier seul au nom du Parlement.

L’eurodéputé polonais a insisté à plusieurs reprises pour que le dossier adopté soit voté en plénière avant que le Parlement donne son feu vert au texte final.