La « diplomatie de l’hydrogène » de l’Allemagne sous le feu des critiques en Ukraine

La ministre allemande des Affaires étrangères Annalena Baerbock lors d'une conférence de presse à Moscou, le 18 janvier 2022. [MAXIM SHEMETOV/epa]

Dans un contexte de tensions militaires croissantes entre l’Ukraine et la Russie, la visite de la ministre allemande des Affaires étrangères Annalena Baerbock à Kiev s’est concentrée sur les quantités massives d’hydrogène renouvelable que l’Allemagne entend importer à l’avenir.

L’hydrogène devrait jouer un rôle clé dans la décarbonation des secteurs européens de la sidérurgie et de la chimie, gourmands en énergie. Mais il faudra d’énormes quantités d’électricité renouvelable pour produire les volumes nécessaires d’hydrogène vert et l’Allemagne envisage d’importer pour approvisionner son industrie.

«  Le gouvernement fédéral allemand va très prochainement ouvrir un bureau pour la diplomatie de l’hydrogène à Kiev  », a déclaré Mme Baerbock le 17 janvier lors de sa visite dans la capitale ukrainienne.

Ce bureau aidera à mettre «  des projets concrets sur les rails aussi rapidement que possible  », a-t-elle ajouté.

L’Allemagne prévoyant d’abandonner le charbon et le gaz dans les années 2030, l’hydrogène devrait jouer un rôle crucial dans la production industrielle et électrique. Étant donné la capacité limitée de production d’hydrogène de l’Allemagne, «  l’importation d’hydrogène vert jouera un rôle central  », peut-on lire dans le compte rendu d’ouverture du vice-chancelier Robert Habeck sur le climat.

«  À long terme, nous importerons de grandes quantités d’hydrogène neutre pour le climat  », a tweeté Veronika Grimm, une économiste influente, membre du conseil allemand de l’hydrogène.

C’est là que l’Ukraine entre en jeu. «  L’Ukraine a un énorme potentiel pour l’hydrogène vert, également comme alternative au gaz fossile  », a tweeté le ministère allemand des Affaires étrangères, ajoutant que Mme Baerbock avait visité le conseil ukrainien de l’hydrogène.

«  Notre partenariat énergétique avec l’Ukraine soutient l’expansion des énergies renouvelables, l’efficacité énergétique et l’expansion de l’hydrogène vert  », a expliqué la ministre des Affaires étrangères sur son compte Instagram.

Si Mme Baerbock a tenu à discuter des futures importations d’hydrogène de l’Allemagne en provenance d’Ukraine, les demandes ukrainiennes d’«  exportations d’armes défensives  » ont été rejetées en raison de la position pacifiste de l’Allemagne, qui est «  ancrée dans notre histoire  ».

Pour certains ukrainiens cependant, l’accent mis par l’Allemagne sur l’hydrogène provoque un profond mécontentement. «  Nous n’empêcherons pas une invasion russe avec la diplomatie de l’hydrogène, c’est complètement absurde, qu’est-ce que c’est que cela ?  », a déclaré une source gouvernementale ukrainienne au BILD.

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D’une pierre deux coups

Pour l’Allemagne, l’importation d’hydrogène vert d’Ukraine est tout à fait logique. L’infrastructure du gazoduc est déjà en place, bien qu’elle doive être modernisée, et cela permettrait de respecter l’accord conclu en juillet avec les États-Unis au sujet du gazoduc Nord Stream 2.

Dans le cadre de son accord avec les États-Unis, l’Allemagne a accepté de dédommager l’Ukraine pour la perte des recettes de transit du gaz découlant de Nord Stream 2. Le gazoduc soutenu par la Russie menace de priver l’Ukraine d’environ 2 milliards d’euros de recettes annuelles de transit de gaz et Berlin a promis de fournir à Kiev environ 200 millions d’euros pour la transition de son système énergétique vers les énergies renouvelables.

L’Allemagne s’est également engagée à faire un don initial de 175 millions de dollars (153,45 millions d’euros en janvier 2022) pour un «  Fonds vert  » et à nommer un envoyé spécial chargé d’aider l’Ukraine à éliminer progressivement le charbon grâce à un financement de 70 millions de dollars (61,38 millions d’euros).

Le Fonds vert a pour objectif déclaré de soutenir la transition, l’efficacité et la sécurité énergétique de l’Ukraine.

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Mais on peut se demander si cette somme est suffisante pour permettre à un grand pays comme l’Ukraine de transformer son économie.

«  L’ancien gouvernement [d’Angela Merkel] a versé 175 millions de dollars dans le Fonds vert pour l’Ukraine — soit presque rien dans cette industrie à forte intensité de capital  », a expliqué Yuriy Vitrenko, PDG de la société énergétique ukrainienne Naftogaz, dans une interview accordée au quotidien allemand FAZ. «  Et sur l’argent que l’Allemagne utilise pour nous aider à éliminer progressivement le charbon, la moitié va à des consultants allemands.  »

Mais comme le nouveau gouvernement allemand a revu à la hausse ses ambitions en matière d’importation d’hydrogène, il pourrait être plus ouvert à l’octroi de fonds supplémentaires. «  Nous avons des discussions détaillées à ce sujet  », a-t-il ajouté.

À ce jour, le rôle que jouera l’Ukraine dans une future économie de l’hydrogène reste incertain, compte tenu des investissements importants qui seront nécessaires. «  En Ukraine, il est difficile de mobiliser des fonds pour l’expansion des énergies renouvelables  », a-t-il expliqué.

Néanmoins, M. Vitrenko estime que l’Ukraine a beaucoup à offrir. «  Il est plus logique de placer des éoliennes dans des pays comme l’Ukraine, où il y a suffisamment d’espace — et moins de protestations. »

Des diplomates ont confié à EURACTIV que Kiev n’était pas du tout enjoué par les idées visant à utiliser le réseau de gaz et les installations de stockage du pays pour l’hydrogène vert, car cette solution est considérée comme un artifice pour éviter d’aborder le véritable problème : la stratégie de la Russie visant à éliminer l’Ukraine en tant que pays de transit du gaz.

Selon les diplomates, l’hydrogène vert est un projet pour l’avenir, tandis que les exigences actuelles du pays consistent à préserver son rôle dans la sécurité du transit et du stockage du gaz, au profit des clients de l’UE.

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