Exclusif : en Guyane, la construction d’une nouvelle centrale thermique en bonne voie

La centrale thermique du Larivot devrait être construite pour 2023, près de Cayenne, en Guyane. [Carine Da Costa]

Une centrale au fioul polémique de 500 millions d’euros, prévue pour 2023 près de Cayenne, a été validée par les autorités guyanaises, selon les informations d’EURACTIV France. Si le projet a été remanié à la suite d’un énième avis défavorable, la nouvelle mouture ne présente que peu de changements notables.

Malgré les avis défavorables de plusieurs autorités compétentes, le projet de centrale au fioul du Larivot  (120 MW) porté par EDF devrait bien voir le jour en Guyane en 2023, à moins d’un veto in extremis du gouvernement. Contacté, le ministère de la Transition écologique n’était pas disponible pour l’heure afin de répondre à nos questions.

Le Conseil départemental de l’environnement et des risques sanitaires et technologiques (CODERST) a voté en faveur du nouveau projet lors d’une réunion jeudi 1er octobre, selon plusieurs sources concordantes. Lors de ce vote à huis clos, seule une voix s’est porté contre, selon ces même sources. Pour le préfet de Guyane, Marc Del Grande, il ne reste plus qu’à signer les autorisations définitives. La composition du CODERST, nommé et présidé par le préfet, avait été modifiée par un arrêté publié deux jours avant le vote.

Or les modifications, demandées à la filiale guyannaise d’EDF, EDF PEI, à la suite des avis défavorables de la commission d’enquête publique du 23 juillet, sont maigres. Selon un rapport confidentiel du 23 septembre qu’Euractiv France s’est procuré, le parc solaire associé à la centrale thermique a été réduit de 4 à 10 MW afin de minimiser l’empreinte au sol de la centrale – soit 4 hectares de panneaux solaires au lieu des 10 prévus précédemment.

Autre changement proposé par l’énergéticien et validé lors de ce CODERST : une mise sous cocon potentielle de deux réacteurs pour faire baisser la puissance totale des installations de combustion – respectivement à 103 MW au lieu de 120 ou à 86 MW. La capacité de la centrale avait été en effet vivement critiqué. Le septième réacteur ne serait actif qu’en cas de  « retard significatif » du déploiement des énergies renouvelables, et le sixième serait arrêté si la filière biomasse solide locale « devait se développer à un niveau suffisant pour répondre aux besoins de capacité du système électrique ».

Ironies du sort

La France s’est pourtant engagée, tant dans le cadre du Pacte vert pour l’Europe qu’à l’échelle nationale avec sa Loi énergie-climat, à réduire ses émissions de gaz à effet de serre et à atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050. Ironie du sort, c’est entre autres parce que la centrale thermique de Dégrad-des-Cannes (112 MW), un pilier actuel du système électrique de Guyane mise en service en 1982 et aujourd’hui obsolète, qu’EDF PEI a proposé le projet du Larivot. L’ancienne centrale ne respecte pas les nouvelles normes d’émissions de l’Union européenne. Au 31 décembre 2023 au plus tard, elle n’aura plus le droit de fonctionner.

La centrale thermique du Larivot qui doit la remplacer n’avait pourtant eu jusqu’à maintenant que très peu de feu vert. Une autorisation ministérielle d’exploiter le projet a bien été attribuée le 13 juin 2017, mais « non précédée d’une évaluation environnementale et d’une enquête publique », précisait l’Autorité environnementale dans un avis daté de décembre 2019 .

Traversant les communes de Matoury, de Cayenne et de Remire-Montjoly, un oléoduc de 14 km transportera du fioul, ce combustible dérivé du pétrole notamment utilisé dans les chaudières. Autre ironie du sort, le ministre de la Transition écologique annonçait le 27 juillet l’interdiction de ce type de chaudière dès janvier 2022.

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La nouvelle centrale aura, elle, pignon sur rue. Le site est en partie localisé sur une mangrove, à 10 km du centre-ville de Cayenne et de la réserve naturelle du mont Matoury et à 1 km des premières habitations et de la mer, dans une zone inondable. Le terrain acquis par EDF PEI est sorti de la Loi littoral pour l’occasion et n’est donc plus sous la protection de l’État.

De plus, le site est classé SEVESO, une directive européenne pour les installations à risques impliquant des substances dangereuses et qui requièrent une surveillance accrue. De quoi inquiéter sérieusement les citoyens guyanais.

L’avis de la commission d’enquête du 23 juillet était pourtant limpide : « les éléments favorables ne permettent pas de compenser les éléments défavorables du projet et les points faibles des dossiers ». Et de conclure : « les dossiers soumis à cette enquête publique présentent des imprécisions, contradictions, lacunes au titre des « informations relatives à l’Environnement » […] du Code de l’Environnement, qui ont vocation à être portées à la connaissance du public ».

L’avis a donc été défavorable pour l’autorisation environnementale et l’exploitation de l’oléoduc de ce projet «  particulièrement structurant pour l’Île de Cayenne »,  et « engage [ant] pour le territoire guyanais sur du moyen-long terme », selon la commission d’enquête.

Parmi les précédents avis, citons ceux de l’Autorité environnementale, de l’Agence régionale de la santé, du Conseil national de de la protection de la nature ou encore de l’Agence française de la biodiversité. Tous émettaient des réserves sur le projet.

Pourtant, ni EDF, ni la Collectivité territoriale de Guyane (CTG), ni la préfecture n’ont communiqué sur la nouvelle mouture de la centrale, qui  fait grincer des dents toutes les associations de défense de l’environnement. Mais, selon France Nature Environnement (FNE), consulté à cet effet, aucune obligation légale ne prévoit que la nouvelle version repasse par la case consultation publique.

Biomasse liquide

L’un des principaux arguments avancés par EDF PEI est « la volonté d’une conversion rapide à la biomasse liquide », afin de respecter les engagements de la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) guyanaise, distincte de celle de la métropole. La Guyane fait en effet partie des zones non interconnectées (ZNI), au même titre que les îles de la Martinique, de la Guadeloupe ou encore de la Corse, car son réseau électrique n’est pas connecté au réseau brésilien. Cette PPE prévoit 100 % d’énergies renouvelables d’ici 2030.

« EDF PEI a bien promis une étude de faisabilité. Nous avons aujourd’hui entre 50 et 75 % d’ENR selon la saison et dès que la nouvelle centrale basculera en biomasse liquide, on sera à 100 %. En attendant, ça fait potentiellement sept ans de pollution au fioul, car nous avons aucune date précise de ce basculement ni d’engagements précis de la part d’EDF », s’inquiète François Kuseni, porte-parole du collectif Alter-Larivot et membre de Guyane Ecologie.

« De plus, la pollution de l’air en termes de microparticules et de dioxyde de soufre est sensiblement comparable entre le fioul et la biomasse liquide, ajoute-t-il. Le problème ce n’est pas le carburant utilisé, mais la combustion ».

La semaine dernière, hasard du calendrier, un amendement à la loi Accélération et simplification de l’action publique (Asap) était défendu par le député de la 1ère circonscription de Guyane Gabriel Serville (groupe Gauche démocratique et républicaine). Rejeté vendredi 2 octobre, celui-ci prévoyait la possibilité, de pouvoir céder jusqu’à 5 000 hectares de forêt d’État en Guyane, contre 150 hectares actuellement, relançant ainsi le débat de l’utilisation de la biomasse forestière à échelle industrielle et de la déforestation. Et ce alors que l’Amazonie brûle.

« On va utiliser de la biomasse liquide produite en Europe pour alimenter la centrale du Larivot, explique de son côté Davy Rimane, secrétaire général UTG Eclairage, le syndicat majoritaire à la centrale Dégrad-des-Cannes. Si les tests sont concluants, toutes les centrales thermiques sous le giron d’EDF PEI basculeront à la biomasse liquide ».

« D’une manière générale, ce qui me pose problème c’est la posture dogmatique sur l’aspect environnemental. La centrale de Dégrad-des-Cannes est en fin de vie, les moteurs sont au bout de rouleau ».

« Les « lobbyistes » écologistes disent que la centrale est trop puissante. Mais aujourd‘hui l’énergie dont on a besoin rien que pour l’Île de Cayenne, Montjoly et Matoury, c’est 90 MW. La nouvelle centrale viendra également en secours pour les territoires de l’Ouest, plaide-t-il. Aujourd’hui, on est tellement en flux tendu qu’il n’y pas un jour sans coupures d’électricité en Guyane. C’est infernal ».

Le réseau de transport d’électricité en Guyane consiste en une seule ligne haute tension, qui longe le littoral. « Pour 20 MW de solaire, il nous faut 20 autres MW en secours et il n’y a que la production thermique conventionnelle qui est capable de basculer rapidement en cas de changement de météo, ajoute M. Rimane. Notre réseau électrique n’a pas la même structuration en boucle qu’on peut trouver en Europe ou en France métropolitaine, la réalité technique n’est pas la même ».

Fossile versus renouvelables

Selon un document d’avril 2019 du Groupement des entreprises en énergies renouvelables de Guyane (GENERG), au moins 600 emplois pourraient être créés via des investissements de plus de 600 M€ en équipements de productions renouvelables, afin d’atteindre l’autonomie énergétique en 2030 tel que prévu par la PPE. Mais selon plusieurs sources, de nombreux dossiers déposés pour des projets ENR sont en attente auprès de l’administration guyanaise de manière anormalement longue. Pour les producteurs d’ENR, le jeu d’équilibre est difficile, EDF PEI étant leur seul client. « La filière tente de ménager la chèvre thermicienne et le choux renouvelable », analyse une source, requérant l’anonymat.

Centrales thermiques : une inertie au coût élevé

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En Guyane, EDF a en effet un statut particulier. Pas d’ouverture à la concurrence pour ce territoire d’Outre-mer qui en termes d’énergie ne jure que par l’opérateur historique. L’énergéticien est à ce titre producteur, acheteur, fournisseur, transporteur et distributeur d’électricité. Une situation de monopole.

Selon EDF PEI, 100 personnes, sous-traitants inclus, devraient être employées sur toute la durée de vie de la nouvelle centrale, après construction, contre 120 actuellement à la centrale de Dégrad-des-Cannes. Cette perte de 20 emplois serait compensée par des départs à la retraite non renouvelés. « On a trouvé avec la direction cet accord médian afin que la situation soit acceptable », raconte M. Rimane. En outre, le nouveau projet d’un demi-milliard d’euros devraient permettre 100 M€ de retombées économiques pour le territoire, affirme EDF PEI sur le site internet du projet, sans préciser sur quelle période.

D’après une note de Guyane Nature Environnement (organisation locale de FNE), la centrale du Larivot afficherait un coût de « 4 millions d’euros pour 1 MW (hors exploitation) alors que l’investissement dans les groupes électrogènes (proposés en attendant le déploiement des ENR nécessaires à l’approvisionnement en électricité du territoire, ndlr) serait de l’ordre de 1 M€ pour 1 MW, rendant cette centrale hors-compétition ». Un coût important qui doit être répercuté sur le prix de l’électricité et donc sur les consommateurs.

L’avenir des nouveaux métiers de l’énergie est également mis sur la sellette. « Un nouveau Master a été lancé à l’Université de Guyane. Dans un an une première salve d’ingénieurs spécialisés dans les ENR sortiront. Quels seront les débouchés de ces jeunes guyanais, formés en Guyane, si demain l’essentiel de la production est issue d’un barrage hydroélectrique et d’une centrale thermique ? », s’inquiète Nabil Nouari, secrétaire du GENERG.

En attendant une réponse, « tous les recours contre les  décisionnaires, le préfet, les politiques ou EDF sont épuisés, regrette M. Kuseni. Nous ne pouvons que mobiliser la population et reprendre les milliers de pages du projet, plus les correctifs, pour voir si juridiquement tout est correct. Nous avons lancé une cagnotte pour réunir des fonds et payer quelqu’un pour le faire ».

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