Fatih Birol : Le gaz de schiste n’est pas l’approche idéale

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Une stratégie énergétique sans carburants fossiles serait préférable à l'approche fondée sur le gaz présentée dans le nouveau rapport de l'Agence internationale de l'énergie (AIE). C'est ce qu'a confié l'auteur du rapport à EURACTIV lors d'un entretien exclusif hier (30 mai).

Produire davantage de gaz non conventionnel serait « une bonne option pour remplacer le charbon », a expliqué Fatih Birol, l'économiste en chef de l'AIE, lors de la présentation du rapport « Golden Rules for a Golden Age of Gas » à Bruxelles. « Mais ce n'est pas l'approche idéale. »

« L'idéal, ce serait une stratégie davantage axée sur les énergies renouvelables, l'efficacité et les technologies faibles en carbone », a-t-il commenté.

Le gaz de schiste pourrait contribuer à la transition vers une économie sans carbone, à condition qu'un certain nombre d'exigences sociales, réglementaires et environnementales soient respectées, peut-on lire dans le rapport de l'AIE.

Les organisations de défense de l'environnement ont toutefois fait part de leur mécontentement. Selon les propres estimations de l'agence, cette approche aboutirait à une augmentation des températures mondiales de 3,5 °C. La planète s'en trouverait considérablement changée, selon le Dr James Hansen du Goddard Institute for Space Studies de la NASA.

« Les approches influencées par les lobbies du secteur ne feront que renforcer la dépendance de l'Europe vis-à-vis des carburants fossiles, freiner le développement des énergies renouvelables et mettre à mal la capacité du continent à réduire ses émissions », a déclaré à EURACTIV Antoine Simons, militant des Amis de la Terre et spécialiste de l'industrie extractive.

Stephan Singer, le directeur de l'énergie au WWF (Worldwide Fund for Nature), est allé encore plus loin. Pour lui, la double casquette de l'AIE, observateur pour les pays de l'OCDE en matière d'énergie et allié de la lutte contre le changement climatique, soulève certaines questions.

Mauvaise communication

« Le terme « or » a une connotation positive, exceptionnelle, comme lorsqu'on parle d'étalon or ou de médaille », a expliqué M. Singer à EURACTIV. « C'est donc faire preuve de mauvaise communication que de parler d'« âge d'or » du gaz, car en se contentant de limiter les dégâts occasionnés, les conséquences seront synonymes de période sombre pour le climat. »

L'AIE, dont la mission couvre la sécurité énergétique, le développement économique, mais aussi la sensibilisation aux défis de l'environnement, ne parvient peut-être pas à gérer ses différentes casquettes aussi bien qu'elle le prétend, comme le laisse entendre l'utilisation du terme « âge d'or ».

« Une augmentation des température de 3,5 °C est inacceptable pour l'Homme, le climat, les espèces vivantes et l'équilibre fragile de notre planète », a précisé M. Birol.

Le monde a « failli dire adieu à son objectif de 2 °C d'augmentation maximum », a-t-il poursuivi. Les émissions de CO2 ont en effet atteint un niveau historique en 2011 et le réalisme a donc dû être tempéré par l'urgence environnementale.

« Les États auraient tort de ne miser que sur le gaz pour remplacer le charbon dans leurs politiques environnementales », a souligné l'économiste de l'AIE.

Certains s'inquiètent. Les politiques européennes sont-elles à la dérive ? Le quotidien The Guardian a récemment révélé que des projets gaziers avaient été déclarés éligibles pour des financements de milliards d'euros en tant que « source d'énergie faible en carbone », dans le cadre du programme européen Horizon 2020 qui débutera en 2014.

Le gaz pourrait donc être mis sur un pied d'égalité avec l'énergie renouvelable et le nucléaire (une « énergie propre » déjà bien controversée), alors qu'il s'agit d'un carburant fossile qui émet des quantités importantes de dioxyde de carbone.

Certains pays, comme le Royaume-Uni, seraient plus favorables à une stratégie de développement à faibles émissions qu'à une approche fondée sur les énergies renouvelables. L'AIE a même fait savoir hier (30 mai) qu'elle encourageait le Royaume-Uni à optimiser son exploitation pétrolière et gazière tout en poursuivant la transition vers une économie faible en carbone.

Changement de ton

M. Birol a reconnu que l'AIE avait changé de ton et qu'elle concentrait son discours sur les réalités politiques actuelles. Il a toutefois fait part de ses préoccupations quant à l'élimination des subventions allouées aux énergies renouvelables en raison du prix peu élevé du gaz.

« Ce serait imprudent et réducteur », a-t-il prévenu. « Ce type de décision entraînerait à coup sûr des retombées à long termes sur le secteur énergétique et le changement climatique. »

Les défenseurs de l'environnement seront d'ailleurs heureux d'apprendre qu'il a refusé d'étendre la notion d'« âge d'or » à d'autres carburants non conventionnels comme les sables bitumineux.  

L'UE est en différend avec le Canada, car elle projette de classifier les sables bitumineux comme un carburant « très polluant » dans le cadre de sa directive sur la qualité des carburants, actuellement au point mort sur le plan juridique.

« J'estime que l'UE a tous les droits d'exposer ses sensibilités sur la question », a souligné M. Birol. « Je pense toutefois qu'au vu des prix, de l'offre et de la demande dans le monde, ce pétrole trouvera preneur. Si ce n'est pas dans l'UE ou aux Etats-Unis, ce sera ailleurs. »

« Mais il revient aux États et aux gouvernements d'établir leurs propres réglementations et spécifications », a-t-il ajouté avec tact.

Le gaz de schiste est un carburant fossile non conventionnel qui se retrouve dans des fissures naturelles et des fractures du sol. Jusqu'à il y a peu, aucune méthode sûre pour l'acheminer vers la surface n'existait.

Toutefois, en injectant de l'eau, du sable et des produits chimiques dans des formations rocheuses sous haute pression grâce à une technique connue sous le nom de fracturation hydraulique, les entreprises énergétiques pensent avoir trouvé une partie de la réponse aux problèmes de sécurité énergétique de l'Europe.

Cette méthode reste très controversée en raison de ses risques potentiels pour l'environnement, comme la pollution des nappes phréatiques et des émissions de gaz à effet de serre plus importantes que pour le gaz traditionnel.

Les partisans de cette technique affirment que le gaz de schiste représente une alternative aux carburants fossiles traditionnels. Pour le moment, le vieux continent dépend de la Russie pour le gaz et les conflits entre Moscou et Kiev ont entraîné plusieurs interruptions de l'approvisionnement au cours des dernières années.

Aux États-Unis, le gaz de schiste représente 16 % de la production de gaz naturel et certains experts prévoient que cette part pourrait grimper à 50 % d'ici 20 ans.

  • 12 nov. 2012 : l'AIE devrait publier son rapport sur l'efficacité énergétique.
  • 2013 : l'UE devrait prendre une décision quant à la classification des sables bitumineux dans le cadre de sa directive sur la qualité des carburants.

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